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Billet de blog 22 janvier 2026

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La proposition de loi Yadan : un crime contre la pensée et l'histoire

Si la loi censée lutter contre « les nouvelles formes d’antisémitisme » s'appliquait rétrospectivement, seraient cités à comparaître des auteurs tels que Charles de Gaulle, Hannah Arendt, Viktor Klemperer, et même Léon Blum voire David Ben Gourion lui-même. Démonstration par l'absurde de la nocivité de cette loi, citations à l'appui.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Partant du postulat, officiellement endossé comme une évidence malgré des réfutations rigoureuses, que l’antisionisme n’est qu’une forme d’antisémitisme, la député Caroline Yadan, qui consacre son mandat à sanctuariser la position d’Israël dans le débat public français, a déposé avec 70 députés (dont François Hollande) en novembre 2024 une proposition de loi dont l’objectif est :

  • d’élargir le champ des infractions de provocation aux actes de terrorisme et d’apologie du terrorisme, 
  • de créer un nouveau délit « réprimant le fait de provoquer à la destruction ou à la négation d’un État ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation » 
  • et d’étendre le délit de contestation de la Shoah.

Cette proposition toxique a été adoptée de justesse en commission le 20 janvier grâce à l'abstention remarquée des députés socialistes.

On peut recommander, parmi les commentaires suscités par ce texte, celui de François Dubuisson qui démontre méthodiquement qu’il est à la fois inutile, contraire à la jurisprudence française et européenne en matière de liberté d’expression, et profondément dangereux. 

Je renvoie également à l'appel de l'UJFP, « Pour ne pas confondre lutte indispensable contre l’antisémitisme et soutien indigne à la politique israélienne » et à la mise en perspective historique de Tom Martin, « Face au projet de loi Yadan : défendre un antisionisme conséquent »

Je voudrais contribuer au débat en montrant, à travers une série de citations, à quel point ce projet est absurde et aberrant.

Sur l’apologie du terrorisme

Le texte propose d’ajouter au délit d’apologie du terrorisme (ajouté en 2015, au Code pénal, merci encore François Hollande) dont la dérive est pour le moment plus ou moins contenue par les tribunaux, « le fait de tenir publiquement des propos présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance ».

Pour être sûr de ratisser large, il ajoute : « le fait, pour toute personne qui, sans juger de manière favorable des actes de terrorisme ou leurs auteurs, minore, relativise ou banalise publiquement lesdits actes, ou relativise publiquement le danger représenté par les auteurs de ces actes, est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ».

La formulation se veut la plus extensive possible pour criminaliser à peu près tout propos qui ne se contenterait pas d’une réprobation catégorique d’une action qualifiée de « terrorisme ». Ce qui pourrait contrevenir, au passage, au principe à valeur constitutionnelle de sécurité juridique (qui exige que l’énoncé d’une loi soit suffisamment claire pour que les citoyens sachent s’ils y contreviennent ou non).

Rétrospectivement, on pourrait donc citer à comparaître quelques prévenus potentiels et non des moindres.

• Léon Blum

Lorsque dans les dernières années de leur mandat, les Britanniques tentaient de limiter la casse dont ils étaient directement responsables et limitaient l’immigration juive en Palestine pour calmer la révolte arabe contre la colonisation, les groupes armés sionistes, la Haganah, l’Irgoun et le Lehi, menaient une série d’actions armées contre les forces britanniques, mais depuis 1936, ces groupes s’attaquaient aussi aux civils arabes, en assassinant des villageois, en jetant des bombes dans des cafés ou des marchés… Cette stratégie de terreur assumée culminera après l’adoption du plan de partage en novembre 1947 pour provoquer le départ d’un maximum de population palestinienne des territoires revendiqués par les dirigeants israéliens. « Ici, le terrorisme fut réveil, affirmation de soi, arrachement à la résignation millénaire », peut-on lire sur un site consacré aux questions de défense, c’est beau comme du Frantz Fanon. 

Les Britanniques qualifiaient ces combattants sionistes de « terroristes ». En août 1946, Léon Blum prit leur défense et justifia le terrorisme, notamment dans un éditorial du journal « Le Populaire » (l’organe de la SFIO) :

 « Le terrorisme n’est pas autre chose qu’une forme désespérée de la révolte, et c’est le gouvernement anglais qui a provoqué le terrorisme en fermant, devant les juifs de Palestine et devant les sionistes du monde entier, toutes les arènes de l’espoir ».

Le propos répondrait à tous les critères de la loi Yadan : assimilation du terrorisme à une résistance légitime, relativisation  de sa gravité.

• Charles de Gaulle

Ce passage prémonitoire de sa fameuse conférence de presse du 20 novembre 1967, où il définit la doctrine française sur la question israélo-palestinienne, est archi-connu : 

« Maintenant, il organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppositions, répressions, expulsions et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour il qualifie de terrorisme ».

Le « terrorisme », même par anticipation, est ici clairement associé à une légitime résistance. De Gaulle condamné.

• Georges Pompidou

En juillet 1972, après la prise d’otages qui s’était soldée par l’exécution des sportifs israéliens à Munich lors des JO de 1972, Georges Pompidou, alors Chef de l’État, était resté sur cette ligne gaullienne et commenté :

« on ne supprimera pas le terrorisme palestinien sans apporter une solution politique au problème palestinien ».

On pourrait tout à fait estimer que Pompidou ici « minore ou relativise » le terrorisme puisqu’il l’attribue à l’absence d’une solution politique et ne se contente pas de l’axiome martial qui stipule que « on ne négocie pas avec les terroristes ».

• Hans Kohn 

Hans Kohn (1891-1971) était un sioniste convaincu, mais tout aussi convaincu de la nécessité de trouver un accord la population arabe (il était l’un des fondateurs de l’organisation Brit Shalom, l’alliance pour la paix – sur ce sujet, on peut lire l’ouvrage de Shlomo Sand « Deux peuples pour un État, relire l’histoire du sionisme », Seuil, 2025)

Après le massacre d’Hébron, en août 1929, survenu dans un moment de forte tension entre Arabes et colons juifs, lors duquel environ 70 habitants juifs d'hebron ont été tués (on ne mentionne jamais en revanche, les Juifs protégés par leurs voisins arabes), Hans Kohn prit ses distances avec le mouvement sioniste et finit par s’installer aux États Unis. Dans sa lettre de démission il avait écrit : 

« Nous adoptons la posture des innocents agressés. Il est vrai qu'en août les agresseurs étaient arabes. Ne disposant pas d'une armée, ils n'ont pas pu respecter les règles du jeu. Ils ont recouru à tous les moyens barbares qui caractérisent une révolte anticoloniale ; mais il nous appartient de voir les causes profondes de l'insurrection. Nous sommes depuis douze ans en Palestine, sans avoir recherché, ne serait-ce qu'une seule fois, l'accord des Arabes. Sans avoir tenu le moindre débat avec le peuple vivant dans ce pays. Nous nous sommes exclusivement reposés sur la force de la puissance britannique. Nous nous sommes fixé des objectifs qui allaient nécessairement dégénérer en conflit ! »

Alors que le massacre de 1929 est considéré, dans le récit israélien, comme un « pogrom », comme la manifestation d’un antisémitisme éternel, Hans Kohn avait identifié tous les ingrédients d’une situation coloniale et d’une guerre asymétrique (preuve que ce genre d’analyse n’est pas née des délires des « décoloniaux »). Il cocherait toutes les cases de la loi Yadan.

Le propos est parfaitement transposable aujourd’hui et nul doute qu’il appartient à la catégorie très précisément visée par les défenseurs d’Israël aujourd’hui, comme ils l’étaient d’ailleurs à l’époque par les dirigeants sionistes.

• David Ben Gourion

Au plus fort de la Grande révolte de 1936-1939 (il faut voir sur cet épisode le film « Palestine 36 » d'Annemarie Jacir), il commentait en 1938 :

« Ne nous racontons pas d'histoire... Politiquement, nous sommes les agresseurs et ils se défendent... C'est leur pays, parce qu'ils y habitent, alors que nous voulons venir ici et coloniser, et de leur point de vue, nous voulons nous emparer de leur pays. … Derrière le terrorisme [des Arabes], il y a un mouvement, qui tout en étant primitif, n’est pas dépourvu d’idéalisme et de sacrifice de soi. »

Assimilation du terrorisme à une résistance légitime, image positive des auteurs d’actes terroristes, Caroline Yadan enverrait Ben Gourion lui-même en prison.

Une catégorie insaisissable

Le postulat implicite de la proposition, passé dans le sens commun en particulier depuis le 11 septembre, considère que « le terrorisme » est une catégorie qui va de soi, comme si elle était une essence issue du mal absolu, hors de l'histoire et du monde, et que rien n’autoriserait même à l’expliquer, à la mettre en contexte, à la comparer à d’autres situations, et a fortiori à comprendre les raisons qui motivent ses auteurs.

La qualification de « terroriste » recouvre en fait un spectre très large, de la tuerie du Bataclan à l’exécution de l’agent armé d’une puissance d’occupation. En décider est un acte de pouvoir. La violence légitime des uns est le « terrorisme » des autres.

On oublie souvent par exemple qu’avant d’être sacralisé comme un symbole consensuel de réconciliation et de paix, Nelson Mandela (comme l’ANC) a été considéré comme terroriste par le régime de l’apartheid et ses soutiens (les États Unis ne les ont retirés de leur liste des organisations terroristes qu’en 2008). Certes, en son temps, Mandela préconisait le sabotage comme forme d’action violente, mais lorsque la lutte contre l’apartheid s’est radicalisée, l’ANC a eu recours aux attentats (dont celui de Church Street à Pretoria en mai 1983), et l’un des chants de l’ANC était « Kill the Boer ».

En réalité, ce qui détermine la frontière entre l'acceptable et l'inacceptable dépend du résultat final : la violence des vainqueurs est « purifiée » à posteriori par la victoire.

On ne peut pas dresser une frontière étanche entre violence « morale » et « immorale », entre « terrorisme » et « résistance », la violence n’est jamais « pure », et aucune lutte politique n’est jamais « pure ». Une résistance légitime peut, à certains moments, recourir à ce que certains qualifieront de « terrorisme ». C’est un dilemme permanent, au cœur d'une tension entre moralité des fins et moralité des moyens. La proposition de loi criminaliserait même le fait d’invoquer le bien fondé d’une cause dont les défenseurs recourent au « terrorisme ».

En dehors de l’hypothèse théorique d’une violence purement gratuite, le recours au « terrorisme » ne peut être isolé de son contexte, de la dynamique des situations, de ses raisons historiques… Interdire de les analyser, assimiler l’explication à une forme d’apologie est une absurdité politique et historique, d’autant que la proposition ne délimite aucune période concernée, elle pourrait s'appliquer à l'analyse d'événements passés. Toute la discussion sur le recours à la violence, qu’elle vienne des responsables politiques, des chercheurs, des commentateurs ou des militants est susceptible d’entrer dans le champ de cette loi. Cela n'a plus rien à voir avec l'incitation à commettre des actes terroristes. 

La « négation » d’Israël

« Le fait de provoquer directement ou indirectement à la destruction ou à la négation d’un État, ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation, est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. » 

Sous la généralité de l’article indéfini (« un État »), c’est évidemment Israël dont il est question ici. Israël serait en effet, selon l’exposé des motifs, « le seul de la planète à qui l’on interdirait désormais d’exister. Qui remet en cause l’existence de l’État afghan depuis le retour des Talibans ? Personne. »

Le motif invoqué, comme les dispositions de la loi procèdent d’amalgames grossiers. A la différence de l’Afghanistan, l’État d’Israël est le produit d'un projet récent, c'est une solution controversée, âprement débattue y compris et surtout d'abord au sein du monde juif, à « la question juive » européenne. Les débats sur la pertinence de la création d'un Etat juif, ouverts dès la tenue du premier congrès sioniste en 1897, occupent des dizaines de milliers de page. Ses termes sont d'autant plus pertinents que les craintes et les objections que soulevait le projet sioniste se sont amplement vérifiées.

La liste des prévenus que l’on pourrait citer à comparaître serait inépuisable, je me contenterais des plus illustres (on trouvera une recension beaucoup exhaustive de ces critiques dans « Antisionisme, une histoire juive », textes choisis par Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman, Syllepse, 2024)

L'Univers israélite

Le communauté juive française est loin d'avoir accueilli avec enthousiasme la parution de L'Etat des juifs de Théodore Herzl en 897. L'univers israélite, le principal journal communautaire avait commenté avec une remarquable prémonition :  

« Herzl a oublié de nous dire ce qu'il comptait faire de la population arabe de Palestine devra-t-elle se retirer devant le flot des nouveaux arrivants et émigrer son tour vers quelque terre inconnue ? Sera-t-elle, au contraire, autorisée à demeurer dans ses pénates, et quelle sera, dans ce cas, sa situation ?
La considérera-t-on comme étrangère au pays où elle est née ? Mais alors vous la dépouillerez de sa nationalité et vous la condamnerez elle-même à l'intolérable sort dont vous voulez délivrer les juifs de certains pays d'Europe.
Si, au contraire, vous décidez, comme il n'est que trop juste, qu'il n'y aura aucune différence de traitement entre les anciens et les nouveaux habitants, [...] vous n'aurez pas fondé un État juif, mais tout simplement créé un État semblable à beaucoup d'autres États modernes où plusieurs confessions religieuses peuvent vivre côte à côte, mais où aucune d'elles n'a la prééminence ».

Autrement dit la principale objection au projet sioniste a été identifiée avec précision dès le départ au sein de la communauté juive. Et bien sûr aussi par les Palestiniens, comme en témoigne la lettre adressée par Yusuf Dia Khalidi (1842-1906), maire de Jérusalem et député, à Théodore Herzl. 

• Lord Edwin Montagu

Lord Montagu était le seul membre juif du gouvernement dont Lord Balfour était le Ministre des Affaires étrangères. Et le seul à s’opposer à sa fameuse déclaration. 

La virulente critique qu’il lançait contre le projet sioniste, qu’il qualifiait de « credo politique tordu » (a mischievous political creed) dans « On the anti-sémitism of the présent British government », mérite d’être citée : 

« Je ne sais pas ce qu'implique le "foyer national pour les juifs", mais je présume que les mahométans et les chrétiens auront à laisser la place aux juifs, que les juifs occuperont toutes les positions de choix et se trouveront liés à la Palestine comme les Anglais le sont à l'Angleterre ou les Français à la France, et que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme des étrangers, de même que les juifs seront désormais traités comme des étrangers dans tous les pays sauf la Palestine. » La Palestine, ajoutait-il, « deviendra le ghetto du monde ».

• Albert Einstein 

Dans une lettre de 1938, le savant affirmait que :

« J'aimerais infiniment mieux un accord raisonnable avec les Arabes sur la base de vivre ensemble en paix que la création d'un État juif. A part les considérations pratiques, la manière dont je conçois la nature essentielle du judaïsme résiste à l'idée d'un État juif, avec des frontières, une armée et une certaine mesure de pouvoir temporel, quelque modeste qu'il soit. J'ai peur des dégâts internes que cela entraînera pour le judaïsme - et surtout du développement d'un nationalisme étroit dans nos propres rangs, contre lequel nous avons déjà eu à lutter fortement, avant même l'existence d'un État juif.

Nous ne sommes plus les juifs de l'époque de Macchabée. Un retour à une nation, au sens politique du terme, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté, spiritualité à laquelle nous devons le génie de nos prophètes. »

(Lettre citée dans The décadence of judaism in our times par le Rabbin Moshé Menuhin, 1969)

• Hannah Arendt

Même si les relations d’Hannah Arendt avec le sionisme ont fluctué selon les époques (elle adhérait notamment à l’utopie socialisante des kibboutzim), elle s’est opposée à l’idée de la création d’un État quand ce projet est devenu la ligne officielle du mouvement sioniste après la conférence de l’hôtel Biltmore en mai 1942 (jusqu’à alors, les dirigeants sionistes préféraient entretenir l’ambiguïté sur la forme du « foyer national »). 

Dans un texte capital de 1943, « Le sionisme revisité », elle dénonçait le projet de création d’un État comme une victoire du sionisme « révisionniste », qui ne cachait pas ses sympathies fascistes. Voici quelqu’uns de ses arguments : 

« Les Arabes ne sont même plus mentionnés comme une minorité dont les droits sont garantis, ce qui ne leur laisserait manifestement plus d'autre choix que l'émigration volontaire ou le statut de citoyen de deuxième classe. »

« Le nationalisme est déjà assez néfaste lorsqu'il fait exclusivement confiance à la force brutale de la nation. Mais un nationalisme qui dépend nécessairement, et de façon avouée, de la force d'une nation étrangère est certainement pire encore. Tel est le destin qui menace le nationalisme juif et le projet d'un État juif qui sera inévitablement entouré d'États arabes et de peuples arabes. Même une majorité juive en Palestine - ou plutôt le transfert de tous les Arabes de Palestine, que réclament ouvertement les révisionnistes - ne modifierait pas fondamentalement une situation où les Juifs doivent soit demander la protection d'une puissance étrangère contre leurs voisins, soit conclure un accord effectif avec ces derniers. »

« La réponse à cette question [l'antisémitisme], depuis l'époque de Herzl, a été une complète résignation, une acceptation délibérée de l'antisémitisme comme un “fait”, et, par conséquent, une volonté “réaliste” non seulement de faire des affaires avec les ennemis du peuple juif, mais également de tirer un avantage, en termes de propagande, de l'hostilité à l'égard des Juifs. »

Pour Arendt, le sionisme est un nationalisme comme un autre :

« Il ne s'agit de rien d'autre que de l'acceptation non critique d'un nationalisme inspiré de l'Allemagne. Il soutient qu'une nation est un corps organique éternel, le produit de la croissance naturelle et inévitable de qualités inhérentes, et il explique les peuples en termes non pas d'organisations politiques, mais de personnalités biologiques surhumaines. »

Dans son article « Hannah Arendt et la question palestinienne »,  (Revue d’études palestiniennes, Printemps 1999) l'historien israélien  Amnon Raz-Krakotzkin commente : 

« la définition de l’Etat en tant qu’Etat juif et son acceptation en tant qu’aboutissement triomphal de l’histoire juive interdit toute solution basée sur les principes d’égalité et de partenariat ; elle invite enfin à définir l’identité juive en dehors du mythe . »

« Elle critiquait la transformation des juifs en nation, dans laquelle elle voyait l'intériorisation des valeurs mêmes qui avaient permis leur exclusion. […] Elle condamnait le fait, pour le sionisme, de prendre appui sur la puissance impérialiste, y voyant l'adoption des principes mêmes qui avaient permis l'influence politique et la victoire de l'antisémitisme. Elle prétendait que la politique alors menée par le mouvement sioniste manifestait l'échec et l'incapacité de ses dirigeants à comprendre l'antisémitisme comme un phénomène historique, et non comme un phénomène naturel ; les dirigeants sionistes ne percevaient pas que les origines de l'antisémitisme s'ancraient dans les fondements de la réalité contemporaine et de la conscience moderne ».

Un débat toujours ouvert

En résumé, ce que ces auteurs anticipent c’est que la création d’un État juif en Palestine aurait pour conséquence : 

  • la spoliation des droits des autochtones non juifs, leur assujettissement voire leur expulsion 
  • Un conflit inévitable avec ses voisins et l’inéluctable militarisation de la société israélienne
  • L’adoption d’un nationalisme étroit, fondé sur un mythe théologico-messianique producteur d'inégalité
  • L’adoption d'une conception ethno-confessionnelle de la nation qui a produit l'antisémitisme
  • La corruption de la spiritualité juive
  • Une dépendance aux puissances impériales et l’adoption de leurs intérêts
  • La fragilisation de la position des Juifs de la diaspora.

Toutes ces prévisions sont aujourd'hui pleinement avérées. En quoi invoquer aujourd'hui ces mêmes arguments, issus de la sphère même du judaïsme, serait une forme réinventée d'antisémitisme ? 

Qui plus est, la création d’un État juif a totalement échoué à remplir la seule mission qui lui était assignée : éteindre l'antisémitisme en normalisant la condition politique des Juifs et construire un refuge pour les Juifs persécutés. Et ce sont les conditions même de sa réalisation qui en sont responsables. Faut-il se résigner à cette impasse et persévérer dans cette fois mortifère ? 

Ce dont il s'agit n'est pas de détruire l'Etat, l’amalgame est sciemment entretenu entre l’État et sa population juive (personne n’appelle à exterminer les habitants d’Israël), mais de discuter si cette solution était le plus judicieuse, la plus juste, si elle est pérenne et à quel prix. 

Appeler à un démantèlement des structures oppressives et discriminatoires, à la réalisation des droits légitimes des Palestiniens, évoquer une solution confédérale ou binationale, égalitaire « de la Mer au Jourdain », au lieu d’une « suprématie juive » dénoncée par exemple par l’organisation israélienne B’Tselem, pourrait parfaitement être considérée, selon la loi Yadan, comme « une provocation indirecte à la destruction d’Israël ». Et que recouvre le terme de « négation » : dire que l’État n’existe pas ? Ou bien estimer, comme l’a fait récemment l’historienne tunisienne Sophie Bessis était « illégitime », même son existence est aujourd’hui un fait accompli ?

« From the river to sea, Palestine will be free », ou « Free Palestine » : un slogan antisémite ?

Suffisamment de gens se sont exprimés sur le sens de ces expressions (voir par exemple l'article de Muzna Shihabi), c'est la revendication d'un espace d'égalité des droits là où s'exerce actuellement « une suprématie juive ». Les modalités de cette égalité et de cette liberté restent à définir, mais elle n'exclut a priori personne et il ne s’agit pas de jeter les Juifs à la mer.

En revanche, les gens qui s'émeuvent de cette expression ne disent rien de ce qui est inscrit dans la Charte du Likoud depuis 1977 :

« Le droit du peuple Juif à la terre d’Israël est éternel et incontestable […] Par conséquent, la Judée Samarie ne sera transférée à aucune autorité étrangère quelle qu’elle soit. Entre la mer et le Jourdain n’existera qu’un seul espace de souveraineté israélienne ».

Un programme qu'ont mis en œuvre tous les gouvernements israéliens depuis 1967, à quelques nuances près pendant le processus de paix, et dont le résultat est littéralement de pousser les Palestiniens à la mer comme cela est en cours à Gaza.

Entre un exclusivisme juif et le principe d'égalité, qu'est-ce qui est plus contraire aux principes républicains ? Quelle référence devrait être sanctionnée au regard du droit français ?

Sera-t-il désormais interdit d’évoquer toute cette discussion et de poursuivre le débat entamé dès l’origine du projet sioniste, d’en établir l’actualité et de rechercher des solutions aux impasses de la solution étatique ?

Aucun État ne dispose d’un droit sacralisé à exister. Citons encore le général de Gaulle qui écrivait à Ben Gourion, le 27 novembre 1967 : 

« Voici qu'Israël, au lieu de promener partout dans l'univers son exil émouvant et bimillénaire, est devenu, bel et bien, un État parmi les autres et dont, suivant la loi commune, la vie et la durée dépendent de sa politique. Or celle-ci, combien de peuples l'ont, tour à tour, éprouvé, ne vaut qu'à la condition d'être adaptée aux réalités. »

On ne saurait mieux dire que les États sont des créations contingentes et humaines, donc périssables. Le maintien aujourd’hui d’un État juif, notamment tel qu’il est consacré par la loi de juillet 2018 qui réserve aux Juifs le droit à l’autodétermination au sein d’un Etat d’Israël dont les frontières ne sont pas fixées, engagé dans une entreprise de colonisation et d’annexion, est-il adapté aux réalités du Proche-Orient et des nécessités de l’instauration d’un monde pacifié ? Pour le moment, il semble au contraire que tout doive se plier à la préservation de l’État d’Israël, à tout prix. Même au prix de l'éviction de tout un peuple, de la vie des dizaines de milliers de Palestiniens, de Libanais, de Syriens, et de la liberté dans les autres pays. 

Sur la comparaison avec le nazisme

« La contestation [des crimes contre l'humanité commis par le régime nazi] mentionnée au premier alinéa peut consister en une négation, minoration, relativisation ou banalisation outrancière. Elle est punissable même si elle est présentée sous forme déguisée, dubitative, par voie d’insinuation ou de comparaison, d’analogie ou de rapprochement. »

Donc toute comparaison avec le nazisme serait mise sur le même plan que le négationisme ! On atteint le sommet de la confusion ! Et là, il va falloir ouvrir grand les prisons.

• Maitre Eric Manca

Commençons par Maitre Manca, l’avocat de Radio France dans le contentieux qui l'oppose à Guillaume Meurice, dont le licenciement était justement motivé par la « nazification de Netanyahu », il compare sa plaisanterie à « la nuit de Cristal ». On croit rêver. En terme de banalisation, on peut difficilement faire plus fort !

Rappelons que Benjamin Netahyahu partage les conceptions politiques de son père, Benzion, un partisan de Vladimir Jabotinsky dont la proximité avec le fascisme était assumée – Mussolini ne s'y trompait pas d’ailleurs qui affirmait que « Pour que le sionisme réussisse, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky ».

Que son fils Yaïr a accepté que sa photographie figure sur une affiche de l’Alternative für Deutschland (AF) qui joue ouvertement avec les codes nazis, Que Que Benjamin Netanyahu a dédouané Hitler de la responsabilité de la Shoah.

Sans même parler de sa responsabilité dans la perpétuation d'une guerre d'extermination, d'un génocide accompagné d'un discours de déshumanisation, d'animalisation des Palestiniens qui est le point de départ de tout processus génocidaire.

Comment oser défendre que le qualifier de nazi, même dans le registre de la satire, est une incitation à la haine des Juifs ? Les Juifs sont-il vraiment d'accord pour être identifiés aux propos et aux actes de Netanyahu ?

Comment oser dire qu'il s'agirait d'une banalisation du nazisme et de la Shoah quand dans le même temps on compare le trait d’ironie d’un humoriste, largement fondé, à la Nuit de Cristal ? Qui relativise ? Qui banalise ? Qui, au regard de la proposition de loi devrait être sanctionné ?

• Aharon Cizling

Sera-t-il interdit de citer le Ministre israélien de l’Agriculture, Aharon Cizling, lors d’une réunion du gouvernement le 17 novembre 1948, déclarait après le massacre de Deir Yassine : 

« Je suis souvent en désaccord lorsque le terme de Nazi est appliqué aux Britanniques… même si les Britanniques ont commis des crimes nazis. Mais maintenant, les Juifs aussi se sont conduits comme des Nazis et mon être tout entier en est secoué » ?

• Les militaires israéliens 

Et que faire des propos de militaires israéliens de retour de Gaza dont l'un déclare

« Je me sentais dans la peau d’un nazi… on aurait dit que nous étions les nazis et qu’ils étaient les juifs » Avant de raconter une scène à laquelle il a assisté : « Il n’y avait pas une âme dans les rues, juste un petit garçon de quatre ans qui joue dans le sable de son jardin. Le commandant se met soudain à courir, attrape le garçon et lui brise le bras au niveau du coude et la jambe ici. Il lui marche trois fois sur le ventre et s’en va. Nous sommes tous restés là, bouche bée… Il m’a dit : “Ces enfants doivent être tués dès le jour de leur naissance” »

Les cas semblables se comptent par milliers. Est-il exagéré de rapprocher ces actes et les propos qui les justifient des crimes et des discours nazis ?Faudra-t-il poursuivre ce soldat israélien si d'aventure il vient en France d'avoir utilisé le terme « nazi » ?

On peut, bien dans le confort d'une discussion intellectuelle, disserter sur ce qui distingue les actions de l'armée israélienne de celles des nazis. Mais on a bien le droit de dire qu'on est plus proche des pratiques nazis que de l'armée la plus morale du monde. Et invoquer le nazisme ne vise pas à le banaliser, mais au contraire à alerter sur la gravité de ce qui se déroule en Palestine.

• Un usage récurrent en Israël et en France 

L'usage de la comparaison avec les nazis n'est pas nouvelle en Israël, c'est même quasiment un lieu commun du discours. L'angoisse de l'annihilation, donc la perception de toute concession comme une Shoah potentiel est récurrente dans le discours israélien.

L'accord d'Oslo a été abondamment assimilé à une voie vers Auschwitz par la droite israélienne. En Israël (comme dans certains secteurs du champ politique français), la comparaison avec les nazis pour qualifier les Arabes, Nasser, Arafat... a été récurrente. Personne ne parle de banalisation.

En dehors de ce cas, en France, la comparaison avec le nazisme constitue un tabou, comme Jean-Michel Apathie en a fait les frais, alors même que sa comparaison des crimes coloniaux avec le massacre d'Oradour était parfaitement fondée. « Le déni du fait colonial, et surtout de sa dimension génocidaire, est pratiqué par une partie importante des médias français – aussi bien pour Israël que pour la France », observe Ron Naiweld, spécialiste de la littérature rabbinique, chargé de recherche au CNRS.

• Quand les Israéliens parlent de nazisme 

Dans un article, « Quand les Israéliens parlent de nazisme », Ron Naiweld cite un témoignage de 1950 :

« La façon dont les Arabes étaient entassés [dans les camions] était inhumaine. Puis un des soldats appela son ami « l’expert » à rétablir l’ordre [parmi les Arabes]. Ceux d’entre nous qui se tenaient à proximité n’avaient constaté aucun mauvais comportement de la part des Arabes, qui, terrorisés, étaient assis les uns sur les autres. […] « L’expert » s’est levé d’un bond et a commencé à frapper sur leurs yeux bandés, puis, lorsqu’il eut fini, il les a tous piétinés avant de rire bruyamment, satisfait de son héroïsme. Nous avons été choqués par cet acte ignoble. Je vous le demande : cela ne rappelle-t-il pas les atrocités nazies contre les Juifs ? »

Yishayahu Leibowitz

Il consacre également un long passage au philosophe Yishayahu Leibowitz (1903-1994) qui anticipait les effets de l'occupation :

« La fierté nationale et l’euphorie qui ont suivi la guerre des Six jours sont temporaires ; elles nous conduiront d’un nationalisme exalté et sûr de lui vers un nationalisme messianique extrême. La troisième étape sera la bestialisation, et la dernière, la fin du sionisme. »

Pour qualifier cette dérive, il a introduit le terme « judéo-nazi » dans le discours public israélien dans les années 1970. Evidemment non sans provoquer une polémique. Bien sûr sa critique était une critique interne au sionisme, mais elle n'en était que plus virulente. Ce n'était pas dans le feu d'une colère ou d'une manifestation. C'était une comparaison pleinement réfléchie sur les périls qui menaçaient le sionisme.

Invité  à revenir sur l'expression en 1988, il en surenchérissait au contraire :  

« Nous n’avons pas encore construit de chambres à gaz, et je suis prêt à effacer le mot “encore”. Je ne pense pas que nous en construirons, mais les intentions sont identiques, la même mentalité. C’est la mentalité des SS, et c’est pourquoi je ne retire aucun des mots que j’ai prononcés ».

Faudra-t-il censurer le Pr Leibowitz en France ?

« Ce qui devrait être véritablement choquant pour les Juifs, c’est le fait qu’Israël, en tant qu’État du peuple juif, soit en réalité une structure de domination qui s’impose violemment à un autre peuple. Il semble ainsi répondre à ses détracteurs : si vous êtes saisis d’effroi par cette expression au point de ne plus pouvoir poursuivre la discussion, c’est parce que vous refusez de mobiliser votre intellect pour affronter la réalité violente et pour la transformer ; ou bien, vous ne souhaitez pas la changer, et vous manipulez alors la parole et les symboles afin de préserver vos intérêts et de maintenir le statu quo ».

On pourrait adresser cette remarque de Ron Naiweld directement à Caroline Yadan.

« Hitler a 100 % raison »

Dans la même lignée, en 2018 Zeev Sternhell dénonçait dans une tribune : « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». La comparaison est d'autant plus pertinente qu'elle est désormais assumée sans honte par des responsables israéliens d'extrême droite.

Dans un cours dispensé en 2019 au sein de la Mekhinat ‘Eli – une académie prémilitaire prestigieuse située en Cisjordanie, le rabbin Giora Redler ne craignait pas l’analogie : 

« Commençons par la question de savoir si Hitler a raison ou non. […] Dans son idéologie il a raison. Il existe un monde masculin, qui fait la guerre, qui cherche l’honneur et la fraternité des combattants, et il existe un monde féminin, mou, moral, celui qui tend l’autre joue. Et nous pensons que les Juifs portent précisément cet héritage-là, et c’est pourquoi ils sont le vrai ennemi. Il [Hitler] a cent pour cent raison – sauf qu’il s’est trompé de camp ».

En juin 2024, l’ancien député de la Knesset du parti Likoud, Moshé Feiglin, est intervenu dans une émission politique diffusée sur la chaine 12, en déclarant : 

« Comme le disait Hitler – que son nom et sa mémoire soient éradiqués – “Je ne peux pas vivre dans ce monde tant qu’il y existe ne serait-ce qu’un seul Juif”. [De la même manière], nous ne pourrons pas vivre dans ce pays tant qu’il restera à Gaza ne serait-ce qu’un seul islamo-nazi. » 

Le parallèle est revendiqué, pourquoi faudrait-il s’interdire d’énoncer ces similitudes alors qu'elle assumée par des responsables israéliens ?

Une comparaison édifiante 

Dans un autre registre, Ron Naiweld  ce témoignage d’un militant israélien :

« Au cours des deux ans qui ont suivi le 7 octobre 2023, j’ai pu recueillir des centaines de publication, provenant de comptes israéliens, faisant allusion à des éléments de la Shoah et au régime nazi afin de dénoncer le comportement de l’armée, du gouvernement et de la société israélienne. »

Jusqu'à cette image du portail d'Auschiwtz surmonté de l'expression : « Ville humanitaire » à la place de « Arbeit Macht Frei » en référence à l'expression de « camp de concentration » utilisée par un ministre israélien pour qualifier les zones où les Palestiniens sont confinés.

Le parallèle ici n’a pas pour vocation de banaliser la Shoah, mais au contraire d’utiliser la force symbolique du précédent historique pour secouer les consciences. Ce qui est le contraire d’une banalisation. « Plus jamais ça » vaut pour tous, ce qui semble heurter certains “républicains” à l'universalisme a géométrie variable.

• Victor Klemperer 

Sur cette question de la comparaison du sionisme et du nazisme, on ne peut pas ne pas évoquer la réflexion de Victor Klemperer, philologue, auteur d'une analyse remarquable de la « langue du IIIe Reich » (Lingua Tertii imperii, paru en 1947), et antisioniste déterminé, et plus radical qu'Hannah Arendt dans l'analyse, dès les années 1930, de la matrice commune au sionisme et au nazisme (et qui n'a pas varié dans ensuite).

« Il n’y a pas de question juive allemande ou ouest-européenne. Qui reconnaît cette question en tant que telle ne fait que reprendre ou confirmer la fausse thèse du NSDAP et se met à son service (…) Il n’y a qu’une solution à la question juive allemande ou ouest-européenne : faire échec et mat à ses inventeurs ». (Mes soldats de papier, journal 1933-41, 10 janvier 1939)

« Vouloir mettre en place des États juifs spécifiques en Rhodésie ou ailleurs m’apparaît comme une véritable folie. On se laisse rejeter des millénaires en arrière par les nazis (…) que le terme de ‘personne juive’ apparaisse constamment dans le Bulletin juif ou qu’il y soit constamment question de la fondation d’un État juif […] toutes ces choses font partie de la lingua tertii imperii » (ib.)

En 1940, Klemperer note : 

« Dans le journal juif que Katz me passe de temps en temps, on peut lire cette expression nauséabonde : l’homme juif. Katz dit : la doctrine de la race de Herzl est la source des nazis, ils ont copié le sionisme, pas l’inverse »
« [Hitler] a certainement appris chez Herzl à considérer les Juifs comme un peuple, comme une unité politique et à les regrouper sous le terme de ‘judaïsme mondial’ » (Je veux témoigner jusqu’au bout, journal 1942-45, 10 décembre 1940)

Il est difficile d’établir l’influence de Herzl sur Hitler, en revanche il est certain que les deux puisaient à la même source, celle du mythe de l’antijudaïsme chrétien d’un peuple unifié, en dépit de sa dispersion, par ses caractères spécifiques et par ses desseins, partageant une origine millénaire commune, irrémédiablement étranger aux pays qu’habitent les Juifs. (Voir Le sionisme, une invention européenne. Sonia Dayan Herzbrun, Lux, 2025)

Néanmoins, selon le commentaire d'Alain Brossat qui vient de lui consacrer un ouvrage (Écrire au bord du gouffre. Victor Klemperer ou la résistance dans la langue, Mimesis, 2025), « les écrits sionistes de Herzl nourrissent la propagande nazie en ce sens qu’au fond, il existe une affinité fondamentale entre la façon dont, respectivement Herzl et Hitler approchent le « problème juif » – le peuple rejeté de tous pour le premier, le peuple nocif et indésirable pour le second. Dans les deux cas, l’accent est porté sur l’homogénéité de ce peuple et sa différence constitutive d’avec tout autre, ce qui rendrait illusoire toute perspective d’assimilation dans quelqu’autre peuple ou nation que ce soit. »

Même si, insiste tout de même Klemperer, l'intention de Herzl est à l'opposé du projet de Hitler

« Il ne demande que l’égalité des droits pour un groupe d’opprimés, qu’un espace aux dimensions modestes, un espace sûr, pour un groupe d’êtres maltraités et persécutés » (LTI)

Pour Klemperer, toujours selon Alain Brossat « Herzl est une créature hybride entre la tradition européenne libérale et les nouvelles mythologies de la race et du sang dont les nazis sont les plus bruyants représentants. » 

Cet hybride, entre libéralisme et idéologie raciale est sans doute le fondement de toute la contradiction dont il nous faut sortir et qu’aucune loi de censure ne peut nous empêcher d’évoquer et de travailler.

Pour conclure : sur l'assimilation des Juifs à Israël : le beurre et l’argent du beurre

Le fil directeur de la proposition de loi est d’assimiler la critique d’Israël et l’antisionisme à l’antisémitisme. En réalité, la confusion juif/sioniste est le fondement même du nationalisme juif, alors que la distinction entre les deux est le fondement de l’antisioniste. Un paradoxe clairement énoncé par Nissim Rejwan, journaliste israélien, en 1968 :

« Harkabi [chef des renseignements militaires] donne l'impression de vouloir le beurre et l'argent du beurre. Lui-même, en tant que sioniste, ne fait pas vraiment de distinction entre sionisme et judaïsme, Israéliens et Juifs. Mais, d'un côté, il exige des Arabes qu'ils fassent cette distinction, et de l'autre, lorsqu'ils la font, cela ne suffit nullement à le satisfaire : il continuera à les traiter d'antisémites car, comme on le dit souvent ici, on ne peut pas faire de distinction entre sionisme et judaïsme, le premier étant le “mouvement de libération nationale” des Juifs »

« Il y a une suprême ironie dans le fait qu'en réalité les antisémites arabes ne font rien de plus horrible que d'accepter la définition que le sionisme donne de lui-même ! [...] Après 1948, c'est ainsi qu'Israël […] s'est défini en promulguant des lois et des règlements qui, pratiquement, transforment les 90 % de Juifs vivant en dehors de ses frontières en “ressortissants” israéliens. De quel droit, dès lors, accusons-nous les Arabes d'antisémitisme, alors qu'ils n'ont fait que tomber dans le piège idéologique que les sionistes leur ont tendu ? »

(Cité par Mark Mazower, Antisémitisme, métamorphoses et controverses, La Découverte, 2025)

Quand Ariel Sharon en visite en France en 2005 affirmait que la place des Juifs français est en Israël, est-ce qu'il n'entretenait pas la confusion ?

Quand le Ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le 12 novembre 2024, déclarait que « le gouvernement israélien est le gouvernement du peuple juif », peut-on dire qu'il contribue à un amalgame antisémite ?

Le principe de l'antisionisme est le refus de considérer l'Etat d'Israël comme le prolongement exclusif du judaïsme et d'identifier tout Juif à Israël. Il s'élève contre la confiscation de l'histoire et de l'identité juives par le sionisme et l’État. A-t-on entendu une seule fois, les défenseurs d'Israël en France rappeler cette distinction de manière conséquente, c'est-à-dire sans transformer toute critique d'Israël en attaque contre les Juifs en général ? Sans prétendre qu'un sportif, un artiste, un intellectuel boycotté en raison de ses positions sur la politique israélienne, est rejeté en tant que Juif ? Au contraire, la confusion est entretenue en permanence pour disqualifier et criminaliser la critique.

C’est vider la notion d’antisémitisme de toute signification : mettre dans le même sac des défenseurs des droits des Palestiniens sur la base du droit international et ceux qui ont conduit les juifs vers les camps de la mort est une abjection morale et une faute politique. C'est désarmer tout possibilité de combattre l'antisémitisme.

Il faut choisir : soit on affirme que judaïsme et sionisme sont indissociables et dans ce cas, il faut assumer sa responsabilité dans les manifestations d'antisémitisme. Soit il faut admettre que les deux ne peuvent être confondus, et dans ce cas il faut redéfinir le socle de légitimité de l’État d’Israël.

De toute évidence, du point de vue sioniste, il, est plus payant de jouer sur les deux tableaux, affirmer d’un côté le lien indissoluble entre Israël et l’ensemble des Juifs tout en dénonçant toute critique d’Israël comme une attaque contre les Juifs.

En réalité cette stratégie inflammatoire a été formulée dès l’origine : le sionisme a besoin de l’antisémitisme. C’est ce que relevait Hannah Arendt :

« Ces sionistes en concluaient donc que, sans l'antisémitisme, le peuple juif n'aurait pas survécu dans les pays de la diaspora, et par conséquent ils s'opposaient à toute tentative pour liquider l'antisémitisme à une grande échelle. Ils déclaraient au contraire que nos ennemis, les antisémites, “seront nos amis les plus sûrs et les pays antisémites nos alliés.” (Herzl). Il ne pouvait bien entendu en résulter qu'une totale confusion, dans laquelle personne ne pouvait plus distinguer entre les amis et les ennemis, où les ennemis devenaient des amis et les amis des ennemis cachés et donc d'autant plus dangereux. »

(H. Arendt, Le sionisme revisité)

La loi Yadan reproduit cette confusion.

Réalise-t-on la folie qu'il y a à ne laisser aucun espace intellectuel et politique entre le soutien à un Etat suprémaciste et génocidaire, et l'accusation d’antisémitisme, à ériger cette interdiction en pensée d’Etat, à criminaliser une pensée critique riche et solidement étayée. 

Cette proposition a contre elle des monuments de la pensée européenne. Et bien sûr, elle condamne tout ce que portent les Palestiniens sur leur expérience et leur compréhension du monde, tout rappel au droit international en leur faveur. Cette loi est une « muraille de fer » pour effacer toute voix palestinienne dans l'espace public. En revanche, elle exonère les discours de déshumanisation des Palestiniens, l’apologie des meurtres de masse, le déni du génocide à Gaza.

En consacrant un exceptionalisme israélien, en consolidant l’identification des Juifs français à l’État d’Israël, elle ne pourra en définitive qu’enflammer le mal qu'elle prétend combattre.

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