Entre l’idéal de la science ouverte et ses conséquences pour le chercheur

« La science ouverte est un mouvement visant à rendre la recherche scientifique et les données qu’elle produit accessibles à tous et dans tous les niveaux de la société ». Quelques réflexions éthiques s’imposent sur les formes et les pratiques qu’elle prend afin d’évoquer le risque de conséquences paradoxales, contraires à l’intérêt du chercheur.

Retrouvez la publication originale dans le numéro 2 du journal POLETHIS ici

« La science ouverte est un mouvement visant à rendre la recherche scientifique et les données qu’elle produit accessibles à tous et dans tous les niveaux de la société » [1]. Il s’agit là d’une définition consensuelle mais qui ne dit rien sur les formes qu’elle prend et des pratiques qu’elle produit. Quelques réflexions éthiques s’imposent à ce propos afin d’évoquer le risque de conséquences paradoxales, contraires à l’intérêt du chercheur.

Stimuler la créativité et générer de la liberté

La science ouverte s’inscrit d’abord dans un contexte. Elle naît de la pratique de la science elle-même. Dans tous les domaines de la science, la recherche se fait au sein d’équipes, dans des laboratoires, en lien avec les universités et les organismes de recherche. Les recherches font l’objet d’articles publiés dans des revues, pas seulement parce qu’un chercheur est évalué au nombre de publications, mais bien parce que la communication des découvertes représente un aspect essentiel du travail de recherche pour faire progresser les connaissances. La science est donc d’abord constituée par un environnement impliquant une communauté d’individus qui a besoin d’échanges pour fonctionner. Cette première considération soulève donc la question de savoir comment se font ces échanges.

L’invention du web est un exemple emblématique de la manifestation concrète de ces échanges et de la science ouverte. Celui-ci est né en 1989 au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) du besoin de simplifier le partage d’informations. Quatre ans plus tard, sous l’impulsion de Tim Berners-Lee, l’un de ses inventeurs, le web passe dans le domaine public et devient un bien commun. On est alors en 1993 et nous pouvons tous constater que l’usage qui en est fait aujourd’hui s’est largement diversifié avec les réseaux sociaux, les blogs, les plateformes, le streaming, les sites de commerce ou les encyclopédies collaboratives. Une conséquence de l’ouverture la connaissance se trouve dans la source d’innovations qu’elle permet. Dans cet aspect réside un argument éthique fort qui justifie la science ouverte. Par les possibilités qu’elle ouvre, elle stimule la créativité et génère de la liberté. De cette manière, elle participe à la vitalité de la société démocratique.

Ce premier point illustre le comment de la pratique de la recherche. Le deuxième concerne le pourquoi. Il ne s’agit pas là d’interroger la validité du raisonnement logique mais la raison sous-jacente de la science. Pourquoi fait-on de la recherche ? Au-delà de la curiosité, comprendre notre monde nous permet d’élaborer des solutions pratiques aux problématiques auxquelles l’humanité est confrontée. Cela donne à la science un rôle central dans nos sociétés. De plus, la science comme bien commun est en grande partie financée par l’argent public [2]. L’intérêt général comme objectif et comme source de sa pratique implique une responsabilité de la science envers la société. Il apparaît alors que la science se doit d’être ouverte, accessible et transparente sans quoi elle risque de favoriser les inégalités entre ceux qui y ont accès et ceux qui ne l’ont pas. C’est pourquoi ouvrir la science n’est pas seulement rendre accessible les données, les méthodes et les résultats scientifiques, mais aussi faire qu’ils soient compréhensibles afin que chacun puisse s’en saisir.

Éviter d’accentuer la vulnérabilité des chercheurs

Ce deuxième aspect exige de la part du chercheur une rigueur accrue qui semble normale à première vue mais qui peut finalement être source d’injustice à son égard. En astrophysique, les données d’observations sont la matière première du chercheur, et pour les interpréter celui-ci peut être amené à développer des solutions logicielles. La diffusion de ces logiciels sert la communauté et proposer un accès libre et ouvert facilite leur diffusion. Les rendre accessible nécessite un travail supplémentaire de la part du chercheur afin qu’ils soient utilisables par les autres. Or, dans un contexte de diminution des postes permanents de recherche [3], les chercheurs se trouvent en compétition. Il s’agit là d’un des risques auquel la science ouverte expose le chercheur. Le temps consacré au développement et à l’accessibilité du logiciel est un temps en marge de la recherche, dans le sens où il n’est pas directement un résultat scientifique mais s’avère pourtant nécessaire à son élaboration. De plus, rendre accessible son travail a pour effet de pouvoir exclure le chercheur de son utilisation et de son exploitation. Paradoxalement, l’ouverture de la science peut compromettre les possibilités du chercheur à poursuivre ses recherches dans un contexte de rareté qui engendre incertitude et précarité. Évidemment, tout chercheur est confronté à cette menace dès lors la science ouverte s’impose à l’ensemble de la communauté scientifique. Il importe donc de prendre en compte ce travail d’élaboration, susceptible d’être déconsidéré, dans l’évaluation de la recherche et dans l’arbitrage des moyens attribués.

Si à l’échelle de la société, la généralisation de la science ouverte est une source d’innovations et de liberté, à l’échelle du chercheur, elle engendre donc des pressions supplémentaires. Ainsi, pour qu’elle soit véritablement éthique, la science ouverte ne doit pas être uniquement imposer aux chercheurs des devoirs envers la société. Réciproquement, la société se doit d’apporter les moyens et les garanties aux chercheurs pour qu’ils puissent continuer à être créatifs et innovants dans leur recherche. Sans quoi les promesses de liberté, de démocratie, de progrès portées par la science ouverte ne seraient qu’illusoires et elle n’apparaîtrait plus que comme un outil de contrôle contraire aux intérêts d’une recherche dynamique et pertinente. L’ouverture de la science intervient dans le contexte actuel des transformations profondes que connaît la recherche comme la réduction des postes, le financement par projet, la transformation des pratiques avec l’intelligence artificielle  et le traitement des données massives. Cette ouverture ne serait pas acceptable et soutenable sans développer une politique de reconnaissance et de soutien des chercheurs dans leur parcours professionnel et les possibilités de mener leurs projets dans les meilleures conditions. De telle sorte que l’ambition de science ouverte justifie désormais une réflexion et des décisions tangibles. Elles devraient permettre aux chercheurs d’assumer leurs fonctions dans un contexte soucieux de la nécessité de bénéficier du contexte indispensable à un engagement d’autant plus difficile dans le cadre d’une compétition internationale. Sans quoi, faute d’un dispositif adéquat, le risque serait de rendre encore davantage vulnérable la situation des jeunes chercheurs et donc d’appauvrir notre pays d’atouts indispensables pour son futur.

 

 

Références

[1] Wikipédia. « Science ouverte --- Wikipédia, l’encyclopédie libre », 2019. http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Science_ouverte&oldid=159248720

[2]  « Qui finance la recherche ? » Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, 2019. //www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid56386/qui-finance-la-recherche.html.

[3] « L’étiolement programmé du CNRS est un symptôme du dédain pour la recherche publique », Le Monde, 1er décembre 2018.

 

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