De Ohmynews à MediaPart

Internet, un nouvel espace social en perpétuelle expansion Que peuvent bien avoir en commun ebay et Désirs d'avenir ? Amazon.com et World of Warcraft ? Linux et Lepost.fr ? Wikipedia et Loïc Le Meur ? Obama.com, Slashdot et Agoravox ? Et peut-être, avec plus d'évidence et d'impertinence aussi, Ohmynews, Ségolène Royal et le projet MediaPart ?

Internet, un nouvel espace social en perpétuelle expansion

 

Que peuvent bien avoir en commun ebay et Désirs d'avenir ? Amazon.com et World of Warcraft ? Linux et Lepost.fr ? Wikipedia et Loïc Le Meur ? Obama.com, Slashdot et Agoravox ? Et peut-être, avec plus d'évidence et d'impertinence aussi, Ohmynews, Ségolène Royal et le projet MediaPart ? La question peut paraître saugrenue, tant ces sites, personnes et phénomènes appartiennent à des domaines très différents : le commerce, les loisirs, le journalisme, la politique, l'actualité, l'informatique, le savoir, l'enseignement, etc. Mais c'est le propre d'Internet d'avoir, en conjuguant la mise en réseau des informations et l'interconnexion des individus, dessiné les contours d'un nouvel espace social où se transfèrent progressivement des pans entiers de nos activités. Et ce transfert, loin de se limiter à numériser ces pratiques, les bouleverse profondément en en modifiant l'échelle et en ouvrant à l'infini les possibilités de rencontre, d'interconnections, de mix.

 

La révolution participative au cœur du net

 

Tous ces sites ou ces projets partagent bien autre chose que le simple fait d'être hébergés ou d'avoir utilisé Internet. Tous ont ceci en commun qu'ils expérimentent et défrichent la même problématique: faire participer des individus, qu'ils soient citoyens, consommateurs, développeurs, reporters, acheteurs, chercheurs, amateurs, bloggeurs, militants ou commentateurs, à une œuvre collective, une discussion, une transaction, une conversation, une enquête, une évaluation, un programme, un jeu, un projet politique. Tous ont été confrontés à des difficultés, des obstacles, des problèmes qu'il a fallu résoudre en inventant de nouveaux outils, de nouvelles pratiques, des méthodologies et des règles inédites.

 

Vers la réalisation d'une utopie? Du logiciel libre à la démocratie participative

 

L'entreprise qui consiste à faire travailler des centaines, des milliers d'individus - qui plus est disséminés sur toute la planète - à une même œuvre, relevait encore il n'y a pas si longtemps de l'utopie. Pourtant, rien n'a mieux concrétisé ce rêve que le mouvement du logiciel libre. Linus Torvalds a ouvert la voie en créant le logiciel Linux mais en en assurant la diffusion, ses évolutions et ses améliorations à une communauté de développeurs bénévoles de par le monde. Les millions d'heures de travail accumulées par cette communauté virtuelle - et qui sont en grande partie la source de sa robustesse et de sa performance - auraient difficilement pu être organisées de manière centralisée et plus difficilement encore être financées. La preuve en est, d'ailleurs, que les éditeurs de logiciels empruntent aujourd’hui de plus en plus à ce modèle en nous demandant à nous, simples utilisateurs, de contribuer au débuggage de leur logiciel - sans que l'on s'en rende toujours compte. De la même manière, Wikipedia ou www.imdb.com sont des accumulations de savoirs qu'il aurait été difficile de constituer à cette échelle et en si peu de temps, sans avoir recours à l'intelligence collective permise par le net.

 

Dans un tout autre genre, le débat public a lui aussi été profondément transformé par l'émergence d'Internet. Lorsqu’Edouard Balladur, premier ministre, organise en 1993 un grand débat avec la jeunesse, il lance un questionnaire qui connaîtra un succès fulgurant. Mais faute d'outils et de méthodologies suffisantes, les millions de questionnaires papiers remplis moisiront longtemps dans des sacs postaux entassés dans les caves de Matignon. La volonté politique de dialogue semblait là, l'envie de la jeunesse d'y participer aussi, manquaient l'espace où organiser ce dialogue, quelques outils et beaucoup de méthodologie.

 

Le débat référendaire en 2005 en France a été le moment de cette prise de conscience qu'Internet allait renouveler profondément les termes du débat public. Parce que les citoyens ont suspecté une partialité de l'information portée par des médias traditionnels majoritairement acquis au projet de constitution européenne, ils se sont massivement détournés d'eux pour chercher une information alternative sur Internet. Ce faisant, les citoyens ont en même temps fait l'expérience d’Internet comme espace de débats et d'échanges.

 

Les débats participatifs lancés par Ségolène Royal avec Désirs d'avenir, que j'ai eu la chance et la responsabilité d'organiser sur Internet, n'auraient pu exister sans le support du Réseau et tous ces précédents. Comment aurait-on pu faire débattre plusieurs millions d'individus, pendant près de douze mois, sur une cinquantaine de thèmes, et pour rassembler plusieurs dizaines de milliers de contributions, autrement qu'en ayant recours à Internet ? Comment aurait-on pu traiter, synthétiser, diffuser ces contributions, sans utiliser des mécanismes participatifs qu'on appelle aujourd’hui le Web 2.0 ?

 

L'utopie contre l'anarchie : la participation se donne des règles, des conditions d'exercice et des outils !
Tous ces exemples ont une même caractéristique : faire participer le plus grand nombre, dans un rapport plus horizontal, de manière décentralisée et sans position acquise. Cela ne signifie pas pour autant que cette participation se fait sans règles, sans conditions, sans méthodologies et outils. Sans l'expertise de Linus Torvalds, son éthique finlandaise rigoureuse, son souci d'organisation, pas de Linux. Sans comités de conciliation, sans organisation de la veille et de l'alerte, pas de Wikipedia. Sans le génie des inventeurs des protocoles P2P , pas de généralisation de l'échange de musique en ligne. Sans structuration thématique, sans animation, sans limite dans le temps, sans modérateurs pour les organiser et les synthétiser, pas de débats participatifs sur www.desirsdavenir.org.

 

Comment organiser l’auto-régulation? De World of Warcraft à ebay : durée, périmètre, identité

 

Dès lors que l'on ouvre la possibilité à un nombre illimité de personnes de contribuer à un projet collectif, on s'expose à ce que cet espace collectif soit pollué par des individus qui ne jouent pas nécessairement le jeu, qui perturbent le projet par leurs interventions déstructurantes, leurs propos insultants ou simplement inutiles, et qui, notamment, contournent ses règles éthiques. L'anonymat et l'utilisation de pseudo sont souvent regardés comme une des causes de ce phénomène. Plutôt à tort, selon mon expérience.

 

Ce que l'on constate, en effet, c'est que la qualité des contributions sur Internet est fonction de l'implication des contributeurs dans le projet. La simple obligation de se « loguer », ou de s’identifier pour poster un commentaire sur un blog, décourage déjà fortement une partie des contributeurs « barbares » et fait chuter de manière mécanique le nombre de messages fâcheux ou sans intérêt. Plus positivement, la qualité des contributions est souvent fonction de leur implication, dans la durée. Ces deux points se conjuguent : l’obligation de se loguer dessine, sans qu’on y prenne un garde, un espace délimité dans lequel on appelle à la contribution (cet espace peut être un blog, un forum, un CVS ou autre), et qui, déployé dans la durée, confère à chaque contributeur une identité liée à ce projet.

 

Ainsi, la question de l’identité forgée dans la participation est centrale. C’est elle qui responsabilise les contributeurs. Au-delà de leur réelle identité, ils sont attachés à celle qu’ils ont construite au fil du projet ou du débat. Ces identités, ces réputations virtuelles, constituent la meilleure garantie des vendeurs de la plate-forme ebay, par exemple, et ne sont pas sans rappeler le « karma » que les « gamers » se fabriquent dans le monde du jeu vidéo. Cette exposition face à leurs « pairs » créé une autorégulation puissante. Ne s’est on jamais demandé pourquoi il n’y avait pas de spam, ou presque, sur Facebook (contrairement aux mails) ? Parce qu’on n’y émet que des messages sous une identité connue de tous.

 

Comment utiliser la co-régulation ? De ebay à Amazon.com ou Rue89

 

Même si l’autorégulation permet de faire mécaniquement monter la qualité des contributions, la seule masse d’informations peut poser problème. Si un billet dans un blog suscite des centaines de commentaires, comment se concentrer sur ceux qui présentent le plus d’intérêt sans avoir à tous les lire ? Comment s’aider de l’usage des internautes pour sélectionner les contenus les plus pertinents ?

La régulation est alors effectuée collectivement. Les lecteurs qui évaluent les critiques sur Amazon.com, les acheteurs qui évaluent les vendeurs sur ebay, les internautes qui « notent » les commentaires sur un article de Rue89, régulent la participation de tous, en départageant les bons vendeurs des mauvais, en faisant remonter les critiques les plus pertinentes et descendre les autres, en dépliant les meilleurs commentaires et en repliant les moins bons.

 

Pourquoi avoir besoin d'une régulation par le haut ? De Désirs d’avenir à Ohmynews !

 

La plateforme Désirs d’avenir a constitué un espace de débat organisé, avec des modérateurs qui animaient les débats, vérifiaient la conformité à la charte de modération, veillaient au respect des thèmes de chacun des forums. Ces règles ont été définies préalablement et adaptées au fil des débats, un peu d’ailleurs comme celles qui régissent, aujourd’hui encore, la plateforme Agoravox. De même, les 80 modérateurs qui étaient chargés de les faire respecter ont été cooptés par les initiateurs de Désirs d’avenir. Loin de censurer les messages, il s’agissait d’organiser des débats et de faire en sorte qu’ils puissent être riches et constructifs, loin d’une accumulation de tribunes libres, décousues, et en visant au mieux à la diversité des points de vue.

 

J’ai eu l'opportunité, au lendemain de la campagne présidentielle, de partir observer l’expérience de journalisme participatif probablement la plus étonnante qui soit, en me rendant en Corée du Sud pendant plusieurs jours visiter le journal en ligne Ohmynews. Il ne faut pas du tout imaginer que les contributions à ce journal sont publiées sans « travail » de la matière et même après le filtre d’une modération et la sélection de leurs pairs, par exemple. Bien au contraire, l’originalité du journal réside justement dans sa capacité, puissante, à « éditer » les centaines de contenus au quotidien qui, présentant un intérêt, ont vocation ensuite à trouver place dans le journal. Selon la qualité et l’importance du sujet traité dans une contribution d’un « citizen reporter », comme ils les appellent, ce contenu est « édité » par des « staff-editors » : s’engage alors une interaction, un dialogue avec son auteur, pour lui demander une réécriture partielle ou un complément, ou lui proposer de regrouper cet article avec un autre, produit soit par un autre « citizen reporter » soit par un « staff-reporter ». Ils sont ainsi une centaine à travailler directement à Ohmynews, à faire partie du « staff » : les deux tiers comme « editors » et le reste comme « staff-reporters » pour s’assurer que ce journal, ne pouvant dépendre des hasards des contributions, couvre bien toute l’actualité en continu. Si la majorité des contenus est bien produite par les « citizen reporters », ces articles font l’objet d’un travail précis et rigoureux de sélection, de vérification et, en somme, d’édition.

 

Méritocratie participative et communauté : d’Ohmynews à MediaPart

 

Au-delà de ce travail d’édition, ce qui est frappant également dans le modèle Ohmynews est le parcours méritocratique, incitatif, pédagogique des « citizens-reporters ». Un point important : les articles « contributifs » principaux, mis en bonne place dans l’édition en ligne, sont payés à la pige à leur créateur. Tout un dispositif de règles, d’incitations, de reconnaissance, d’indentification, de responsabilisation, de rétribution vient donc construire le parcours du « citizen reporter » afin qu’il puisse produire des contenus de qualité, et ce, de plus en plus.

Au-delà de l’interaction avec les éditeurs, où ils apprennent progressivement à rédiger et à adapter leurs articles et dossiers aux contraintes d’un journal, des sessions de formation viennent régulièrement récompenser les plus méritants d’entre eux. Tout est ainsi fait pour qu’une communauté de « citizen reporters » soit ainsi organisée, avec ses rencontres régulières, avec ses codes et ses valeurs, avec ses membres les plus éminents.

 

J’ai eu le plaisir de rencontrer là-bas deux « stars » ayant émergé « méritocratiquement » de la communauté des « citizen reporters ». L’un est un prof de lettres qui, à ses heures perdues, chronique les matchs de baseball sur un mode littéraire très original. L’autre est une femme au foyer qui, à partir de son expérience quotidienne, s’invite dans les faits d’actualité les plus divers. Elle a ainsi contribué à relater le drame d’une travailleuse philippine, incapable de prendre en charge les dépenses liées aux soins du cancer dont elle était frappée. Menant son enquête sur l’absence de couverture sociale des travailleurs immigrés, elle a lancé le débat en Corée du Sud, conduisant le Parlement à se saisir de cette question.

 

Le modèle Ohmynews n’est probablement pas déclinable en l’état, en France ou ailleurs. Né en 2000 dans un contexte particulier de transition démocratique propre à ce pays, il reste néanmoins un exemple original dont nous nous inspirons fortement pour dessiner le volet « participatif et communautaire » du projet MediaPart.

 

MediaPart : d’une communauté de lecteurs, de contributeurs à une académie de journalisme ?

 

L’expérience participative sur Internet commence donc à bénéficier d’une certaine expérience. Selon les types de contributions attendues : du simple commentaire d’un article, à l’avis porté sur un commentaire, de la production d’un billet sur son « blog de lecteur », à la contribution d’une tribune ou d’un dossier de fond, les outils, méthodes et mécanismes de régulation permettent d’assurer une participation de qualité et adaptée au choix des adhérents à ce journal.

 

Un lecteur peut souhaiter demeurer un simple lecteur et néanmoins contribuer, par sa simple action de lecteur, à faire remonter les articles les plus « lus » ou les plus « appréciés » par la communauté dont il fait partie. Mais il peut également évaluer et commenter un contenu ou s’exprimer sur le commentaire d’un de ses pairs. Plus participatif encore, plutôt que de poster des billets sur son blog au milieu d’un océan de blogs, et de souffrir d’une faible audience, il lui sera proposé sur une plateforme de blog dédiée, d’y blogguer afin que ses billets puissent être diffusés, discutés, classés dans la partie « communautaire » de MediaPart. Ces productions de blogs, formalisées, pourront trouver une place « éditoralisée » sur la partie « journal » de MediaPart. Au-delà, certaines contributions, articles ou dossiers, dans une interaction forte avec des «éditeurs », pourront trouver leur place régulièrement dans la partie « journal » du site.

Le modèle que nous tentons d’inventer, en empruntant aux différentes expériences nées sur Internet, est définitivement hybride. Il ne vise pas à séparer ni à opposer les journalistes des lecteurs/contributeurs. Il tente au contraire d’inventer une interaction subtile, empirique, mêlant l’un à l’autre, sans confusion. Il cherche ainsi à s’appuyer sur la qualité et l’originalité des contenus produits par les journalistes comme levier de la qualité des contributions des autres membres de MediaPart. Car la qualité, dans tous les projets participatifs, dépend aussi de la capacité à enclencher une dynamique. Et cette dynamique est aussi liée, comme dans le cas Ohmynews, aux vertus pédagogiques du dispositif d’édition, d’émulation et de formation. Ainsi est-il permis d’espérer que se construira, dans ce modèle, une forme d’académie de journalisme en ligne, au sein d’une communauté de lecteurs/contributeurs attachés à un journal d’un type nouveau et dont ils sont d’abord les membres, comme ils le seraient d’un club.

 

La France n’est pas toujours en avance sur les phénomènes émergents. Il lui arrive même d’être parfois en retard. Mais ces retards, paradoxalement, constituent souvent des opportunités d'invention inédites, de rattrapages violents, de soubresauts originaux qui lui sont propres. L'appropriation d'Internet comme espace de débats lors du référendum européen en fut un exemple fort. Le record mondial de blogeurs hexagonaux en est un autre et vient se greffer sur une vieille passion française : le goût du débat, l’art de la conversation, le sens du politique. Ainsi une certaine tradition démocratique pourrait bien offrir un terrain propice à l’invention d’un nouveau média, participatif et global. C’est l’enjeu du projet MediaPart.

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