Bête comme un Duchamp ou "le petit monde ennuyeux de Puteaux". (L'anti-peinture indéfectible de Marcel Duchamp)

 "Il avait tort", aurait dit Picasso à la mort de Duchamp. Selon le directeur du musée d'art moderne de Stockholm qui exposa Picasso et Duchamp ensemble en 2012: "Cela n'aurait pas gêné Marcel" d'être exposé avec Picasso, "mais je pense que Picasso n'aurait probablement pas trop aimé", s'amuse-t-il. "Vers la fin de sa vie, [Picasso] était très inquiet de l'allégeance que les artistes montraient à Duchamp. Il méprisait Duchamp", a-t-il poursuivi.

Pourquoi Duchamp n'a-t-il jamais intéressé les grands peintres de la modernité comme Matisse, Mondrian, Giacometti, Soutine, de Stael, Pollock, Bacon, etc.?

Duchamp savait distinguer la plastique et l'art littéraire.

Il savait que "le cubisme [était] un mouvement de peinture ... exclusivement. C'était plastique en tout cas. Toujours". "Tandis que le surréalisme est un mouvement qui englobe toute sorte d'activités n'ayant pas grand chose à voir avec la peinture, ou les arts plastiques". (Entretien Georges Charbonnier).  Mais il a joué délibérément la littérature contre la peinture.

Il reconnaît avoir jeté son urinoir à la figure du monde de l'art, et il s'est plaint ensuite qu'on en ait fait une œuvre d'art: mais que n'a-t-il refusé d'exécuter les répliques de ses readymades au début des années soixante, répliques que lui avaient commandées plusieurs musées d'art moderne, et constituant ainsi une opération préalable au lancement du dadaocapitalisme. Faut-il parler d'hypocrisie: l'anti-peinture qui est son apport le plus repérable à l'histoire de l'art s'est trouvée par la suite entièrement recouvert par les artistes qui se sont réclamés de lui. Tous ont gardé le vieux nom de peinture, que ce soit le Pop art, l'Actionnisme viennois, Yves Klein, etc.

Pourquoi alors mener et renouveler aujourd'hui la même opération, celle qui vise à établir une véritable continuité entre la peinture et l'anti-peinture, alors que les propos de Duchamp ne cessent de démentir cela?

La Boite de soupe Campbell, qui devient chez Warhol Campbell's Soup Cans, fait écrire à Marcel Duchamp : « Vous prenez une boîte de soupe Campbell's et vous la répétez cinquante fois, c’est que l’image rétinienne ne vous intéresse pas. Ce qui vous intéresse, c’est le concept qui veut mettre cinquante boîtes de soupe Campbell's sur une toile ». Pourquoi n'a-t-il pas désavoué cet art comme non-pictural, et le reconnaître seulement comme art exclusivement duchampien.

Tout se passe comme si Duchamp voulait donner à voir la véritable indifférence des peintres à l'égard de l'art conceptuel et de la peinture littéraire, en montrant de surcroit leur généalogie plus ancienne.

Il faut le prendre au mot comme jamais.

Il a ainsi voulu court-circuiter le regard sur la Mariée et son discours, en donnant le mode d'emploi du Grand Verre :"Le Verre en fin de compte n'est pas fait pour être regardé (avec des yeux "esthétiques"); il devait être accompagné d'un texte de "littérature" aussi amorphe que possible qui ne prit jamais forme; et les deux éléments, verre pour les yeux et texte pour l'oreille et l'entendement, devaient se compléter, et surtout s'empêcher l'un l'autre de prendre une forme esthético-plastique ou littéraire." Donc il faudrait au moins accompagner l'installation avec tous les livres ou toute la littérature, tout ce qui s'est écrit sur la Mariée. D'un côté, et de l'autre, il n'y a guère de danger pour que l'œil d'un quelconque regard esthético-plastique y soit sensible, tant sont molles et vraiment molles, plastiquement, les formes de la mariée en haut, et stéréotypées, en bas, les formes de la broyeuses de chocolat, dessin industriel ordinaire. Et sans doute exprès. Le double court-circuitages littéraro-plastique, texte de littérature amorphe, avec ou sans guillemets à « littérature », d'un côté, et refus du regard "plastique", "esthético-plastique", de l'autre, est l'exacte réalité de la dimension profondément anti-plastique et littéraire néanmoins qu'il a vraiment mise en œuvre tout au long de sa vie, qu'il a dénoncée aussi comme une "plastophanie" négative: la "coupaison", nous dirions la coupure entre plastique et littérature, constitutive de la peinture. Mais il a montré ce qu'il faut rejeter en peinture, en art plastique: le texte (toujours) amorphe du discours littéraire ou poétique relativement à la peinture pure, et l'objet pseudo-plastique qu'il a fait artisanalement en s'étant bien appliqué.

Mais ce n'est pas un grand peintre non plus, de ce point de vue il s'est formé un consensus, et l'exposition le montre très bien. Et le moins doué des frères Duchamp, on le savait. Pas doué du tout en fait, on le voit avec ses peintures à la manière-de, souvent assez faibles, il faut le dire, ses profils de joueurs d'échec, son cubofuturisme effiloché, son tableau le Nu descendant l'escalier qui fut retiré de l'exposition des Indépendants, parce qu'on l'a jugé non cubiste, en fait il était surtout gênant en raison du titre érotique inscrit en gros caractères sur la toile, les cubistes n'avaient pas besoin de cela; et la bêtise du mouvement à la Muybridge ou à la Marey en peinture, qui est un simple mouvement d'imitation par la décomposition du geste."Les gens ont été plus gênés par le titre que par la forme", a-t-il reconnu. Certains critiques émettent les mêmes doutes: Le Nu est-il un « bon tableau ? Peut-on, ô sacrilège, émettre à son sujet quelques réserves ? A Pierre Cabanne, qui lui demandait en 1966 ce qu'il pense de cette œuvre, Marcel répond simplement : « Je l'aime bien ». Puis il ajoute : « Il a mieux tenu que Le Roi et la Reine... » » (Olivier Cena dans Télérama). Mais il considérait aussi que ce nu n'était pas de la peinture!

Il soignait ses œuvres, il pratiqua un artisanat pur, en bon académicien, c'est cela l'académie que les impressionnistes ont voulu renversé, le morceau de bravoure, la performance technique jointe à l'Idée, au Poème, au grand sens, c'était cela fondamentalement l'art pompier. Pas de formes entre les deux, sinon des formes convenues. Duchamp, avec une érotique à la papa, pour nous aujourd'hui très vieillie, a effectué une Restauration du sujet en art, il a rétabli le primat de la littérature. Hypocrite encore: il sait que la peinture est difficilement accessible, comme le pensait aussi Picasso: "la peinture s'apprend comme le chinois". Pour justifier son abandon de la peinture, il se fait passer pour un initié déçu et bien traitre. "Un certain jour, Duchamp s'est arrêté de peindre, pourquoi? - Ce n'était pas un jour, le soir, à huit heures, je n'ai pas fait de vœux en ce sens là. J'ai répondu en fait que mon époque ne répondait pas à mon désir. Il y a un siècle, il y avait quelques peintres, quelques marchands, quelques collectionneurs, et la production d'art était une forme ésotérique d'activités. Ces gens-là, ces quelques gens parlaient un langage à eux que le grand public ne comprenait pas, que le grand public acceptait comme un langage religieux si vous voulez, un langage de loi. Par exemple les mots n'avaient de sens que pour les initiés. Depuis 100 ans tout est tombé dans le domaine public. Tout le monde a parlé de peinture. Non pas seulement ceux qui la font, ceux qui l'achètent, et ceux qui la vendent, mais le grand public parle de peinture." On a reproché d'avoir divulgué grossièrement les secrets de la peinture, forme et plastique pure justement. Et ce ne fut pas compris, ni enseigné. Le côté cercle d'initiés des peintres de la forme pure, est une chose que certains peintres connaissent très bien, et que le groupe de Puteaux après les impressionnistes savait bien aussi.

Mais les défenseurs inconditionnels de Duchamp minimisent l'importance du désaccord entre le petit frère Marcel et les deux autres frères Duchamp. Il fut marqué. Reprenons: "Ce qui m'a fait aussi changer, c'est qu'à l'exposition des Indépendants où j'ai envoyé un nu pour l'exposer, j'étais donc dans la salle des cubistes, et avant l'ouverture des Indépendants, mes deux frères sont arrivés chez moi et m'ont dit: "écoute, nous avons vu untel et untel, je ne vais pas les nommer ici... - Albert Gleize en particulier. -Par exemple, oui, et on a décidé que vraiment ce tableau n'était pas cubiste aus sens théorique du mot, comme nous l'avons exprimer dans un livre bien connu Du Cubisme. Alors au lieu de décider des choses comme cela, mon caractère n'était pas dans ce sens-là, j'ai simplement été aux Indépendants, à la veille de l'ouverture, j'ai pris mon tableau et je suis rentré chez moi. ça n'a pas été plus loin que cela, mais il a dû en rester quelque chose en moi qui m'a fait changer de direction." Pour Bernard Marcadé, Duchamp a voulu quitter "le petit monde de Puteaux": Il y avait deux groupes cubistes, celui de Puteaux autour des frères Duchamp, orthodoxe, et celui formé par Picasso et Braque. "Le petit monde de Puteaux était très ennuyeux" dit Marcadé, "et il l'est encore", ajoute Lebel, "oui, il l'est encore" reprend Marcadé (France Culture, 26-09-14). Faut-il que je me sente visé avec la Nouvelle Ecole de Puteaux que je forme avec René Pradez et Monique Stobienia? En tous les cas on appréciera le jugement des duchampiens sur le "petit monde de Puteaux": Kupka, Villon, Duchamp-Villon, et la visite des Delaunay, Léger, etc. Je me souviens être tombé chez Derrida, sur un album de collage érotique grotesque dudit Lebel, adepte de l'érotique à la papa. Il voulait séduire les grands philosophes français, comme il aurait séduit Deleuze en exposant une machine douteuse en rapport direct avec la machine respiratoire réelle qui affligeait alors le pauvre Deleuze...

Cette exposition ne met pas en valeur Duchamp: il montre trop les sources d'inspirations et la comparaison est parfois difficile tant elle le tire ves le bas, et vers l'ordinaire d'une époque où règne encore l'humour de carabin. Cabinet de curiosité, littérature roussellienne qui le relativise, théâtre, film érotique, fête foraine (Luna Park comme fond pour le Grand Verre). L'immense œuvre cubiste, le Cheval de Raymond Duchamp-Villon, dont le bronze a été moulé à la demande de Duchamp en 1964, comme la virtuosité des aquatintes de Jacques Villon sont plutôt écrasantes pour Marcel. Duchamp: celui qui a voulu, avec Dada, faire éclater les limites entre art, vie et société, mais qui a créé, avec la peinture, la première dérèglementation en date du travail, il a inventé l'art capitaliste fait de relationnel, marketing et publicité, qui est aussi un "capitalisme littéraire". Il est à l'art moderne ce que Staline est à la gauche.

Pour Badiou, l'affaire est entendue: il a pratiqué l'anti-peinture de manière concertée, délibérée. « On sait que Duchamp déjà, avant la guerre de 14, énonçait les principes d'une fin active de l'art de peindre et proposait que la simple exhibition volontaire d'un objet quelconque soit tenue pour un geste artistique. » (Eloge du théâtre, 2013, p.22) La peinture est le seul art à avoir subi cela au XXème siècle, et reste colonisée par tous les autres arts dans les expositions d'art plastique. L'exposition "Duchamp, la peinture, même", veut brouiller la coupure, affilier définitivement le geste dada à la peinture. Alors qu'il faut faire le contraire et considérer l'art conceptuel comme un art aussi différent de la peinture que le cinéma et la photographie.

Duchamp nous donne tous les arguments qu'il a toujours clairement énoncés. Mais les concepteurs de l'exposition ont un problème: l'affiche ne reproduit par le titre: "Duchamp, la peinture, même". Mais "Duchamp" tout court, ou Duchamp deux fois! avec la Joconde LHOOQ comme... peinture. «Acheter ou peindre des tableaux connus ou pas connus et les signer du nom d’un peintre connu ou pas connu. La différence entre la "facture" et le nom inattendu pour les "experts" est l’œuvre authentique de Rrose Sélavy et défie les contrefaçons.» Rrousselavy.

Reprenons.

Philippe Dagen, du Monde, dit admirer la superbe technique de Duchamp. Toutefois Le Nu et Le jeune homme triste dans un train, auraient pu être remplacé selon lui par une caméra!

Il remarque que le mot "même", dans "Duchamp, la peinture, même", ce n'est pas tant "l'essence de la peinture", "la peinture elle-même", que: "la peinture aussi", "quand même". Mais la caméra, le cinéma vaut mieux que toute cette peinture cubiste, quand même!

Le "Grand Verre" est "tout à la fois la négation et la sublimation de la peinture", estime Cécile Debray, commissaire de l'exposition...

Si en plus Duchamp n'est même pas cela: l'apôtre de l'anti-peinture.

Anti-peinture comme anti-cubisme: « au lieu d’un feu de bois à l’ancienne, observe-t-il, on peut contempler une roue de bicyclette dont la fourche serait fichée sur un tabouret de cuisine ; eh bien,  quand elle tourne, elle multiplie les dimensions, mieux que les techniques du cubisme que j’ai  utilisées pour tenter de mettre en mouvement un Nu descendant l’escalier ». 

 

Mais vous savez Cézanne, avant d'être le grand Cézanne que l'on connaît, a évité le pire avec sa "Moderne Olympia" à ses débuts: surenchère libidinale ridicule par rapport au tableau de Manet, avec un petit monsieur qui lorgne le nu... Il a fait autre chose après... rencontra Pissaro et commença vraiment à peindre, à construire. Duchamp lui, détourna le cubisme pour plaisanter.

Et le monde est tout petit: Duchamp aimait beaucoup Odilon Redon, peintre littéraire, auquel il a emprunté le terme de "regardeur"... son symbolisme serait le point de départ des readymades: Cqfd. Vous avez dit  ligne de partage? Ce sont eux qui la tracent. Quel peintre a jamais vanté le talent et l'œuvre picturale de Duchamp qui était bien assez connue tout de même?...

Il n'y a pas de danger  pour l'œil que se produise un quelconque regard "esthético-plastique", dont il ne voulait pas sur la Mariée, tant sont inessentielle plastiquement, les formes de la Mariée en haut, et stéréotypées, en bas, les formes de la broyeuses de chocolat, dessin industriel ordinaire, conforme aux règles de la perspective.  Avec ses beaux petits dégradés déjà présents dans le Nu, ses rondes-bosses faciles. Et les peintures fauves sont souvent pleines d'erreurs de mise en place (Baptême 1911 par exemple) et les noirs expressionnistes très "durs" souvent.

 

Par contre et pour exprimer la littérature "molle" sur la Mariée qu'il refusait aussi, et puisqu' une littérature devait donc accompagnée la Mariée selon ses vœux, il faut bien y inclure dans l'installation précisément la lecture et la pile de tous les livres sur le Verre, littérature "pour l'oreille et l'entendement" (en plus de la Boîte verte à laquelle il pensait). "Chef d'œuvre" du double nihilisme issu du grand écartèlement artisano-littéraire infligé à la peinture, depuis toujours. Allégorie de la non-plastique. Machine bruyante, ou silencieuse, de Luna Park anti-rétinien, de l'anti-peinture systématique. A exposer dans un musée de l'anti-peinture ou art conceptuel, bien séparé des musées d'art moderne, picturaux et sculpturaux. Il fallait lire, recommande-t-il, ses notes de la fameuse Boîte verte et jouer à l'inframince, à la beauté d'indifférence et au revoi miroirique: faire couler le robinet littéraire à la source, -devant la Mariée, sa préconisation. Une littérature "molle" bien destinée à "l'oreille et à l'entendement", dit-il, pas à l'oeil. "Le robinet se ferme quand on ne l'écoute plus." Dont acte.

 

Selon Jean Clair, interviewé par Cécile Debray dans la vidéo de l'exposition, Duchamp pense que la peinture est morte. Duchamp ouvrirait ainsi et par là-même d'autres possibilités. Alors que Picasso, toujours aux yeux de Jean Clair, digère, récupère et détruit la peinture! Donc Duchamp est le créateur d'un nouvel art: d'accord.

Il dit aussi que Lyotard et Deleuze au fond sont très influencés par Duchamp, machine célibataire à un étage,  machine érotique  à un autre, discours, figure, etc. Lyotard est passionné par Duchamp, il écrivit pour le catalogue de l'exposition de 1977 et intervint à Cerisy avant son Transformateur Duchamp. Le duchampisme philosophique aurait-il commencé chez eux, bien avant les générations de philosophes actuels?

Toujours pour Jean Clair, Duchamp est ce très grand artiste qui a tiré, à lui seul, toutes les conséquences du constat que l'art est mort, tué par le marché (en 1911!). Ceux d'aujourd'hui n'ont aucun droit à se réclamer de Duchamp, selon lui, ils en sont le contraire! Pour moi il a rendu possible ces gens et il a créé l'art capitaliste! Mais Jean Clair, qui s'en prend à l'art contemporain pour une autre raison, nous fournit une vision historique de Duchamp, un contexte historique et un cadre qui montre la généalogie de l'anti-peinture et elle remonte très loin pour moi, mais se condense avec Duchamp et Dada.

Les plus farouches opposants à l'art contemporain ne sont pas très facile à suivre apparemment: Jean Clair oppose Duchamp à l'art contemporain; et Baudrillard oppose Warhol à l'art contemporain, mais en lui déniant le titre d'artiste,  en faisant de lui le précurseur du pire...  Même si Duchamp appartient plus au XIXème siècle et doit être associer à Jarry, Roussel et Mallarmé, selon cette thèse, l'art contemporain a surtout ses racines dans la littérature et le théâtre, ou plus précisément dans un mode d'appréciation littéraro-théâtrale de l'art, une sorte de sens commun artistique qu'il faut reconstituer pour mieux le dénoncer.

Personnellement, je soutiens que l'art contemporain avec Dada et Duchamp, et donc avec l'art pop, sont le résultat d'un débordement de tous les arts sur la peinture. Le point d'intersection ou de colonisation de la peinture est l'art conceptuel de tout et pour tout. Et il est aussi rendu possible par le capitalisme, la marchandise comme modèle de l'installation et de tous les objets poético-machinaux.

La 4ème dimension, rappelle Jean Clair, est tout à fait essentielle pour comprendre Duchamp, qui abandonne justement la peinture en raison de sa limitation aux 3 dimensions, et là je suis d'accord: la peinture est euclidienne! Duchamp délimite toujours par contraste, ce qu'est réellement la peinture, dont il ne veut plus, il veut la récuser, la quitter, et lutter contre. On pourrait reconstituer comme s'il s'agissait d'une théologie picturale négative, ce que serait vraiment l'essence de la peinture et celle de la plastique en énonçant la liste de ces nombreuses déclarations proférées: comme une vérité en peinture selon Duchamp. 

Enfin il apporte sa caution à la pratique du happening, mais non sans ironie. Dans les Entretiens (de 1967), Duchamp répond à Pierre Cabanne, qui lui demande ce qu’il en pense, que les happenings lui plaisent beaucoup parce que « c’est quelque chose qui s’oppose carrément au tableau de chevalet”.

Pierre Cabanne enchaîne : « Cela colle tout à fait à votre théorie du regardeur.»
 Marcel Duchamp : « Exactement. Les happenings ont introduit dans l’art un élément que personne n’y avait mis : c’est l’ennui. Faire une chose pour que les gens s’ennuient en la regardant, je n’y avais pas pensé ! Et c’est dommage parce que c’est une très jolie idée. C’est la même idée, au fond, que le silence de Cage en musique : personne n’avait pensé cela ».

L'ennui du happening. L'event, le happening, la performance, voilà l'ennui pour lui, activement produit!  Le seul intérêt: être une anti-peinture. Son seul attrait : celui de s'opposer carrément à la peinture de chevalet.

Nouvelle beauté d'indifférence peut-être.  Mais si l'objet ready made selon toute apparence ne s'est jamais plaint de cette indifférence à ses formes plastiques, le performeur, peut-être ne l'a-t-il pas voulu. Jean-Jacques Lebel ou Allan Kaprow ou les actionnistes, ou Yves Klein ne pensent pas nous faire bayer d'ennui. Un peintre s'ennuierait automatiquement, parce qu'il n'est pas un regardeur. Il perçoit la plastique pure, c'est un percevant, un percevant la plastique pure. Regarder comme un autre art qui n'a rien à voir avec la peinture ou la sculpture, il peut y prendre un intérêt, mais comme il se passionnerait pour un roman, un film ou une pièce de théâtre, en oubliant presque toujours la peinture.

Les arts: peinture, art conceptuel, littérature, n'ont pas le même intérêt, ils ont un intérêt différent comme il existe un intérêt kantien de la raison, et des intérêts de classe divergents.

 

La position anti-picturale des années 60 qui est aussi celle de la fondation des départements d'arts plastiques à l'Université est devenue intenable. Et dangereuse. Quelques chef-d'œuvres picturaux pourraient réduire tout cela à néant et des pans entiers de la philosophie française s'effondrer. Il est vrai que les américains, les allemands et les anglais n'ont pas développé une anti-peinture d'Etat! Les duchampiens français n'ont fait que rentrer dans le rang. Celui de l'ordre artistique mondial. Par contre la continuité peinture-anti-peinture est le but recherchée par cette exposition, et l'orientation nouvelle des institutions en France après la querelle de l'art contemporain.

Duchamp pratique essentiellement l'anti-peinture jusqu'au bout: dans sa famille, jaloux de la domination de ses frères, plus doués que lui, et du frère aîné qui connut la gloire après guerre alors que Duchamp était inconnu en France, ce qu'on a oublié. Sur cette gloire, la question lui a été posée, il répond: "Je suis heureux que mon frère occupe cette place dans la famille." Dans la famille! Villon fit son portrait dans les années 50 pour le repêcher, pour rappeler qu'il a été un peu cubiste!

Duchamp a été blessé du refus de son Nu par ses frères. Il l'a révélé après la mort de son frère. Cela a été déterminant pour l'orientation qui a suivi.

Il pratique et aime l'anti-peinture quelle qu'en soit la raison.

Il a donc lui-même tracé la ligne de partage entre peinture pure et peinture littéraire, art conceptuel, peinture d'image.

 Mieux: Le groupe de la Section d'or (Groupe de Puteaux) voulut ouvrir une "section littéraire", mais pas Villon, il accepta par égard pour Marcel. Duchamp était aux Etats Unis. Paul Dermée et Picabia introduisirent Dada. A la suite de cette initiative, discussions tumultueuses, on a failli en venir aux mains. Dada fut ensuite chassé en assemblée générale à une très forte majorité! Ligne de partage à Puteaux! C'est comme la gauche et la droite: ceux qui veulent associer la gauche et la droite ou dépasser le clivage sont rarement de gauche! Il en va de même du rapport peinture/Dada, peinture/ art contemporain ou art conceptuel. Les peintres n'apprécient pas. Comme Picasso n'apprécie pas Duchamp: "Il avait tort", "tort" à penser en termes lyotardiens peut-être! Le tort fait à la peinture.

Duchamp savait ce qu'il quittait: la plastique pure hors de laquelle toute image ou toute œuvre visuelle n'est qu'ennui pour un peintre. Magritte et consort laissent complètement indifférent le peintre rétinien. Sauf à chausser des lunettes littéraires, en effet.

Un Picasso, un Matisse, un Bacon, un De Stael, un Giacometti ne pouvaient pas s'intéresser à Duchamp.

"Bête comme un Duchamp" avions-nous dit pour renverser le mot "bête comme un peintre" cher à Duchamp, mais à la différence de Derrida, échapper à la part animale de l'homme était essentiel pour Duchamp. Il le fait par l'art, dit-il.

"Je crois que l’art est la seule forme d’activité par laquelle l’homme en tant que tel se manifeste comme véritable individu. Par elle seule il peut dépasser le stade animal parce que l’art est un débouché sur des régions où ne dominent ni le temps, ni l’espace." Non-animal Duchamp.

L'art dépasse l'animal, le stade animal, et a fortiori la part animale.  L'animal-peintre. Avec la quatrième dimension, bien sûr, garantie non rétinienne, non picturale.

Victor, Totor comme Henri-Pierre Roché appelait son ami Duchamp: il a tord ajoute Picasso. C'est simple: "L'esprit de recherche a empoisonné ceux qui n'ont pas pleinement compris tous les éléments positifs et concluants de l'art moderne et a tenté de leur faire peindre l'invisible et, par conséquent, l'impeignable". Picasso parle (1923). On connaît bien cette logique de l'invisible pictural en phénoménologie, en théologie, ou avec la quatrième dimension.

Mais Picasso s'accorde avec Duchamp sur le cubisme, c'est de la peinture pure, disait-il. Et sur le surréalisme [qui] n'a pas grand chose à voir avec la peinture, disait Duchamp. Mais Picasso enfonce le clou: "C'est pour cela que le surréalisme fait tant de dégâts. Ils ont complètement négligé l'important - la peinture - au profit d'une mauvaise poésie [...]" (1959).

Pourquoi ne pas entendre ce que disait Duchamp lui-même, il quitte bien la peinture: 

"On devrait essayer de vivre artistiquement, de faire de sa vie un tableau ou une œuvre d'art, dans ses gestes et dans ses réactions. […] J'ai sorti la peinture à l'huile de la toile et je l'ai mise dans ma vie à la place. Je m'en suis servi pour me peindre, en respirant et en sautant. Je suis mon propre Readymade vivant, pour ainsi dire», explique Duchamp à Don Bell." 

 Enfin, laissons parler un jeune de ma connaissance: "Duchamp, la peinture, même": "Quelle peinture?"

Ou comme dit un critique d'art: "Ah! on n'avait rien compris, c'est un peintre!"


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