Thierry Leclère
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 juin 2022

L’an prochain à Melilla

Des peaux arrachées. Des corps mutilés. Des membres bastonnés. Des morts et des vivants. Des vivants au milieu des morts. Des blessés, qui attendent des heures, sans soins.  Des dizaines qui en meurent. C’était vendredi dernier à Melilla, enclave espagnole en territoire marocain, frontière de l’Europe. Notre frontière.

Thierry Leclère
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’an prochain à Melilla

Des peaux arrachées. Des corps mutilés. Des membres bastonnés. Des morts et des vivants. Des vivants au milieu des morts. Des blessés, qui attendent des heures, sans soins. Des dizaines qui en meurent. C’était vendredi dernier à Melilla, enclave espagnole en territoire marocain, frontière de l’Europe. Notre frontière.       

Mais où est passée notre humanité ? Notre sensibilité, notre sens de la justice, à nous Européens qui construisons des murs de six mètres de haut, des barrières hérissées de barbelés coupants sur lesquels vient s’empaler la jeunesse africaine. Des jeunes comme les nôtres, nés quelque part, autre part. Le premier ministre d’Espagne, socialiste -pauvre Jaurès- incrimine les passeurs et les mafias. Et félicite la police espagnole. Du beau travail, en effet. Les juges Marocains poursuivent 65 migrants, dont une majorité de Soudanais potentiels demandeurs d’asile. Le monde à l’envers. Et voilà l’Espagne et le Maroc, main dans la pogne, réconciliés depuis peu sur le dos, sur l’échine, des exilés. A Madrid quelques centaines de justes manifestent. L’honneur de dire non.

Où sont les chaînes « premières sur l’info » ?  Où sont les envoyés spéciaux ? Rapides relations de l’événement, souvent à retardement quand un fait divers peut tenir l’antenne plusieurs jours, si ce n’est plusieurs semaines. J’entends « violence », « agressivité », « migrants armés ». Armés de quoi ? De bâtons. Et combien de potentiels réfugiés parmi eux ? On ne le saura jamais. Enterré le droit d’asile. Enterrés ces corps, sans nom, sans égards, à la va vite, buttes de terre côté marocain. Buttes de honte dans nos consciences.

Cachez cette barrière que je ne saurais voir. Voyez les Espagnols. Sonnez à la porte d’à côté. C’est pratique l’Europe sans frontière. L’Europe qui repousse et repousse encore ses frontières jusqu’au au Niger. Qui exige de trier, loin des yeux, loin du cœur, bons et mauvais migrants. Contre aides au développement.  

Il y a des jours où le bleu de l’Europe se pare de 27 étoiles rouge sang.

La Méditerranée et ses dizaines de milliers de cadavres  au fond de l’eau. L’horizon bleu, l’infini de nos vacances. Silence, les juilletistes partent en vacances. Mare nostrum. Mare de vomir. Et autant de milliers de corps desséchés dans l’enfer brûlant du Sahara. Ceux là n’entrent même pas dans les statistiques. 

Si Albert Londres était ressuscité, nul doute qu’il aurait forcé  les consciences dès les premiers drames, dès l’orée du siècle. Zola aurait hurlé sa colère. Et nous ?

On nous offre quoi depuis vingt ans et plus que cela dure ? Au mieux de l’empathie, du « drame humanitaire ». Au pire de l’indifférence. Cette fois ci, du silence. Ce n’est pas de l’humanitaire, pas du lacrimal dont nous avons besoin. Mais de responsables. Les passeurs ? C’est trop facile. L’Europe forteresse ne peut pas monter les murs et s’étonner qu’on y tombe. Parallèlement, le continent vieillissant réclame déjà des bras pour ses Ephad, ses couloirs d’hôpitaux  et ses chaines de logistique. Combien de ces malheureux de Melilla, aventuriers de tous les risques, héros de la route auraient voté pour cet ersatz ?

Ceux qui passent entre les mailles des barbelés trouvent toujours un emploi. Les patrons les trouvent bosseurs, assidus. Et pas chers.  

L’an prochain à Melilla ? Non. Ni aujourd’hui, ni demain, ni l’an prochain. Il n’y a pas d’après pour Melilla. Pas d’après, pas de regret, dans la bonne conscience européenne qui aime les exilés, mais seulement quand ils viennent de l’Est. Tant mieux, vraiment, pour eux. Tant pis pour les Soudanais, les Erythréens. Et pour tous les autres à peau noire. Oui, des noirs. Encore des noirs. L’Histoire est un félon. 

Boza, boza ! Victoire ! Victoire ! crient les rescapés qui parviennent à entrer dans la nasse de Melilla.

Puissent leurs frères morts sur le mur du déshonneur avoir au moins pour linceul l’enquête indépendante que réclament à l’unisson ONG marocaines et espagnoles. Une enquête, une vraie. Internationale. Combien de morts  ? Quels noms ? Quels prénoms ? Quelles nationalités ? Comment ? Quand ? Pourquoi ? Ce devrait être le minimum. Mais en ces temps déraisonnables, le minimum est un impensé.

Thierry Leclère

Journaliste,

Réalisateur du film documentaire « Prince, les chimères de l’exil » (Babel, LCP, 2021)

https://www.youtube.com/watch?v=YyodMbIzoQA

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Chine et États-Unis entrent dans un nouveau cycle de tensions économiques
La crise taïwanaise a prouvé la centralité de la compétition entre Pékin et Washington. Sur le plan économique et historique, c’est aussi le produit des errements de la gestion par les États-Unis de leur propre hégémonie.
par Romaric Godin
Journal
Discriminations sexistes à l’entrée de prisons : des retraits de soutiens-gorge imposés à des avocates
Cela fait une décennie que des avocates signalent des retraits de soutiens-gorge imposés par des surveillants quand elles se rendent en prison. Depuis la diffusion d’une note par l’administration pénitentiaire en juillet 2021 interdisant cette pratique, au moins quatre avocates ont rapporté avoir été ainsi « humiliées ».
par Sophie Boutboul
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint
Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ». Premier volet de notre série sur la guerre des espionnes.
par Patricia Neves

La sélection du Club

Billet de blog
« Le chemin de fer est un trésor public et une solution pour demain »
[Rediffusion] Dans « Un train d'enfer », Erwan et Gwenaël Manac'h offrent une enquête graphique dense, caustique et très réussie sur la SNCF qui lève le voile sur une entreprise d’État attaquée de toute part, un emblème, à réformer sans doute, mais surtout à défendre. Conversation déliée avec Erwan.
par Delaunay Matthieu
Billet d’édition
Entretien avec Manuel Bauer, réalisateur du film documentaire « Vida férrea »
Entretien réalisé par Alice Langlois qui a mené un terrain anthropologique dans la région minière traversée par le film et le critique de cinéma Cédric Lépine, à l'occasion de la présentation du film « Vida férrea » à Visions du Réel, festival international du film documentaire de Nyon (Suisse) en 2022.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Relancer les trains de nuit et améliorer l'infrastructure créera des emplois
[Rediffusion] Lorsque le voyageur se déplace en train de nuit plutôt qu’en avion, il génère davantage d’emploi. La relance des trains de nuit peut ainsi créer 130 000 emplois nets pendant une décennie pour la circulation des trains, la construction du matériel et l’amélioration des infrastructures. Bénéfice additionnel : les nouvelles dessertes renforceront l’attractivité des territoires et l’accès à l’emploi.
par ouiautraindenuit
Billet de blog
Transition écologique... et le train dans tout ça ?
La transition écologique du gouvernement en matière de transports ne prend pas le train ! Dans un billet, le 3 août, un mediapartien dans son blog « L'indignation est grande », dénonçait le « mensonge d’État » concernant l’investissement ferroviaire. Deux émissions sur France Culture sont révélatrices du choix politique de Macron-Borne ! Saurons-nous exiger le train ?
par ARTHUR PORTO