Le Point attise-t-il la violence en France ?

Est-ce que le Point a encore le droit de se prétendre un journal d'information ? Est-ce que ceux qui y travaillent peuvent encore revendiquer le nom de journaliste ou de chroniqueur ?

"Si l'on ne croit pas à la liberté d'expression pour les gens qu'on méprise, on n'y croit pas du tout". Noam Chomsky a consacré une bonne partie de sa vie à étudier la manière avec laquelle les régimes politiques ont méthodiquement détruit la liberté de pensée dans les démocraties occidentale, comment les citoyens sont devenus l'opinion et comment cette opinion s'est appauvrie intellectuellement jusqu'à ne plus être capable de faire obstacle à une pensée unique au service du pouvoir. Son sujet d'étude, lorsqu'il a écrit "la fabrication du consentement" avec Edward Herman, était dans un premier temps la guerre du Viet-Nam, dans un second temps les premières élections démocratiques en Amérique Latine, après la chute de dictatures particulièrement violentes.
Noam Chomsky et Edward Herman ont identifié 5 moyens de contrôle de la presse, qui va imprimer une pensée contrainte à une majorité de la population suffisante pour que le pouvoir n'ait pas à craindre une remise en cause : La prise de contrôle des médias par le capital, le basculement du modèle économique de la presse qui est financée par la publicité et non plus par les lecteurs, le contrôle du flux d'information et de son débit et les contre-feux c'est à dire la faculté de se servir de l'information - vraie ou fausse cela n'importe pas - pour démolir une personne ou un événement qui pourrait gêner le pouvoir. Noam Chomsky constate que ces mécanismes se développent dans des "démocraties", ce qui se traduit par des sociétés caractérisées par un anticommunisme marqué.
Le Point nous offre aujourd'hui une illustration de cette thèse, de manière particulièrement abjecte. Il ne s'agit plus de faire du journalisme, c'est à dire d'enquêter et d'analyser l'information. Il ne s'agit plus de faire de l'éditorial, c'est à dire d'exprimer à partir de l'actualité une opinion, ce qui réclame un certain courage, même quand on se range dans les rangs de ceux que Serge Halimi a appelé "les nouveaux chiens de garde". Il ne s'agit même pas de se servir d'un sondage, cette manière de construire une opinion en donnant à une pensée orientée l'illusion d'une rigueur scientifique qui peu ou prou répondra à des règles d'étude statistique.
Non, le Point descend d'un cran dans la déchéance de ce qui fut un grand média, un cran dans la médiocrité et dans la paresse intellectuelle en publiant de pseudo-sondages, une question particulièrement clivante à laquelle chacun, en particulier son lectorat, pourra répondre en ayant l'illusion de s'exprimer.

La France insoumise attise-t-elle la violence en France ?

Cette question ne demande aucune réflexion. Elle s'adresse au cerveau reptilien. Cette question se sert de la confusion, entre un premier mai où les manifestations ont été émaillées de violences et une "fête à Macron" qui s'est déroulé dans une ambiance festive (même si la colère est sous-jacente). Cette question fait appel à des réflexes pavloviens, avec des années de martelage de la violence de Jean-Luc Mélenchon, avec l'idée qu'à un ordre instauré par le triomphe de LREM, une gauche désemparée opposerait une tentative pathétique de création d'un climat insurrectionnel reposant sur le mythe d'un Mai 68 dont les leaders historiques, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil, sont devenu de serviles courtisans. Ce qui démontre à qui veut le croire que les réformes en marche sont inéluctable et que la modernité est la destruction des droits sociaux, du droit du travail et des principes de la République au profit d'une société fondamentalement inégalitaire et prédatrice, partagée entre "ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien". Aux premiers la jouissance des droits, aux seconds la soumission aux devoirs et aux contraintes. Aux premiers les recettes, aux seconds les charges !

Le résultat ? Il va évoluer bien sûr ! À l'heure ou j'écris ce billet je vous laisse découvrir ce qu'il en est à travers une capture d'écran.

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À quoi bon ?

Ce résultat est convenu bien sûr, et on peut se demander à quoi cela peut servir. On entre avec ces çondages (sondages à la con, qui ne répondent à aucune méthodologie dont Le Point et le JDD entre autres se sont fait une spécialité, rejoignant les médias audio-visuels) dans une nouvelle aire de la désinformation. Un argument d'autorité (un titre qui fut prestigieux et qui entretien l'illusion de sa gloire passée dans un paysage médiatique omniprésent mais totalement décrié) sert à faire barrage à l'information. Ici, une opinion construite remplace l'information et l'enquête. Cet outil est d'autant plus efficace qu'il se diffuse non plus comme un journal, mais à travers des réseaux sociaux où même le filtre de l'acte d'achat a disparu.

Je réagis à celui-ci, sans doute parce que le thème ne choque et me salit de par ma sympathie pour la FI. Je réagis aussi parce que je sais du fait de ma militance à quel point ce que véhicule ce çondage est faux. Mais le phénomène devient général et j'ai parfaitement conscience que sur une autre question je suis susceptible de hurler avec la meute ! C'est donc contre un phénomène que je m'insurge et non une simple illustration de celui-ci.

Chomsky avait évoqué une fabrication du consentement. Aujourd'hui, les réseaux sociaux ont poussé le mécanisme jusqu'à construire une fabrication de l'abrutissement. Par paresse nous cédons nos dernières traces d'esprit critique.

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