Derrida à Kiev.

C'était en 2011. Un ukrainien que nous avions rencontré en 1997, lors de la décade de Cerisy sur Derrida, prit contact avec nous afin de nous demander l'autorisation d'utiliser les portraits peints que nous avions faits de Derrida. Il s'agissait de reprendre plusieurs images de ces portraits pour orner la salle où devait se tenir, très prochainement, un colloque sur Derrida à l'Université de théologie catholique de Kiev.

Derrida à Kiev. Son image ou son spectre. Ses portraits. Mais qu'aurait-il dit sur le conflit en Ukraine? Qu'aurait-il dit sur cette innovation stratégique de Poutine qui consiste à faire une guerre sans guerre, de déclencher une guerre tiède.
Je ne crois pas que Derrida appréciait particulièrement le régime "post-communiste" de la Russie, il n'avait pas davantage d'estime particulière pour l'Otan. Mais le caractère assez inédit - Derrida se méfiait des effets de première fois - de cette stratégie guerrière, et la déstabilisation possible de l'ordre mondial qui a été instauré après la disparition de l'Urss, l'aurait intéressé. Il aurait situé tout cela dans la guerre de Busch et le crack économique de 2008. La spectralité financière qui s'est développée à travers son effondrement et sa revenance orchestrée par les politiques de "quantitative easing", de planche à billet, semble réveiller d'autres spectres, comme l'extrême droite et sa sympathie pour le régime et la politique russe actuelle, ou la dérive israélienne, "Israël est le dernier Etat colonial" disait-il, or Poutine soutient aussi l'Israël de Netanyaou. Derrida aurait aimé Obama et salué son élection quasi miraculeuse, mais il se serait désolé de le voir perpétrer la partie de poker menteur comme il disait (à savoir : OCDE, Banque mondiale, FMI, OMC), un président en effet incapable d'"occuper Wall Street", pour la simple raison qu'il en était aussi le candidat. Car la diplomatie de poker menteur qui se développe en Russie mais aussi aux Etats-Unis et en Israël, devient une forme d'habitude qui se répand: l'exemple le plus connu jusque-là: "feuille de route pour la paix" israélo-palestinienne et colonisation-répression-attentat-massacre, simultanément. Exactement ce qui se fait en Ukraine.
Le mensonge social-libéral en France n'aurait pas étonné Derrida, même s'il fut, à sa plus grande honte par la suite, un jospiniste de gauche, il avait une forte sympathie pour le mouvement altermondialiste et ne pouvait guère plus se faire d'illusion sur les rodomontades du candidat socialiste à la présidence. On ne peut rien séparer à notre époque. Lui qui contestait la notion même de "terroriste", lui qui critiquait l'expression "d'Etat voyou" lancé par l'administration Busch, il se serait étonné de voir un super "Etat voyou" en Irak, auquel on ne réserve plus le nom, et qui participe d'une spectralité toute "orientale", le califat islamique, pur produit du désordre américain et saoudien antérieur. Et qui effraie tout le monde, comme un fantôme. Qu'aurait-il dit de l'utilisation des drones, qui a connu un fort développement sous l'administration Obama, et qui est une autre pratique de guerre sans guerre, sans déclaration, sans frontière, baffouant systématiquement le droit international et nourissant les "terrorismes" de demain. Mais la vie en commun connaît bien d'autres désastres avec le nationalisme de pacotille représenté par le sport, et en particulier le Football. Celui-ci produit de la fiction mondialisante, un "comme si un" de la mondialisation qui agrège des milliards d'êtres devant les récepteurs télévisées pour essayer de dire, par une débauche d'identification : "on a gagné!", les peuples perdants et soumis de la mondialisation disant : "on a gagné", "on l'a mis!". Quant à un certain fascisme, plus spectral que jamais, sur fond de commémoration disséminée, que l'on voit venir, lui, ce fantôme en faisceaux, que lui aurait-il opposé? Avec quel corps de la déconstruction, le sien, toujours vivant, un habitus, un geste derridien, des portraits, l'aurait-il combattu? Lui qui fut blessé par le 21 avril 2002. Qu'aurait-il dit de ces fascismes à venir - avec horizon d'attente cette fois-ci. Du dessin qu'on assassine.
Peut-on assassiner un dessin? Un pouvoir dessinant, et ce qu'il appelle le trait différentiel.
Mars 2015

Et qu'aurait-t-il dit sur la Grèce? Comme un coup de Prague de l'Ouest, lui si engagé en Tchécoslovaquie avant la chute du mur. Et l'iconoclastie à grande échelle, lui le penseur des ruines. Palmyre.

 

"Bonjour Thierry Briault,

Vous trouverez ci-joint la déclaration demandée ainsi que le choix de portraits qui seront exposés le 31/10/2011.
Je vous ferai suivre des photos de la salle dès réception.

Cordialement,

Bakhtiar Iouldach"

 

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