l'immigration masque du débat sur la pauvreté

C'est la concurrence entre pauvres qui alimente le débat sur l'immigration et le racisme et favorise le RN

On se fout de démontrer qu'un migrant pique ou non son travail, ou son logement à un Français; la seule réalité qui compte c'est ce que pensent les gens que le RN séduit, et ce n'est pas par une argumentation cartésienne, même vraie, qu'on va résoudre un problème qui est de l'ordre de la souffrance et de l'affectif. Donnons un travail, un logement et des conditions de vie décentes à nos 10 millions de pauvres et il n'y aura plus de problème avec les 500 000 personnes en situation irrégulière et le plus souvent exploitées, et il n'y en aura pas plus avec les 170 000 demandes de régularisation, ni-même avec le rapprochement familial qui est quand même le gros morceau avec 90000 personnes. La base du débat c'est bien  nos 10 millions de pauvres qu'on incite à vivre l'immigration comme une concurrence et une injustice. Réduisons la pauvreté et on réduira d'autant le débat sur l'immigration. 

Il faut noter que le ministère de l'intérieur chiffre à 300 000 le nombre de clandestins sur le sol français, 500 000 pour d'autres sources. Que sur les 170 000 demandes de régularisation annuelles, 30000 personnes en moyenne sont accordées et 30 000 sont expulsées. Ce qui laisse un solde de 100 000 personnes clandestines par an qui par addition fonde les fantasmes du RN, quand en fait cette population fluctue, va, vient, tente sa chance ailleurs ou rentre au pays et que le stock de clandestins reste en fait stable à 300 000. La problématique de l'immigration c'est en fait 500000 personnes par an entre nouveaux demandeurs et clandestins quand la pauvreté c'est 10 millions. On peut considérer la différence de taille des débats.

Je rappelle qu'en vertu de  notre constitution et des déclarations des droits de l'homme qui les fondent, l'état est tenu de fournir un travail correctement rémunéré à chacun (art 5 du préambule de notre constitution) et les moyens d'une vie décente à ceux qui ne peuvent plus travailler ou sont à la retraite. La pauvreté comme le chômage qui la fonde sont dont anticonstitutionnels. Je rappelle aussi que le SMIC à 1250€ nets par mois ne permet pas une vie décente si on se réfère au revenu seuil de l'exclusion sociale déterminé par l'ONPES à 1424€ par mois pour une personne seule. Il est quand même étonnant de voir comment les chiffres du chômage se juxtaposent avec ceux de la pauvreté parce que chômage, halo du chômage et emplois précaires c'était 8 millions de personnes en 2019 avant la pandémie.

Maintenant si on se réfère à l'argument de la criminalité, on note que 10% de la population carcérale est étrangère par rapport à 9% d'étrangers dans toute la population. Mais d'après certains il y aurait surreprésentation en fait des enfants Français issus de l'immigration arabe et africaine, et je n'ai pas pu trouver de chiffres, puisque les statistiques ethniques sont interdites. Néanmoins, il me semble évident que le problème de la délinquance est aussi celui de la pauvreté avec une politique de la ville indigente de 95 milliards en 25 ans; avec le recul des services publics et notamment de l'éducation nationale et des associations dans les zones pauvres, la ghettoïsation, le chômage. On ne se donne plus les moyens de l'égalité des chances, et on laisse se créer par abandon des zones de non droit dans les banlieues. C'est donc toujours à mon sens le refus de l'état de lutter réellement contre la pauvreté qui est cause de tous ces désordres qui divisent, fracturent la société et font le miel de l'extrême droite.

Le but du propos est de démontrer qu'on peut arriver à un consensus avec ceux qui sont partisans de la préférence nationale et entendent que la priorité doit aller à nos 10 millions de pauvres. Je ne veux pas rentrer avec ces gens-la dans une discussion frontale qui n'a aucune chance d'aboutir donc je préfère convenir avec eux que "chacun chez soi" est une bonne formule, d'autant bonne que les migrants ne risquent pas leur vie pour faire du tourisme mais pour la sauver, ce qui est le droit de tout être humain. En conséquence, si mon interlocuteur convient que le problème des pays pourvoyeurs d'immigration, c'est leur misère, la guerre et d'une manière plus générale, l'exploitation qui est faite des ces pays par les multinationales qui aidées par leurs gouvernements soutiennent les dictateurs et leurs cliques qui ruinent ces pays et en font fuir la population, alors il faut accepter un droit d'ingérence humanitaire international pour pouvoir intervenir dans ces pays et résoudre ces problèmes. Si je peux faire concevoir à mon interlocuteur qu'on ne peut faire cesser les migrations forcées qu'en assurant le respect à une vie décente et en paix de chacun chez lui, je change le sens du débat et on ne débat plus de la préférence nationale, mais de politique internationale. Cela aussi change le débat sur le rapprochement familial (90 000  personnes) si on considère que des gens pouvant travailler et vivre décemment chez eux  ne souhaiteront pas s'installer en France et y faire venir leur famille. Ce n'est pas moi que ça dérangerait, mais le but n'est pas de m'affronter sans aucune chance de convaincre avec ceux qui sont dans cette pensée, mais d'essayer d'affaiblir l'importance de leur argument pour trouver un consensus.

Celà n'implique pas de rejeter les migrants, mais de les accueillir le temps qu'ils puissent rentrer chez eux, ce qui est le souhait de la plupart des migrants, mais aussi de la plupart des travailleurs immigrés qui préfèreraient largement travailler dans leur pays et ne pas avoir à faire venir leur famille. Je ne pense pas qu'il soit utile de préciser combien le déracinement peut-être douloureux et combien beaucoup préfèreraient l'éviter si ils en avaient la possibilité. A preuve, que malgré la demande d'asile de 170 000 migrants chaque année, la régularisation de 30 à 35 000 et l'expulsion de 30 000, on estime entre 300 et 500 000 la population d'étrangers en situation irrégulière, impliquant donc qu'en fait tous ne restent pas en France et que nombre tentent leur chance ailleurs ou repartent chez eux. https://www.vie-publique.fr/en-bref/272841-immigration-les-chiffres-pour-lannee-2019

Ma position personnelle, socialiste mondialiste, c'est que les droits de chacun doivent être respectés sur la planète et que chacun devrait être libre de s'installer la où il veut, sachant que cela résoudrait le drame et l'injustice des migrations forcées et que peu auraient vocation à s'installer ailleurs. L'humanisme ce n'est pas d'accueillir des travailleurs jeunes et pauvres, surtout dans des conditions aussi indignes que  celles que vivent nos propres pauvres au fait de rajeunir et dynamiser la population active pour payer les cotisations sociales qui assurent les retraites de la population locale. L'humanisme c'est d'assurer le respect des droits de chacun sur la planète, quitte à devoir partager ce qui est nécessaire, donc en l'occurrence partager ressources et emplois pour que chacun puisse vivre en paix là où il veut.

Ma position personnelle, socialiste mondialiste, c'est de concevoir que je ne pourrais rien changer si je ne convainc pas partie des 25% d'absentéistes et 35% d'extrême droite qui forment un potentiel réservoir de voix. Bien sûr que la xénophobie fait son lit sur la pauvreté et la sensation d'injustice et de concurrence qui affecte nos propres pauvres. Il est bien évident que le problème de ces 500 000  immigrés chaque année est peanuts par rapport aux 10 millions de pauvres de ce pays et que si il n'y avait pas cette pauvreté, il n'y aurait pas de problème d'immigration, mais je ne peux contester la peur que ressentent les plus pauvres face à ces migrants qui viennent grossir leur rang et diminuer leur part des aides sociales. Bien sûr que cette peur est vaine et que le problème ce n'est pas 170 000 malheureux qui arrivent chaque année, mais 10 millions de malheureux plus 500 000 étrangers en demande de régularisation. Mais nier cette peur et diaboliser le débat sur l'immigration au lieu de chercher à le réduire et mettre en évidence que le problème est celui plus général de l'injuste pauvreté est contre-productif. La xénophobie et le racisme font souvent leur lit sur la concurrence entre populations pauvres. Cf l'histoire du racisme aux USA entre petits blancs pauvres et noirs fraichement libérés et en concurrence économique.

Je viens de jeter ces quelques commentaires sur le billet du fait d'un nème coup de sang sur le sujet dans une discussion récurrente qui m'oblige chaque fois à me répéter et perdre du temps à aller chercher chiffres et sources. Donc je reviens un peu plus tard pour donner les sources des chiffres que j'ai utilisés et que chacun peut trouver sur le net.

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