Mais enfin, quel lien peut-il bien y avoir entre le musée de Mossoul et la langue bretonne ?

Un billet de Bretagne de Jean-Marie Seiget

L'opinion publique s'émeut, à juste titre, du saccage des trésors archéologiques de Mossoul en Irak par les barbares de Daech. Il en avait été de même lors de la destruction des mausolées et manuscrits de Tombouctou au Mali par les islamistes d'Ansar Eddin (2012) et des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan par les Talibans (2001). Beaucoup d'émotion jusque dans les paroles de nos gouvernants : « Les statues détruites méthodiquement à Mossoul : une part de l'esprit humain et de l'universel qui s'écroule » d'après notre premier ministre Manuel Valls. Mais sait-on qu'en France des témoins multiséculaires de « l'esprit humain et de l'universel » sont en train de disparaître dans l'indifférence générale ? Le terme d'indifférence est d'ailleurs mal choisi, on pourrait peut-être plutôt parler pour certains de satisfaction, voire même de participation active. Il s'agit des langues minoritaires de France (entre autres basque, breton, alsacien, occitan, corse, catalan, flamand) qui donnent pourtant à la France sa qualité de pays le plus riche au niveau linguistique de toute l'Europe. Un document de l'Unesco publié en 2010 présente la plupart de ces langues comme menacées, et même « sérieusement en danger » pour le breton ou l'occitan. En danger de quoi ? Simplement de disparaître pendant le siècle en cours, en tant que langue naturellement pratiquée par des populations autochtones. Certes elles ne sont pas les seules dans le monde. Dans le même document de l'Unesco, on apprend que sur les 6000 langues parlées sur la Terre, la moitié est également en danger. C'est une menace majeure pour la culture de l'humanité. Cette situation est souvent comprise comme étant une fatalité pour des « peuplades arriérées », en quelque sorte un nécessaire sacrifice à faire pour accéder au progrès. On nous a d'ailleurs avancé de tels arguments pendant des décennies en Bretagne et on nous les avance encore quelquefois (il n'y a qu'à lire le livre de R. Faligot « Ils ont des chapeaux ronds », 2012, pour en trouver de nombreux exemples, y compris contemporains). Reconnaissons qu'il est difficile en France d'intervenir efficacement pour soutenir les luttes des Mapuche du Chili ou des Aïnous du Japon sur ce sujet. Mais ce qui peut et doit nous mobiliser, c'est justement la situation chez nous des langues minoritaires menacées. Pendant des décennies la volonté de les détruire a été clairement exprimée, comme en Bretagne où tout a été mis en œuvre pour faire disparaître la langue bretonne (comme par exemple à l'école de la République le « symbole » accroché au cou des enfants surpris à parler breton). Depuis, la situation s'est améliorée. Mais ne nous leurrons pas, ce changement est essentiellement dû au fait que cette langue est désormais en fort déclin. Plus besoin d'envisager des méthodes draconiennes pour la combattre. Il n'y a qu'à attendre patiemment… Mais, dans les faits, c'est toujours objectivement le même rejet. Il y a certes beaucoup d'initiatives pour sauver ces langues, mais des initiatives essentiellement locales et associatives, comme les écoles en immersion Diwan (pour le breton), Calandreta (pour l'occitan), Ikastola (pour le basque), Bressola (pour le catalan)... Mais jamais au niveau des structures françaises on n'a cherché à donner à ces langues les moyens de vivre. Par exemple, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires de 1992 a été signée par la France (sous sa forme minimale d'ailleurs) mais n'a toujours pas été ratifiée sous des prétextes de non-constitutionnalité. A la suite d'évènements extérieurs aux problèmes linguistiques (mouvement des Bonnets Rouges) une promesse de ratification avait été à nouveau faite en 2013, mais suivie de débats parlementaires, qui n'aboutissent pas. C'est très clair : il y a en France depuis toujours absence totale de volonté de nos gouvernants de prendre en charge l'avenir de ces langues.

Evitons peut-être seulement de verser de grosses larmes de crocodile trop voyantes sur « la part de l'esprit humain et de l'universel qui s'écroule » lors de saccages culturels comme dans le musée de Mossoul. Certes elles ont l'avantage de nous donner bonne conscience et de nous faire passer pour des humanistes accomplis, mais elles sont quand même trop indécentes vis-à-vis de ce qui se passe chez nous pour les langues de France pour lesquelles on refuse toujours un véritable avenir.



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