Thinkovery
Le site des savoirs d'aujourd'hui.
Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 déc. 2013

Avez-vous déjà rencontré l'opinion publique ?

Thinkovery
Le site des savoirs d'aujourd'hui.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un récent sondage (CSA, réalisé sur Internet du 14 au 21 novembre et repris par Le Monde dans son édition du 4 décembre) indique que 75% des Français pensent que la France est en déclin.

Sondeurs, politiques, ils sont nombreux à chercher l’opinion publique, mais personne ne l’a jamais rencontrée dans la rue. Elle ne se résume pas à ce commerçant qui serre une main en période de campagne électorale, aux militants dans une salle, au sondé derrière son téléphone ou son ordinateur. Elle est personne et tout le monde à la fois. Elle est riche, polymorphe, variable, en perpétuelle construction et déconstruction. Elle est inatteignable et nous n’en aurons jamais que de vagues échos.

Pourtant nombreux, encore, sont ceux qui prétendent l’avoir vue, lui avoir parlé et s’exprimer au nom d’elle : « les Français pensent… », « les Français sont… », « le dernier vote a voulu dire que… ». Il est effectivement toujours rassurant de faire semblant de connaître ce qui nous échappe. Faisons un petit tour du côté des sciences sociales. Celles-ci nous apprennent, toutes écoles et chapelles confondues, qu’essayer d’évaluer un phénomène humain est complexe, voire impossible. On peut au maximum s’en approcher. Cela requiert de nombreuses précautions et du temps. En effet les biais sont nombreux :
- dans quelle condition est réalisée une enquête ?
- comment est sélectionné l’échantillon ?
- est-on capable de bien définir le sujet de l’interrogation ?

Les sondages sont il fiables ?

Ainsi, se demander si les Français sont moroses ou déprimés, pessimistes ou optimistes, cela suppose d’être capable d’avoir une définition consensuelle de « morose », « déprimé », « pessimiste ». Cela revient au même avec d’autres mots : « racisme », « confiance »…. Il faudrait, d’abord, et auprès du même échantillon faire une enquête sur la définition qu’ils donnent de ces mots pour pouvoir correctement interpréter la réponse. En effet n’est-il pas légitime de se demander pourquoi un chercheur en sciences sociales va mettre souvent plusieurs mois ou années à tenter d’approcher une réponse, une approche d’une partie de l’opinion publique, alors qu’un sondage nous est présenté comme une réponse en quelques semaines.

Il n’est pas question ici de faire le procès des sondeurs, mais de l’usage qui est fait des sondages, qui manque de prudence et de mises en garde. Cela est particulièrement le cas quand il est question de s’intéresser au moral et à la confiance des « Français ». Notons au passage que définir les Français aujourd’hui constituerait, en soi, un travail de recherche, pour de nombreuses années.

Les Français sont-ils satisfaits ?

Alors ? Inutile de chercher cette fameuse opinion publique au coin d’un bois ? Et si on renversait la problématique ?

L’opinion publique n’est pas un acquis que l’on mesure. Elle se construit. Dans une démocratie où la liberté d’opinion est respectée, elle se construit, notamment, parce qu’il existe des lieux de débats ouverts et publics. Au lieu de la mesurer de manière inexacte et instantanée, il peut être plus pertinent de l’alimenter en alimentant le débat par des faits, des opinions, des idées. C’était une des grandes ambitions du siècle des Lumières, comme le souligne le philosophe Jean-Marc Ferry : éclairer par le travail de la raison et participer de la construction d’une opinion publique éclairée, base d’une véritable démocratie.

Le legs historique européen

A quoi ressemblerait l’inverse ? Une opinion qui n’est pas alimentée par le travail de la raison et du débat ? Peut-être à notre présent où le débat démocratique est de plus en plus happée par des thématiques extrémistes qui trouvent leur origine dans la peur, et des projections déformées.

Selon le sondage CSA, les Français mettraient en premier sujet d’indignation la fraude aux aides sociales. Il serait passionnant, si cette opinion était confirmée, de savoir quels facteurs, quels vecteurs ont participé à sa construction. On ne va pas contre l’opinion, certes, mais les faits sont têtus. La fraude aux aides sociales est un phénomène de très faible ampleur si on le rapproche de la fraude fiscale. Il est encore plus intéressant de savoir qu’un autre phénomène apparaît, dans de nombreuses démocraties occidentales où l’Etat providence a été roi : le non recours aux droits sociaux.

Qu’est-ce que le non-recours aux droits sociaux ?

En termes de montant, le vrai scandale n’est pas la fraude mais le montant des aides qui n’arrivent jamais à leurs destinataires. On pourrait cyniquement s’en réjouir, en ces temps de disette budgétaire. Cependant si aide il y a, c’est qu’un problème social existe sur lequel la communauté nationale, l’opinion publique est en accord : des situations précaires, des problématiques de retour à l’emploi. Savoir que l’appareil, en même temps qu’il coûte trop cher, ne fonctionne pas correctement, est autrement plus préoccupant que le fantasme de l’immigré polygame vivant des aides sociales qui circule sur internet. On commence à poser les vrais débats et donc à se donner une chance d’une avancée de l’opinion publique et donc de ceux qui la représentent, nos élus.

Loïc Le Gac. Fondateur de thinkovery.com.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le grand bond en arrière climatique
Et si le climat était une victime de la guerre en Ukraine ? Face au risque de pénurie énergétique provoquée par le conflit, les pays européens préparent un recours accru au charbon et au gaz fossile. Une marche arrière alarmante, à l’heure de l’urgence climatique, qui met en lumière notre terrible retard en matière de transition écologique.
par Mickaël Correia
Journal
Viktor Orbán est-il de plus en plus isolé en Europe ?
Embargo sur le pétrole russe, État de droit, guerre en Ukraine... Sur plusieurs dossiers, le premier ministre hongrois, à l’aube de son quatrième mandat consécutif, diverge de la majorité des Vingt-Sept. Débat avec une eurodéputée et un historien spécialiste de la région.
par Amélie Poinssot
Journal — Histoire
Le docteur est-il encore en vie ?
Le 4 mars 1957, le docteur Slimane Asselah est enlevé dans son cabinet médical, au milieu de la casbah d’Alger, par les forces de l’ordre françaises. Mort ou vif, sa famille ne l’a jamais revu. Deuxième volet de notre série.
par Malika Rahal et Fabrice Riceputi
Journal — Amérique du Sud
En Équateur, victoire en demi-teinte pour les autochtones après 18 jours de lutte
Un accord a été conclu jeudi entre le gouvernement et les responsables autochtones, à l’issue d’une longue grève générale, pour réclamer de meilleures conditions de vie. Dans la capitale Quito, la « Casa de la Cultura » (Maison de la culture) a été un endroit clef du mouvement.
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain
Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Aucune retenue : l'accaparement de l'eau pour le « tout-ski »
J'ai dû franchir 6 barrages de police et subir trois fouilles de ma bagnole pour vous ramener cette scandaleuse histoire de privatisation de l'eau et d'artificialisation de la montagne pour le « tout-ski » en Haute Savoie.
par Partager c'est Sympa
Billet de blog
Sale « Tour de France »
On aime le Tour de France, ses 11 millions de spectateurs in situ (en 2019) et on salue aussi le courage de Grégory Doucet stigmatisant le caractère polluant de l’événement. Une tache qui s’ajoute à celle du dopage quand le Tour démarre ce 1er juillet à Copenhague, où l’ancien vainqueur 1996 rappelle la triche à peine masquée. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement