Avez-vous déjà rencontré l'opinion publique ?

Un récent sondage (CSA, réalisé sur Internet du 14 au 21 novembre et repris par Le Monde dans son édition du 4 décembre) indique que 75% des Français pensent que la France est en déclin.

Sondeurs, politiques, ils sont nombreux à chercher l’opinion publique, mais personne ne l’a jamais rencontrée dans la rue. Elle ne se résume pas à ce commerçant qui serre une main en période de campagne électorale, aux militants dans une salle, au sondé derrière son téléphone ou son ordinateur. Elle est personne et tout le monde à la fois. Elle est riche, polymorphe, variable, en perpétuelle construction et déconstruction. Elle est inatteignable et nous n’en aurons jamais que de vagues échos.

Pourtant nombreux, encore, sont ceux qui prétendent l’avoir vue, lui avoir parlé et s’exprimer au nom d’elle : « les Français pensent… », « les Français sont… », « le dernier vote a voulu dire que… ». Il est effectivement toujours rassurant de faire semblant de connaître ce qui nous échappe. Faisons un petit tour du côté des sciences sociales. Celles-ci nous apprennent, toutes écoles et chapelles confondues, qu’essayer d’évaluer un phénomène humain est complexe, voire impossible. On peut au maximum s’en approcher. Cela requiert de nombreuses précautions et du temps. En effet les biais sont nombreux :
- dans quelle condition est réalisée une enquête ?
- comment est sélectionné l’échantillon ?
- est-on capable de bien définir le sujet de l’interrogation ?

Les sondages sont il fiables ?

Les sondages sont il fiables ?

Ainsi, se demander si les Français sont moroses ou déprimés, pessimistes ou optimistes, cela suppose d’être capable d’avoir une définition consensuelle de « morose », « déprimé », « pessimiste ». Cela revient au même avec d’autres mots : « racisme », « confiance »…. Il faudrait, d’abord, et auprès du même échantillon faire une enquête sur la définition qu’ils donnent de ces mots pour pouvoir correctement interpréter la réponse. En effet n’est-il pas légitime de se demander pourquoi un chercheur en sciences sociales va mettre souvent plusieurs mois ou années à tenter d’approcher une réponse, une approche d’une partie de l’opinion publique, alors qu’un sondage nous est présenté comme une réponse en quelques semaines.

Il n’est pas question ici de faire le procès des sondeurs, mais de l’usage qui est fait des sondages, qui manque de prudence et de mises en garde. Cela est particulièrement le cas quand il est question de s’intéresser au moral et à la confiance des « Français ». Notons au passage que définir les Français aujourd’hui constituerait, en soi, un travail de recherche, pour de nombreuses années.

Les Français sont-ils satisfaits ?

Les Français sont-ils satisfaits ?

Alors ? Inutile de chercher cette fameuse opinion publique au coin d’un bois ? Et si on renversait la problématique ?

L’opinion publique n’est pas un acquis que l’on mesure. Elle se construit. Dans une démocratie où la liberté d’opinion est respectée, elle se construit, notamment, parce qu’il existe des lieux de débats ouverts et publics. Au lieu de la mesurer de manière inexacte et instantanée, il peut être plus pertinent de l’alimenter en alimentant le débat par des faits, des opinions, des idées. C’était une des grandes ambitions du siècle des Lumières, comme le souligne le philosophe Jean-Marc Ferry : éclairer par le travail de la raison et participer de la construction d’une opinion publique éclairée, base d’une véritable démocratie.

Le legs historique européen

Le legs historique européen

A quoi ressemblerait l’inverse ? Une opinion qui n’est pas alimentée par le travail de la raison et du débat ? Peut-être à notre présent où le débat démocratique est de plus en plus happée par des thématiques extrémistes qui trouvent leur origine dans la peur, et des projections déformées.

Selon le sondage CSA, les Français mettraient en premier sujet d’indignation la fraude aux aides sociales. Il serait passionnant, si cette opinion était confirmée, de savoir quels facteurs, quels vecteurs ont participé à sa construction. On ne va pas contre l’opinion, certes, mais les faits sont têtus. La fraude aux aides sociales est un phénomène de très faible ampleur si on le rapproche de la fraude fiscale. Il est encore plus intéressant de savoir qu’un autre phénomène apparaît, dans de nombreuses démocraties occidentales où l’Etat providence a été roi : le non recours aux droits sociaux.

Qu'est-ce que le non-recours aux droits sociaux ?

Qu’est-ce que le non-recours aux droits sociaux ?

En termes de montant, le vrai scandale n’est pas la fraude mais le montant des aides qui n’arrivent jamais à leurs destinataires. On pourrait cyniquement s’en réjouir, en ces temps de disette budgétaire. Cependant si aide il y a, c’est qu’un problème social existe sur lequel la communauté nationale, l’opinion publique est en accord : des situations précaires, des problématiques de retour à l’emploi. Savoir que l’appareil, en même temps qu’il coûte trop cher, ne fonctionne pas correctement, est autrement plus préoccupant que le fantasme de l’immigré polygame vivant des aides sociales qui circule sur internet. On commence à poser les vrais débats et donc à se donner une chance d’une avancée de l’opinion publique et donc de ceux qui la représentent, nos élus.

Loïc Le Gac. Fondateur de thinkovery.com.

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