Le CID, schisme des frustrations et des ambitions personnelles.

Les 21 et 22 octobre, le Collectif Insoumis Démocratique va officialiser une rupture avec le mouvement créé pour porter la candidature de Jean-Luc Mélenchon et, à travers cette dernière, une approche nouvelle de la politique et des réponses qu'il faut apporter aux questions fondamentales qui agitent notre société.

"Vous prenez deux dirigeants du parti, vous les enfermez dans une pièce pendant une heure, il sortira 3 motions et un schisme". Cette blague, je la connais depuis que je m'intéresse à la politique. Elle a tour à tour été servie aux socialistes (souvent, du temps où ils étaient à gauche), aux communistes (parfois), aux écologistes (définitivement). Cette blague semble être la marque d'une malédiction qui frappe la gauche. C'est au tour de la France Insoumise de la découvrir.

La France Insoumise est née d'un constat : la France est soumise à un ordo-libéralisme mortifère construite en poussant la population à la résignation. Face aux enjeux sociaux et climatiques notamment, cette omniprésence d'un pouvoir au service du capitalisme financier au service des intérêts particuliers d'une petite caste aux dépens de l'intérêt général est devenue insupportable.

En réponse, la France Insoumise a proposé un programme, l'Avenir en commun (https://laec.fr/sommaire) décliné en livrets thématiques (https://avenirencommun.fr/livrets-thematiques/). Là où les autres candidats à la présidentielle se sont tous fendus d'un livre personnel, Jean-Luc Mélenchon a proposé un ouvrage collectif. Une dizaine de personnes ont signé le programme et les livrets, mais il y a eu des centaines de contributeurs qui ont participé à leur rédaction. L'AEC à survécu à la campagne présidentielle pour devenir un socle politique solide. Qui se souvient de Révolution d'Emmanuel Macron (en solde chez tous les mauvais libraires) ? L'AEC est toujours là et je crois que nous pouvons revendiquer une œuvre collective.

La justesse du propos peut être jugée à l'aune des attaques (incessantes et sans précédent) que subit la France Insoumise. Je ne vais pas les passer en revue ici (ce serait trop long et finalement très creux), par contre il est facile de voir que ces attaques ne touchent jamais le fond du projet politique. Même quand on parle de questions comme la migration, nos détracteurs prennent bien soin d'écarter la cohérence de nos positions et s'acharnent sur une idée ou une phrase extraite du contexte en recourant à l'étiquetage. Par contre, je vais m'intéresser à deux accusations qui mènent aujourd'hui à une menace de schisme que la France Insoumise aurait tort de prendre à la légère.

La première d'entre elle est le refus d'inscrire la FI dans l'anticapitalisme. L'erreur concernant l'anticapitalisme n'est pas de le refuser comme doctrine mais au contraire de le revendiquer : on tombe alors dans le même travers que celui qui égare l'UPR à propos de l'Europe (je prends volontairement un exemple extrême pour illustrer mon propos), à savoir imaginer que pour résoudre un problème, il suffit de prétendre supprimer une cause  identifiée comme telle avec le prisme de la posture idéologique et sans se poser la question de la faisabilité. Quand une personne est blessée par balle, l'extraction de cette balle ne suffit ni à la mettre à l'abri du danger, ni à la guérir.

Ce que ne comprennent pas les anticapitalistes, c'est que notre projet est anticapitaliste non par posture (inefficace) mais par nature : la simple question environnementale suffit à le montrer. Le capitalisme financier ne peut survivre si sa chaudière n'est pas alimentée en permanence. Or, nous avons fait le constat de la finitude de l'environnement. On ne peut pas être décroissant sans être par nature anticapitaliste. Se déclarer anticapitaliste dans un monde totalement dominé par le capitalisme financier est le meilleur moyen de se marginaliser.

Il en va de même pour la question de la démocratie interne. Ceux qui sont en train de provoquer un schisme au sein de la FI en prétendant fonder le collectif des Insoumis démocrates sont des irresponsables ! Ils agissent soit par ambition personnelle, soit par frustration, soit par manque de sang-froid.

Même s'il a été imaginé bien en amont, le mouvement est né officiellement le 10 février 2016 ce qui signifie qu'il a moins de 1 000 jours d'existence. Son noyau dur est construit autour du Parti de Gauche, mais la FI se définit en opposition totale avec le fonctionnement de ce dernier. Il reste sans doute avec de fortes résistances personnelles au sein des militants du PG, pour faire une mue, il faut arracher son ancienne peau, ce n'est pas évident.

La construction de la FI en mouvement et non en parti politique est difficile. Elle mène probablement à accomplir plein d'erreurs et de fautes. Le discours politique n'est pas géré par une direction omnipotente mais il est laissé librement à l'appréciation de tous ceux qui se revendiquent de l'AEC, ce qui génère de multiples brouillages aggravés par les attaques constantes. Et tout cela dans une société soumise au diktat de l'information permanente et des réseaux sociaux, c'est à dire la quasi impossibilité de se libérer de l'immédiateté et de la superficialité des choses.

Je comprends qu'il y ait nécessairement des déçus de la présidentielle, ceux qui voulaient tout tout de suite. J'ai fait partie comme tous mes camarades de ceux qui y ont cru malgré l'immensité de la muraille qui se dressait face à nous. Même si c'est dramatique parce que la victoire d'Emmanuel Macron entraîne pour 5 ans de plus un cortège de mauvaises nouvelles (destruction de l'État et des services publics, des droits sociaux, du droit du travail, mépris viscéral pour l'environnement, creusement des inégalités...), même si chaque jour qui passe rendra plus difficile la guérison des blessures profondes infligées à notre société et au monde, même si chaque jour nous rapproche du stade où il sera trop tard et que ce point de rupture est désormais très proche, même si la destruction méthodique des fondements de la démocratie, de la culture et de l'éducation aggravent la transformation des français de citoyens en sujet dans une contre-révolution violente, nous avons construit en un temps record une réponse, un nouveau paradigme et nous sommes prêts à mette en œuvre notre programme parce qu'il est concret et pragmatique.

La FI a choisi d'aller vers des gens dépolitisés, à la fois par la résignation et par le recul de l'éducation et de la conscience politique. C'est une rupture totale avec la démarche de gauche et ça a un coût ! Les futurs fondateurs du CID ont accepté à un moment de partager ce coût mais ils se barrent au moment où se présente l'addition à travers une échéance électorale européenne. Les "frondeurs" (le vocabulaire politique est faible de nos jours) entrent dans un jeu que la FI a essayé de combattre, celui du gauchisme et de la construction de multiples chapelles.

Le mouvement du CID est mort-né, condamné au mieux à une rapide vassalisation à Génération-S ou au PS. Par contre, il peut détruire la FI en montrant par l'absurde l'impossibilité de construire un autre modèle politique que celui attendu par les médias. Le CID par son impatience et l'arrivisme de quelques uns qui régalent nos adversaires dit aux français le refus de construire dans la durée un mouvement apportant une réponse réaliste étayée au "il n'y a pas d'alternative" qui conduit les peuples à la misère et la servitude et qui conduit l'humanité à sa perte.

Il n'est pas trop tard pour que les frondeurs comprennent qu'ils s'opposent avant tout à leur possibilité de continuer une aventure collective à laquelle ils ont participé activement. Quant aux arrivistes, ils n'ont sans doute pas leur place chez nous, mais je les mets en garde parce qu'ils vont se heurter à d'autres arrivistes sans doute bien mieux armés qu'eux  qui n'auront aucune reconnaissance pour le travail de sape de la FI dont ils se rendent aujourd'hui les auteurs.

Il est sans doute facile de trouver des arguments pour claquer la porte de la FI. Plus difficile de trouver des raisons de le faire.


 

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