Voici l'artisan de nos défaites.

La bataille sur les retraites est en train de se préparer, un peu tard à mon goût, mais c'est en route. Si nous échouons une fois de plus, les boucs émissaires seront tout de suite trouvés : ce sera de la faute des syndicats, ces vendus, ces pourris, ces corrompus. D'autant plus facile qu'ils ont été de toutes les défaites depuis 1984.

J'ai près d'un quart de siècle de syndicalisme dans les pattes, un quart de siècle marqué par bien plus de défaites que de victoires. Je vais finir ma carrière dans une entreprise où je n'ai plus le droit d'être syndicaliste ni même celui d'être représenté parce que les ordonnances travail ont supprimé les instances pour créer les CSE, formidable machine à réduire les travailleurs à l'impuissance, y compris quand il s'agit de préserver des vies et la santé.

Voilà pour mon CV, je ne m'appesantis pas, ce n'est pas le sujet. On va maintenant s'occuper du vôtre si ça ne vous dérange pas.

Collez un sticker de n'importe quel syndicat sur un miroir, celui qui vous plait le plus ou au contraire que vous détestez le plus, c'est comme vous voulez. À présent prenez un marqueur et écrivez sur ce miroir "Voici l'artisan de toutes nos défaites".

À présent, mettez vous devant ce miroir et regardez-vous.

Les syndicats n'existent que par le rapport de forces. Leur seule raison d'être n'est pas de déclencher les conflits, mais de négocier pour le bien commun. Les droits des travailleurs, les droits sociaux, les conditions de travail, l'hygiène et la sécurité des travailleurs (mais aussi des riverains)... Ils négocient régulièrement (on appelle ça le dialogue social), ils négocient dans des circonstances exceptionnelles (gros changement dans une entreprise, restructuration, plan social, changement législatifs...). La seule circonstance exceptionnelle de négociation que les travailleurs peuvent apporter, c'est la menace d'une grève. Il y avait aussi les CHSCT qui permettaient d'agir. Ils étaient la création d'un grand Ministre du Travail, Jean Auroux. Le 31 décembre, vous pourrez les ranger dans un livre d'Histoire, refermer celui-ci et le jeter au feu. Cette instance qui avait de véritables pouvoirs et qui pouvait agir, y compris en justice sans que le patronat ne puisse s'y opposer, a été détruite par Macron.

Les syndicats n'amènent pas de capital à la table des négociations, ils n'amènent pas de contrats de travail, ils ne fournissent pas d'outil de travail. La seule chose qu'ils peuvent amener, c'est la mobilisation des travailleurs. Un syndicat n'a pas d'obligation de résultat, il n'a qu'une obligation de moyens. Et l'essentiel de ces moyens, ce sont les travailleurs et leur mobilisation qui peuvent les lui apporter.

Quand vous engueulez les syndicats, que vous les présentez comme  vendus et corrompus, ce qui vous donne l'excuse facile pour rester votre cul dans le fauteuil devant BFM-TV ou vous permet d'aller perdre vos samedis dans les hypermarchés au lieu de marcher dans la rue, vous oubliez juste un truc élémentaire : c'est VOUS qui refusez à ces syndicats de se présenter à la table des négociations avec un rapport de forces favorable.

Descendons à 3 ou 4 millions dans la rue le 5 décembre et surtout ne retournons pas travailler le 6, et vous verrez que même de Berger peut être un loup enragé. Même lui ! Même celui qui, alors qu'il est à poil face à un pouvoir tout puissant et un MEDEF meurtrier, négocie un pagne pour préserver sa dignité.

Parce que nous tous, travailleurs de ce pays (en activité, à venir ou en retraite), ne lui laissons dans son rapport de force que le pouvoir de négocier un pagne pour ne pas rester tout nu !Et c'est valable pour tous les syndicats.

Je n'arrête pas de lire ici ou ailleurs "Résistance", "Révolution", "Convergence des luttes"... Ces mots sont creux. Le seul slogan qui tienne est "on est dans la rue, le pays est bloqué et nous rentrerons chez nous que lorsque nous aurons gagné".

Si ça vous convient, prenez un chiffon, effacez ce que je vous ai demandé d'écrire tout à l'heure sur votre miroir, et mettez ce slogan à sa place.

Regardez-vous à nouveau dans votre miroir...

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