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Le charisme d’Obama, l’attente de changement ou les innovations qui ont marqué sa campagne ne doivent pas éclipser la vraie réussite de sa campagne, qui est double

Le charisme d’Obama, l’attente de changement ou les innovations qui ont marqué sa campagne ne doivent pas éclipser la vraie réussite de sa campagne, qui est double : faire revenir à la politique des catégories qui en étaient durablement éloignées en revitalisant le débat public ; élargir la base militante en renouvelant son organisation et ses missions.

 

Les chiffres parlent d’eux mêmes :

 

- la participation bat des records (67 % des électeurs en âge de voter, non loin des standards français) ; la campagne a dominé l’espace médiatique pendant des mois, éclipsant la triste fin de règne de W.Bush ; 3 électeurs sur 4 ont été approchés au moins une fois par les « volonteers » d’Obama ; 15 millions de nouveaux électeurs se sont ainsi déplacés dans les urnes.
- Sur le terrain, la campagne d’Obama a mobilisé 3 à 4 millions de volontaires sur ses volets « on line » mais surtout « offline », encadrés par 2500 « organizers » salariés ; ils ont passé des millions de coups de téléphone, ont frappé à 68 millions de portes ; ont contribué à faire lever plus de 200 millions de dollars.

 

L’exemple américain, miroir du vieillissement du système politique français

 

Ces phénomènes donnent le vertige et questionnent le système politique de notre pays. La France s’est longtemps considérée comme un pays « politique » par excellence. Aux 19 et 20ème siècle, avec évidence. Au 21ème, siècle, on en semble loin tant la politique, chez nous, mobilise si peu de sympathisants et de militants. Le seul et dernier débat « politique » qui ait passionné les Français a été celui sur le traité constitutionnel. Mais il s’est largement construit à la marge et contre le système politique et médiatique établis. D’ou le rôle, d’ailleurs qu’internet a pu jouer comme espace public d’échange et de débat alternatifs. De même, les syndicats français peinent à élargir leur base militante, en érosion continue. Ce désintérêt vis à vis de l’engagement « politique », en France, est il une fatalité ? L’engagement « caritatif » et associatif, pourtant, bat des records : les ONG portent des messages clairs, opérationnels, concrets d’une part et ont su d’autre part offrir à leur publics des formes modernes d’engagement ou de contributions. Loin d’être une fatalité, l’observation des innovations de la campagne américaine permet de mieux comprendre les faiblesses structurelles de la culture démocratique de notre pays et le vieillissement de son système politique.

 

Une mission d’étude de Terranova pour mieux comprendre les ressorts de la victoire d’Obama

 

Aux Etats-Unis, en effet, cette activisme de masse, cette revitalisation du débat public, ce retour de l’engagement politique ne doivent rien au hasard. Participant à la mission « Terranova », j’ai eu la chance de passer 15 jours à Washington, Chicago et New-York, en décembre pour tenter de mieux en comprendre les raisons. Nous y avons rencontré les principaux inspirateurs ou« campaigners » d’Obama (Chris Hugues, fondateurs de Facebook, Howard Dean et pas mal de responsables du DNC, Jon Carson le field director d’Obama, etc.), mais aussi de MacCain et de Clinton, interviewé plusieurs grands observateurs de la vie politique américaines (le génial Ron Brownstein du National Journal, John Harris de Politico). Plus fascinant encore, j’ai pu aussi participer au « rootscamp » organisé au Trinity College à Washington ou se sont retrouvés, tous ces « grassrrots » et « netroots » qui ont soutenu et participé à la campagne : Zack Uxley de moveon.org, Micah Sifry de TechPresident, des syndicalistes, des associatifs, etc. Dans une atmosphère totalement « informelle » et une organisation totalement « autogérée » (comme un « camp » avec « wall » pour proposer et choisir ses sujets de conférences en petits groupes), ce furent 2 jours d’échanges, de débats pour dresser un « bilan » de la campagne, pourtant victorieuse… et réfléchir sur le nouveau rôle des netroots une fois les « démocrates » au pouvoir…

De toutes ces rencontres observations, on peut tirer des leçons pour notre système politique.

 

« Go local » : Obama a d’abord réinvesti le terrain

 

L’importance d’internet dans la stratégie d’Obama et l’argent qu’il a su lever grâce au web peuvent induire en erreur : loin d’être « virtuelle » sa campagne a surtout été une campagne de terrain. Une étude universitaire avait établi l’inefficacité totale du tractage dans la rue, les taux décroissants de « transformation » des publicités TV, et, à l’inverse, la l’impact inégalé du contact direct, « personnalisé » de « volonteers », par téléphone ou mieux encore en « porte à porte ». Obama et son équipe ont donc décidé de baisser, proportionnellement, la part de l’investissement consacré à la publicité, de 70 à 50 %. Ces ressources ainsi dégagées ont été utilisées pour financer le recrutement de 2500 « organizers » qui ont encadré des millions de « volonteers » envoyés sur le terrain pour quadriller et labourer le pays. Une sorte de gigantesque campagne « municipale » à mais menée l’échelle du pays et dans tous les Etats, suivant en cela la « 50 states stratégy » inaugurée par Howard Dean à la tête du Democratic National Commitee depuis 2004.

 

La rencontre d’internet et du "Community organizing"

 

Cette campagne a réinventé le « community organizing », pratiqué par Obama lui-même à Chicago dans les années 80 : une philosophie de l’action mais aussi des techniques pour créer du lien social dans des petits groupes, les organiser, leur donner des moyens d’actions, recruter et former des « leaders » pour les encadrer. Ce « community organizing » a été le ciment idéologique et pratique de cette campagne. Pas étonnant, que Marshall Ganz, le fils spirituel d’Alinsky ait largement participé et inspiré la campagne d’Obama. A ce fameux « Rootscamp », il nous a expliqué combien la formation de plusieurs milliers de « community organizers » avait été le fer de lance de cette campagne d’un nouveau genre et combien cela allait aussi changer la manière de faire la politique, demain : « grâce à ces techniques d ‘organisation et de mobilisation et à l’occasion de cette campagne, nous avons formé une élite militante dans tout le pays ; en même temps, nous avons donné confiance à des catégories sociales souvent peu investies dans le débat public (pauvres, minorités, etc.) en leur donnant conscience de leur pouvoir ; cet « empowerment » ne peut pas ne pas avoir de conséquences dans le champ politique ; qu’Obama tienne ou non ses engagement, qu’il soit ou non à la hauteur de l’espoir qu’il a suscité est presque secondaire ; ce qui restera quoi qu’il arrive, ce sont ces moyens de pression sociale et politique que nous avons essaimé dans tout le pays. Cet « empowerment » de la société civile, change structurellement la politique », nous a t il expliqué.

Ce recrutement massif et décentralisé , « bottom up », s’est pourtant accompagné d’une structuration de la campagne, au contraire, très hiérarchisée et encadrée. Pour construire, cette « pyramide », cette « armée invisible » comme l’appelait Obama lui-meme, il a fallu former les cadres et les équipes : des « obama camps » ont ainsi fleuri dans tous le pays. Rien à voir avec les « universités d’été » de nos partis politiques…

 

Cette tension entre centralisation de la chaine de commandement et décentralisation massive du recrutement des « volontaires » n’aurait pu voir le jour sans internet comme levier de toute cette organisation. Au delà de l’activisme en ligne, de la présence sur les nouveaux médias, de la levée de fond réalisée sur le web ou de l’interconnection entre TV, web, et mobile, l’originalité de l’usage du net a surtout tenu à son rôle comme « épine dorsale » de toute la campagne. Organisé sous forme de « réseau social » (une sorte de facebook politique), les volontaires et les « organizers » pouvaient y trouver tout ce qui leur permettait de faire campagne : matériel militant, agendas partagés, carte des événements organisés, accès à la base de données des électeurs pour faire du porte à porte ou passer des coups de téléphones, etc.

 

Le réseau social d’un militantisme affinitaire et à la carte !

 

La place centrale donnée aux « volonteers » et aux « organizers » a aussi profondément renouvelé les pratiques militantes. Identifié dans un réseau social, il est possible de militer à « la carte », en fonction de ses affinités et de sa disponibilité. Ce ciblage du « volontaire » permet également de le diriger vers un électeur « ciblé » qui lui correspond, d’ou l’importance des bases de données d’électeurs. De même, chaque volontaire dispose d’un « tableau de bord » de son activité militante : l’argent qu’il contribue à lever, les coups de téléphones passés, les personnes rencontrées, tout y est consigné pour valoriser les plus méritants : plusieurs leaders de la campagne d’Obama ont émergé comme cela. A l’inverse, il permet à la Direction de campagne, de l’état major de Chicago aux « leaders » sur le terrain, de suivre et mesurer les résultats des actions menées par ces équipes de volontaires sur ces « dashboards » : ceux qui ne remplissent pas les objectifs ou qui manquent de formation ou qui rencontrent des difficultés particulières sont épaulés, formés, ou gentillement écartés… « Nous voulions gagner ces élections, et une campagne électorale, c’est un combat : nous avons une obligation de résultat ce qui a pour conséquence de devoir s’appuyer sur les meilleurs », nous a expliqué Jon Carson, le « Field Director » d’Obama.
En même temps, chaque « volonteer » a le sentiment d’être son propre Directeur de campagne, au point que la stratégie de campagne, d’ailleurs, leur est régulièrement expliquée en vidéo par Plouffe ou Axelrod avec une transparence impensable en France… Donner des responsabilités aux militants, les rendre autonome, suppose de leur faire confiance, mais aussi de les associer à la stratégie de campagne en la décrivant publiquement. Maurice Ronai a publié un billet passionnant sur cette illustration « d’open politics » ici http://travauxpublics.wordpress.com/2008/11/13/897/

 

Au sommet, un Etat major aux méthodes de travail plus « professionnelles ».

 

Toute cette construction complexe, faite d’expérience « d’animateur de quartier », de technologie, de formation, et de recours massif à des volontaires, n’aurait pu fonctionner sans une clef de voute : la professionnalisation des méthode de travail de l’état major et du parti. Organigramme public et respecté, recrutement d’experts, audit internes, recours à des consultants ou à des sociétés spécialisées pour certaines missions, liens avec les think tanks ou les universités, travail en équipe, organisation en open space, la politique doit s’inspirer des méthodes les plus modernes à l’œuvre dans d’autres types d’organisation : administration, entreprises, ONG, etc.

 

Le renouvellement de l’offre : la dynamique structurelle de la politique américaine

 

Obama était sénateur depuis à peine 2 ans en 2004. En France, il lui aurait fallu attendre 20 ans de plus pour se porter candidat… Notre pays est confronté à un énorme problème de renouvellement de son offre politique. Et ce handicap est la source principale de nombreux autres blocages. La faible professionnalisation des méthodes de travail des partis politiques, le décalage entre les évolutions de la société et ce qu'en comprennent les politiques, l'absence de diversité même de nos représentants, tiennent à ce verrouillage du renouvellement de l'offre politique. Ainsi, notre classe politique dirigeante est plus vieille, plus masculine, plus blanche, plus monolithique qu’aux USA (mais aussi certains pays européens) si on la compare aux équipes d’Obama ou même de McCain… Du coup, elle ne ressemble pas à la société française ; on sent trop souvent qu’elle a été formée dans les années 70 :-) . Il est donc urgent d’injecter du renouvellement dans le système en l’ouvrant davantage : au sommet d'abord, en appelant à l'organisation de primaires ouvertes pour sélectionner les candidats aux présidentielles ; à la base enfin, soit en intégrant davantage les "sympathisants" dans les partis et les campagnes, soit en abaissant le ticket d'entrée dans les partis. Les primaires socialistes de 2006, d’ailleurs, bien que limitées aux seuls adhérents, ont donné un avant-goût de ce phénomène d’attraction qui à fait venir à la politique « active » de nouveaux publics. En même temps ces primaires ont permis de faire émerger une candidate, Ségolène Royal, qui n’était pas en 2005, la candidate naturelle du PS.

 

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La vie politique française est régulièrement animée par des débats sur la fin des idéologies, des partis de masse et des projets collectifs. Malgré cela, élus et partis ont peu fait évoluer leurs méthodes de campagne, comme si la manière de s’adresser à l’électeur était une chose secondaire, tout comme l’organisation opérationnelle de la campagne. De ce point de vue, comme dans bien d’autres domaines, les partis sont restés à l’écart des évolutions d’une société certes plus segmentée, plus versatile et plus méfiante à l’égard de la politique, mais aussi plus horizontale, plus affinitaire, et plus pragmatique dans ses engagements.
Obama l’a parfaitement compris, en prenant modèle sur le militantisme affinitaire et modulaire des netroots et des ONG, en y injectant le ciment idéologique et pratique du Community organizing, le tout avec comme clef de voute l’organisation en réseau social inspiré d’un facebook. Un édifice équilibré et redoutablement efficace.

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