Décrocheurs de portraits : coup d'arrêt à la dérive autoritaire par la justice ?

On aurait tort de prendre à la lègère ce qui s'est passé hier, 16 septembre dans le délibéré du procès du 2 septembre de Fanny Delahalle et Pierre Goinvic, premiers décrocheurs de portraits du Président Macron jugés pour "vol en réunion", délit passible de cinq ans de prison et de 75 000 euros d’amende. Non seulement ils ont été relaxés, mais au bénéfice d'un verdict qui fera date.

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Ainsi, c'est à Élisabeth Borne qu'est revenu la charge de donner la réponse officielle au jugement d'hier dans un des procès des «décrocheurs de portrait». Et dans sa réponse, alors qu'elle était l'invitée de la matinale de France 2 ce 17 septembre, on sent toute la gêne du pouvoir exécutif. « Des comportements inciviques ne méritent pas d'être encouragés» selon la Ministre de la transition écologique, qui voit depuis le 3 septembre son périmètre réduit par la nomination de Jean-Baptiste Djebbari au Ministère des transports.

Le gouvernement et l'Élysée ont en effet de quoi être déstabilisés par ce jugement que Cécile Duflot, directrice d'Oxfam France, et le collectif ANV-COP21 qualifient d'historique. En effet, qu'a dit le juge qui a relaxé les deux militants écologistes, Fanny Delahalle et Pierre Goinvic, qui avaient décroché avec une vingtaine d'autres militants le portrait du président de la République dans la mairie du 2e arrondissement de Lyon en février dernier pour dénoncer la politique environnementale du gouvernement ?

D'abord, que le décrochage des tableaux était un vol (le procès se tenait pour vol en réunion). Oui, ce qu'on fait les décrocheurs de portraits est illégal. Le délit est bel et bien matérialisé et c'est fondamental pour comprendre la portée du verdict d'hier. Et le vol est d'autant plus grave que « l'objet est d'une valeur fortement symbolique ». Le juge nous dit par là que nous avons eu tort de rappeler que le portrait d'Emmanuel Macron se trouve sur le site de la boutique de L'Élysée au prix de 9,90 €. C'est grave de voler le portrait d'un Président en exercice dans une mairie.

Ensuite, ce vol a bel et bien constitué un trouble à l'ordre public, que le jugement a qualifié de « très modéré », ce qui met en avant le ridicule et la disproportion de la réponse judiciaire qui y a été apportée par le parquet.

S'il y a relaxe malgré cela, c'est parce que l'état de nécessité le justifiait. C'est un séisme judiciaire et un camouflet énorme pour l'exécutif. L'état de nécessité est défini par l'article 122-7 du Code Pénal : « n'est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, sauf s'il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de la menace ». Et pour justifier cet état de nécessité, le juge a rappelé que « la réalité du dérèglement climatique affecte gravement l'avenir de l'humanité ».

Ce jugement historique amène deux conclusions. La première est que la politique du gouvernement en matière de climat est tellement inadaptée qu'un acte même illégal perpétré dans une action militante pacifique est assez légitime pour exonérer ses auteurs de leur responsabilité pénale. Voilà le bilan que l'on peut dresser à mi-mandat de celui que le Programme des Nations Unies pour l'Environnement avait désigné «Champion de la terre» il y a tout juste un an.

La seconde est encore plus cinglante pour le pouvoir exécutif puisque le juge lui-même a déclaré que
«le mode d’expression des citoyens en pays démocratique ne peut se réduire aux suffrages exprimés lors des échéances électorales mais doit inventer d’autres formes de participation dans le cadre d’un devoir de vigilance critique». Et là, c'est l'édifice de la Macronie dans son ensemble qui est ébranlé.

Madame Élisabeth Borne se trompe lorsqu'elle précise qu'il s'agit d'un cas isolé. Christophe Barbier se trompe quand ce matin sur BFM-TV il déclare que « la méthode est mauvaise, ça reste du vol ». En tout cas il n'affranchira pas par ses propos le gouvernement de sa responsabilité, mise en lumière par une action militante que des procureurs, « mes procureurs »  a déclaré il y a quelques jours Nicole Belloubet dans un lapsus ravageur, ont cru pouvoir stopper en faisant enfermer leurs auteurs.

D'autres procès sont à venir, espérons que les tribunaux qui vont avoir à juger feront preuve du même courage que celui de Lyon.

Le lawfare dénoncé par Jean-Luc Mélenchon dans une déclaration commune a été signée par des personnalités de gauche de premier plan, dont les anciens présidents Lula et Correa, ou encore par le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias et qui ne touche pas que les dirigeants politiques, mais aussi et avant tout de simples militants a peut-être trouvé hier la limite de son emprise. Cette limite est tout simplement l'exercice d'une justice indépendante et impartiale.

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