Quand la République fabrique ses ennemis

Les anathèmes lancés par les dévôts de la République s'enchainent. C'est le tour de Rokhaya Diallo et Yassine Bellatar, coupables de faire entendre, chacun à sa manière, la dissonance entre la prétention de l'antiracisme autoproclamé « universaliste » et les mécanismes d'exclusion qu'il contribue à reproduire. Un miroir dans lequel la République refuse de se regarder.

Après Edwy Plenel, le Bondy Blog, voici le tour de Rokhaya Diallo et de Yassine Bellatar. « Agents d’influence de l’islam », « dérive racialiste », « danger pour la République ». Semaine après semaine, la traque se poursuit. Les anathèmes s’enchaînent et durcissent la frontière entre les camps, la République et cet « ennemi intérieur » dont le cercle ne finit pas de s’agrandir.

Cette traque a pour but d’éliminer de l’anti-racisme tout ce qui ne relève pas de l’anti-racisme auto-proclamé « universaliste », réputé le seul conforme à la laïcité et à la République. Au nom de cette version républicaine, il est interdit d’exprimer l’idée qu’il existe une expérience spécifique des victimes d’exclusion et de domination. Et surtout qu’il persiste une forme de racisme structurel dissimulé dans les plis de la République et même de l’universalisme (en tout cas de la définition de ceux qu’en donnent ceux qui s’en réclament).

Il est pourtant très simple de déceler le problème dans des formules dont l’illogisme ou la maladresse dévoilent la nature de ce malaise très français. Elles éclairent les points aveugles de cette prétention de l’universalisme à la française, de la laïcité, à abolir les particularités en refusant de les nommer.

« Issu de la diversité »

L’exemple le plus frappant est l’expression « Issu de la diversité ». L’intention qui en est à l’origine est pourtant généreuse puisqu’il s’agissait de proposer une solution aux formes les plus grossières du racisme et à l’indéniable persistance de discriminations dans la République : reconnaître sa diversité. Il y a des donc Français « issus de la diversité », c’est à dire appartenant aux « minorités visibles ». Les euphémismes sont de rigueur.

Question : et les autres, de quoi sont-ils issus ? Par définition, la diversité englobe tout le monde. Or si seule une catégorie appartient à la diversité, on scinde la société que l’on prétendait unifier dans cette caractéristique. Soit tout le monde relève d’une des composantes de la diversité, soit il existe deux groupes, les divers et les autres. Ne tournons pas plus longtemps autour du pot : les non-blancs et les autres, c’est-à-dire ceux qu'il faut bien qualifier de « blancs ». L’emploi même du terme de diversité, censé unifier les citoyens français dans une égalité de droits, a trahi l’impensé. Il existe deux catégories dans la société française la diversité et… la normalité. Aucune catégorisation n’est neutre socialement. Elle dissimule toujours un rapport inégal et donc une domination. Or, comment les combattre sans pouvoir en montrer l’existence ? 

« Des Français simplement », des « Français innocents »

D’autres expressions malheureuses célèbres trahissent le même impensé. Le 14 juillet 2004, Jacques Chirac, alors Président de la République, s’était ému que : « Nos compatriotes juifs, musulmans, ou d'autres, même, tout simplement parfois des Français, sont l'objet d'agressions au seul motif qu'ils n'appartiennent pas ou ne sont pas originaires de telle ou telle communauté. » Avant lui, Raymond Barre, Premier ministre, avait réagi à l’attentat de la rue Copernic en octobre 1980, en dénonçant : « un attentat odieux qui a voulu frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue ».

Le problème n’est pas de savoir si Jacques Chirac ou Raymond Barre sont ou ont agi en racistes ou en anti-sémites. Le problème c’est encore une fois ce que dévoilent ces formules, c'est à dire l'incapacité à penser l'altérité dans la République « une et indivisible », laïque, égalitaire, c'est à dire la différenciation dans l'inconscient entre deux sortes de Français : les Français « tout simplement », « innocents » et les autres. Les autres sont noirs, arabes, musulmans, juifs, asiatiques…  et, quoi qu’ils fassent, seront toujours des Français avec quelque chose en plus qui les empêche de se fondre dans la masse, séparés des autres par une frontière qu’ils perçoivent à chacun des actes de leur vie sociale, à commencer par ces expressions blessantes. Une frontière que les autres ne perçoivent pas, parce qu’ils ne s’y heurtent jamais, parce qu’ils possèdent les caractéristiques non-dites d’un groupe qui se reconnaît sans se nommer, peut se mouvoir à travers tous les espaces sans jamais être questionné, ni devoir justifier sa compatibilité avec les valeurs de la République. Aux Etats-Unis, on appelle cela le « white privilege », le privilège de blanc. Formuler l’hypothèse qu’il existe en France quelque chose de semblable serait une atteinte à la République.

« Male privilege »

Le même raisonnement s’applique d’ailleurs aux femmes. Longtemps le « male privilege » a pu rester indétectable, ou en tout cas impuni, parce que la violence qu’il autorise à exercer était indicible. Depuis peu cette barrière commence à tomber, les témoignages deviennent de plus en plus explicites et l’ampleur du problème devient visible. Mais surtout la raison structurelle qui a permis qu’il demeure transparent alors qu’il est massif, commence aussi à être nommée. C’est la profondeur de la mentalité patriarcale. Aucune « culture » ni aucune religion n’en a le monopole, ni n’en est épargnée, alors même que l’atteinte à l’égalité et à la dignité des femmes sert depuis quelques années à placer les musulmans dans un rapport d’infériorité morale et de suspicion systématique.

Au croisement de deux formes de domination « raciale » ou « culturelle », et sexuelle, cette question embarrasse tous les bénéficiaires de ce privilège, bousculés dans leur position. On voit avec quelle vigueur les journaux et les intellectuels conservateurs dénoncent les vices de l’intersectionnalité qui les place soudain sur le même rang que ceux qu’ils veulent continuer à inférioriser. Dans le camp de l’antiracisme décolonial, certains « virilistes » refusent de se joindre au combat contre le patriarcat, parce qu’ils ne pourraient plus s’y définir uniquement par leur position de dominés.

L’assignation communautaire

Avoir conscience de l’expérience de la discrimination, de la violence et de la domination n’est pas inaccessible à un « blanc », pas plus qu’à un homme, à condition d’écouter, d’observer, de reconnaître, de décentrer son regard. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que l’expérience en elle-même reste inaccessible. Cette reconnaissance est pourtant essentielle, à défaut, l’antiracisme, pour en revenir à la question de départ, prive les victimes de la domination de leur droit à la parole, à l’action et à l’organisation. Persister à maintenir la fiction d’une République laïque et d’un antiracisme « universaliste » dans lesquels toute expression d’une spécificité est immédiatement cataloguée comme dérive « racialiste », ou « communautariste », c’est maintenir la discrimination. C’est prolonger le privilège dans le champ même de la lutte qui prétend l’abolir.

Le terme « racialisé » a choqué récemment le Ministre de l’Education qui y a entendu une idée contraire à la République. Mais la distinction qu’elle suggère n’est pas revendiquée en premier lieu, elle est subie. Elle est imposée et, devenant une expérience spécifique, elle demande à être entendue comme telle. 

Un exemple pour illustrer cette réalité. En septembre 2009, un journaliste du journal Le Monde, Mustapha Kessous, avait livré un témoignage saisissant, sur toutes les formes de discrimination, d’exclusion, auxquels il se heurtait. Parmi les très nombreux commentaires que cet article avait suscités (pour la plupart positifs et encourageants), un avait résumé en une phrase le cœur même du problème, je le cite de mémoire : « Je suis une enseignante, attachée à la laïcité, mais j’enseigne dans une classe où il y a de nombreux élèves maghrébins. J’entends des propos inadmissibles, des insultes, etc. Avant de vous plaindre de souffrir du racisme, dites aux membres de votre communauté qu’ils doivent adhérer aux valeurs de la République ». La citation est approximative, mais l’idée essentielle y est : quoi qu’il fasse, fût-il journaliste d’un quotidien de référence, Mustapha reste Mustapha, solidaire de tous les Mustapha et de tous Mohamed. Assigné organiquement à une appartenance qu’il n’a pourtant à aucun moment évoquée dans son témoignage. La racialisation, c’est cela. Une assignation, au nom de la République, à un groupe distinct au sein de la République. Un groupe dont on peut rendre les membres solidairement responsables des actes de tout autre membre. Une suspicion qu’aucun Français « tout simplement » n’aura jamais à subir.

De l’universalisme au provincialisme

Tout ce vécu est maintenu en-deça des frontières du dicible au sein de la République laïque, rétive à l’expression d’un particularisme. Refuser de déposer son altérité à la porte d'entrée de la République, sans endosser les Gaulois comme ancêtres, sans faire taire la mémoire familiale marquée souvent par l’histoire de la colonisation, serait contraire à l’universalisme républicain, alors même que cette spécificité est le produit d’une assignation, d’une distinction produite par ce même « universalisme ». S’identifier à cet universalisme n’est possible, de plus en plus, qu’à condition d’appartenir au bon groupe. C’est-à-dire qu'à force d'exclure, il devient lui-même une particularité. Mieux, un privilège, en particulier celui de pouvoir se penser comme une norme universelle, moralement et intellectuellement supérieure, en droit d’imposer aux autres la « bonne version » d’eux-mêmes.

Prendre son clocher pour le phare du monde, c’est la définition du provincialisme. Cette réduction, ce déclassement symbolique de plus en plus perceptible, c’est la tragédie si mal vécue actuellement par de nombreux français : ils s’aperçoivent que leur version de l’universalisme n’est plus universelle.

Cette peur d’être déclassé par une altérité qui ne se laisse plus invisibiliser, et donc qui ne se laisse plus dominer, est partagée à la fois par les tenants d’une France identitaire, assumant sa supériorité culturelle, campée sur ses préjugés racistes, et par les défenseurs d’une conception de plus en plus étriquée de la République. Les deux aujourd’hui se partagent d’ailleurs les totems de la République et de la laïcité dont les vertus d’inclusion et d’apaisement ont été renversés pour devenir des dispositifs d’exclusion et de combat.

MacCarthysme 

Entre Riposte laïque et le Printemps républicain, entre la peur du « Grand remplacement » et le « bataille culturelle », les obsessions sont de plus en plus partagées, cette hantise se fixe sur un fait, davantage construit par ce regard que par sa consistance propre : l’islam (on s’embarrasse de moins en moins de suffixe et de qualificatif). Tous ceux qui refusent de souscrire à la caricature qu'en font ceux qui revendiquent le droit de le critiquer sans se donner la peine de le connaître, de le condamner sur la base d’une instruction à charge, sont confinés dans un l’espace de plus en plus vulnérable d’ennemis de la République. La fabrication d'un ennemi intérieur à laquelle nous assistons est toujours de mauvais augure.

La mécanique toute Mac Carthyste de la suspicion et de l’excommunication républicaine est en train de s’emballer. Non seulement elle interdit tout débat serein sur des questions compliquées, non seulement elle fait écran pour penser des enjeux autrement plus vitaux à laquelle la France est confrontée, mais elle est en train de fabriquer ce qu’elle prétend combattre : une désaffiliation irrévocable à l’égard d’une République devenue l’envers d’elle-même. Une communauté entourée par une humanité où se multiplient les voies d’accès à l’universalité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.