L'artiste Mathieu Pernot expose au Collège de France

Premier artiste à être invité en résidence, Mathieu Pernot a investi le foyer du Collège de France depuis octobre 2017.

Mathieu Pernot, dont j'ai découvert les photographies en 2014 au Jeu de Paume et aux dernières Rencontres d'Arles, est actuellement en résidence au Collège de France. Son travail est restitué dans le grand foyer au fur et à mesure de l'avancement d'un atelier expérimental et ouvert.

 

1 ---------------- En prémices, et invité à réagir à l'actualité de l'institution, Mathieu Pernot expose une photo en grand format, la jungle, lors du colloque de la rentrée 2017 intitulé les natures en question .

À première vue, l'image représente un sous-bois ordinaire, banal, sans effet de lumière. Mais les quelques taches de couleur, vêtements abandonnés, révèlent l'expression d'une absence. L'émotion est saisissante, à la manière d'une déflagration. La photo a été prise peu après que les réfugiés ont été chassés de ce bois, proche de Calais.

 © Patrick Imbert/Mathieu Pernot/Collège de France © Patrick Imbert/Mathieu Pernot/Collège de France

  Les images de Mathieu Pernot sont minimalistes et précises, à l'opposé du spectaculaire. Elles nous révèlent les espaces des reclus ou des exclus.

Ses reportages sur les lieux d'internement, de détresse ou de répression témoignent souvent de "l'après". Lorsque la relation entre l'homme et le lieu a été rompue, les habitants ne sont plus là mais l'espace garde leur empreinte et nous les rend étonnamment présents.

Les photographies nous mettent face à une évidence de la violence et de l'irréparable. Elles interrogent de façon flagrante les conséquences de nos actes ou de notre passivité.

 

2 ---------------- À partir de fin février 2018, la photo a laissé place à une œuvre produite lors d'un atelier d'écriture encadré par l'association Français Langue d'Accueil et à destination d'un groupe de migrants volontaires.

Mathieu Pernot a invité chacun d'entre eux à écrire quelques mots et à tracer le contour de leur pays sur une grande feuille de papier. Les 28 dessins obtenus ont été juxtaposés sur le mur du foyer en lieu et place de la photo précédente. L’œuvre s'intitule le Point de départ.

 © Patrick Imbert/Mathieu Pernot/Collège de France © Patrick Imbert/Mathieu Pernot/Collège de France

 Ces histoires singulières sont faites de signes qui me sont indéchiffrables. Serait-ce là aussi le point de départ, un constat d'incompréhension ? Jusqu'où sommes-nous prêts à aller sur le chemin de la recherche? Et puis on apprend que les contributeurs viennent du Népal, Tchétchénie, Tibet, Afghanistan, Pakistan, Soudan, Géorgie et Arménie.

Alors on joue à essayer de deviner quels sont les dessins correspondants.

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 © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France

 Sans les comprendre, on ressent le force des messages, l'urgence qui remplit l'espace de la feuille.

Rejetant tout esthétisme, les choix de mise en œuvre  participent à ce sentiment de l'urgence, de la fébrilité du départ. Feutre, papier ordinaire fixé avec 4 épingles, la frugalité des moyens résonne dans le grand foyer du Collège de France sous la citation de Merleau-Ponty en lettres dorées : "Non pas des vérités acquises mais l'idée d'une recherche libre" .

 © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France

 Parfois, lors de ma visite, un dessin se décrochait et glissait au sol. Fallait-il le remettre en place ? ou bien l’œuvre était-elle destinée à évoluer?  La feuille qui tombe et qui rompt le lien avec l'origine? Le papier imprimant sa trace dans l'histoire des sciences et de la culture incarnée par ce lieu?

 © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France © Thierry Lepesant/Mathieu Pernot/Collège de France

 

 

3 ---------------- La phase finale du travail de Mathieu Pernot est exposée depuis le 8 juin 2018. Il s'agit d'une invitation et d'un partage de l'espace avec un jeune photographe, migrant originaire du Soudan, Mohamed Abakar. L’œuvre s’intitule Déplacement.

La restitution comprend l'exposition de dix photographies ainsi que l'enveloppement temporaire de la statue de Champollion dans la cour d'accueil du Collège de France.

Les six photos supérieures font partie d'un travail réalisé par Mohamed Abakar sur le site du Château de Versailles. Chacune d'elles (sauf une) met en scène un homme qui se tient debout à côté d'une statue bâchée pour l'hiver.
"En voyant dans le parc du château de Versailles ces statues entièrement occultées d’un drap épais pour les protéger des morsures de l’hiver, je n’ai pu me retenir d’avoir une pensée pour les réfugiés, ces frères d’expérience, tant ils me ramènent à mon passé récent.
Ces clichés de réfugiés à découvert, près de ces statues cachées, sont un hommage à leur dignité d’homme et à leur sensibilité."

 © Sylvieau/Mohamed Abakar/Mathieu Pernot/Collège de France © Sylvieau/Mohamed Abakar/Mathieu Pernot/Collège de France

 En dessous et en léger décalage, sont exposées quatre photos de Mathieu Pernot prises au petit matin dans le 19ème arrondissement de Paris en 2009. Ces formes, au premier abord abstraites, sont des personnes dormant dans la rue, totalement recouvertes d'un tissu. Le titre "Les migrants" lève toute ambiguïté.
"Invisibles, silencieux et anonymes, réduits à l’état de simple forme, les individus se reposent et semblent se cacher, comme s’ils voulaient s’isoler d’un monde qui ne veut plus les voir."

La proximité du travail des deux photographes est évidente dans le sens comme dans la forme.

Le mur peut se voir comme une page d'écriture à quatre yeux, une suite de signes qui racontent une histoire. En bas, les dé-placés, ceux qui ont perdu leur place dans l'espace jusqu'à devenir invisible. En haut, le déplacement du tissu révèle enfin les corps et les visages des réfugiés qui se présentent, debout et face à l'objectif, dans ce lieu emblématique de l'Histoire de France.

Les correspondances (sujet, rigueur du cadrage répétitif, couleurs, textures, matières ...)  et les contrepoints (horizontal/vertical, pierre de taille/carton, monument historique/trottoir sale...) établissent un dialogue et tissent un réseau d'échange entre les deux séries de photos.

 © Mathieu Pernot © Mathieu Pernot

 

 © Mohamed Abakar © Mohamed Abakar

 

 

 

 

 

 

 

 

 © Mohamed Abakar © Mohamed Abakar

 

 

 © Mathieu Pernot © Mathieu Pernot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 © Thierry Lepesant/Mohamed Abakar/Mathieu Pernot/Collège de France © Thierry Lepesant/Mohamed Abakar/Mathieu Pernot/Collège de France

 L’œuvre ressort comme une unité globale exprimant deux faces de notre humanité: l'homme couché et l'homme debout entre ciel et terre.

 

L'exposition est visible librement lorsque les salles sont ouvertes pour l'enseignement.
Foyer du Collège de France,
11, place Marcelin-Berthelot - 75005 Paris.

Liens:

http://www.mathieupernot.com/index.php

https://www.college-de-france.fr/site/college/index.htm

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