Derrida: "Terrorisme"

Derrida et le "terrorisme". Que nous aurait-il dit aujourd'hui? En suivant ou en reprenant ce qu'il avait écrit en 2001, au sujet du "11 septembre", nous pouvons encore recevoir ce qu'il faut bien appeler ses "lumières". Non sans un certain bon sens qui aurait accompagné une pensée "d'exception", une pensée en exception, et même en état d'exception, comme toute pensée véritable, peut-être.

Derrida a effectué une analyse, une analysis, une décomposition avancée du "concept du 11 septembre", du "terrorisme", de la "guerre au terrorisme", de la rhétorique et de la situation qui régnaient dans l'Amérique de George W Busch. A le relire aujourd'hui, force nous est de constater, si j'ose dire, que cette pensée sur ce type de violence reste entièrement valable aujourd'hui.

Tout d'abord Derrida déconstruit la distinction entre "guerre" et "terrorisme". Etant à ses yeux, comme le bon sens cartésien (une référence française et universelle par les temps qui courent), la chose du monde la mieux partagée, violence de rétorsion, rhétorique de l'agressé à l'agresseur: vous nous bombardez, on vous fait cela, on porte la guerre jusqu'à chez vous avec nos moyens, sans avion. Vous commettez un massacre ignoble sur une population civile et jeune, nous allons vous éradiquer, en finir avec vous, etc. Rhétorique connue et usée. Chose du monde la mieux partagée.

La notion de "terrorisme international" elle, n'a aucune rigueur, ne distinguant plus acte de guerre et acte terroriste, guerre locale et guerre internationale, crime civil et crime militaire.

N'oublions pas que la Terreur révolutionnaire française dont découle le terme "terrorisme" est un terrorisme d'Etat, présupposant le monopole de la violence d'Etat. Or on ne pense plus le terrorisme d'Etat.

Car là où il y a terrorisme d'Etat, il ne s'agit plus d'occuper un territoire, un "contrôle techno-politique" suffit, et un pipe line.

 

Car la terreur est toujours pour une part "intérieure".

Ici elle s'en prend aussi au système d'interprétation théorique, médiatique, visiblement aussi touché que la vie urbaine.

D'où le processus auto-immunitaire et quasi suicidaire qui s'étend et gagne.

 

Derrida nous fournit un concept de l'auto-immunité, d'origine biologique, les défenses immunitaires qui s'en prennent à l'intérieur du corps à son propre système immunitaire. Une immunité, un processus auto-immunitaire, un système de défenses immunitaires qui détruit sa protection. Car la stratégie qui consiste à mobiliser toutes les forces capitalistiques et technologiques contre le "terrorisme" n'a absolument "aucun avenir" et n'en aura aucun. De même que l'effet recherché en voulant révéler un monde islamo-arabe essentialisé, ou rendu homogène alors qu'il est lui-même fratricide.

Par où le sacré, l'indemne, l'immune s'entame lui-même, se sauve en se menaçant, en se mettant en péril. Rapport donc circulaire entre démocratie et sureté. 

On ne peut rompre un tel processus qu'au nom d'une démocratie à venir, non pas en provenance du futur, mais une démocratie en principe inachevée, toujours à venir.

Le "11 septembre" est bien sûr condamné par Derrida de façon inconditionnelle. Comme le "13 novembre" doit l'être. Mais on doit savoir justement, au nom d'une pratique de philosophe, et ce, indépendamment du statut professionnel ou académique, on doit donc savoir au nom d'une pratique de philosophe déconstructeur, distinguer le travail de compréhension des violences les plus grandes sans les confondre avec une quelconque justification de ces mêmes violences.

Ainsi il faut penser l'im-mune.

Communauté, "munus", la dette partagée, munus commun rappelé par Derrida. Le communisme, sensible, se pense comme un devoir, une dette, un munus, à l'égard de tous. C'est aussi cela le "commun". Au lieu de la dette financière.

Il s'agit aussi de l'ordre mondial et de son cortège de misères sans horizon possible, TINA, etc., ses victimes records en chiffre absolu.

Savoir penser le "démos", celui de tous les individus avec leur singularité la plus secrète, et aussi l'universalité explicite des droits.

 

Et la mondialisation qui n'a pas eu lieu: la mondialisation n'a pas eu lieu, en ce qui concerne le règlement des immenses problèmes sociaux; d'un côté et de l'autre la mondialisation a lieu, avec notamment le partage des savoirs et l'usage de nouveaux moyens technologiques.

 

La justice au nom de laquelle agir, est infiniment plus haute que le droit, mais pas du tout comme une tolérance qu'il faut comparer avec l'hospitalité: Derrida critique sévérement la simple "tolérance", attitude de dominant, simple droit du plus fort, sans rien à voir avec l'hospitalité inconditionnelle qui rend possible l'hospitalité conditionnée, l'ouvrant malgré elle.

 

Il apporte aussi un concept, une idée, une pensée inouïe et sans ironie d'un dieu-à-venir, en réponse au fameux  dernier dieu à venir de Heidegger disant "seul un dieu à venir peut encore nous sauver". Derrida pense l'adéquation complète entre justice absolue et droit absolu, il appelle cela : un "dieu-à-venir". Même s'il le dit dans une note, on connaît l'importance des notes pour Derrida.

 

Pour l'état d'exception, Derrida aura pensé une souveraineté particulière, impossible à "théoriser" selon lui, car la souveraineté participe déjà de l'état d'exception. 

 

Il nous faut l'accompagner selon nous d'autre chose, en le citant: "J'en appelle ici encore au bon sens, au sens commun, à la chose du monde la mieux partagée." 

""Le Monde" des lumières à venir (Exception, calcul et souveraineté)".

 

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