Place publique, quelle union?

Retour sur le rassemblement de Place publique du mardi 29 janvier 2019. Quelle est cette union que Place publique prône ?

Hier soir s’est tenu le grand rassemblement de place publique à Paris ayant pour objectif de justement « rassembler » la gauche, ou du moins une partie en une seule liste pour les élections européennes. Ce mouvement fondé par notamment Raphaël Glucksmann, Thomas Porcher et Claire Nouvian, il y a quelques mois, cherche à fédérer autour de trois valeurs, écologie, social et démocratie, trois partis de gauche qui sont le PS, EELV et Génération.s. On pourra noter que lors de la soirée, aucun mot n’a été dit sur FI ou même le PC, ni sous-entendu dédaigneux, ni souhait de rapprochement. Pour le déroulé de la soirée et les personnalités présentes, je vous renvoie aux articles de Mediapart, Libération et du Monde.

La démarche de place publique (PP) est originale dans le sens où elle propose une plateforme citoyenne (i.e. bénévole ?), fédératrice autour des valeurs écologiques, sociales, et démocratiques (+ Europe) et sans incarnation individuelle excessive de politicien professionnel. L’incarnation de PP se fait au travers des "porteurs de causes", familiers de la problématique comme illustrée par l’intervention d’un marin breton proposant de défendre une pêche durable au niveau de l’Europe.

Les porteurs de causes apportent sans doute une légitimité et une proximité que les politiques professionnels ou autres hauts fonctionnaires ne peuvent effectivement incarner avec crédibilité.

Un autre pilier essentiel de PP se trouve dans la consultation citoyenne qui a lieu jusqu’au 8 février et à partir de laquelle sera faite une synthèse afin de proposer un programme pour les élections européennes. Du fait de la création récente du mouvement, il est encore trop tôt pour dire si les porteurs de causes appuyés par les comités locaux et la création démocratique d’un programme sauront tisser le lien social nécessaire à la l’installation de PP dans la durée.

Enfin, et c’est ce qui a initié le mouvement, la volonté de fédérer une partie des partis de gauche conduit les fondateurs de PP à rencontrer les différents dirigeants des partis. Rencontres qui ont permis de converger vers dix combats avec lesquelles "tout le monde ne peut que être d’accord" et que vous pouvez retrouver en détail ici. Ces dix combats concernent des mesures pour prendre en compte l’écologie dans l’économie, des mesures fiscales pour une meilleure redistribution des richesses (e.g. ISF européen), pour remettre de la démocratie dans les instituions européennes, mener une politique d’accueil des exilés solidaire ou encore instaurer un service civique européen pour tisser le lien entre les jeunes des pays d’Europe. 

Dans le rassemblement d’hier, la salle était remplie et des centaines de personnes n’ont pas pu rentrer. Dans une succession d’interventions de membres et d’invités, il était agréable d’entendre parler d’écologie, de social, de démocratie, de solidarité, d’unité. Il était même surprenant de voir le consensus sur le dysfonctionnement des instituions européennes, de la domination exercée par le libéralisme et les lobbies, du manque de solidarité envers les exilés et le déni de la crise écologique qui est déjà là. Pour reprendre Raphaël Glucksmann, il y a quelque chose de pathétique dans les politiques menées car la situation est tragique et par l’absurdité de ces politiques, l’effet comique produit les rend pathétiques.

Devant l’évidence de ce constat et la volonté honnête de PP de fédérer, présentées avec les formes (belle salle, stand de nourriture issue de cuisine sociale, bar…) et de manière rythmée, deux points essentiels n’ont pas été abordé :

- Dans l’hypothèse où l’union du PS, d’EELV et de Génération.s fonctionnent et que la liste portée par PP obtienne un bon score aux élections européennes, comment faire appliquer les dix mesures avec lesquelles « tout le monde ne peut que être d’accord » ?

- Quid de FI (et du PC), dont aucun mot n’a été dit ? Si ces partis ne partagent peut-être pas autant de valeurs pro-européennes (et encore) que les trois premiers, cela suffit-il à les oublier ? PP espère se différencier uniquement de FI sur les valeurs européennes ?

Dans le cas de la première hypothèse, que se passera-t-il si PP forme un groupe au parlement et soumet ses mesures au vote ? Ont-elles la moindre chose de passer ? Que feront la commission et le conseil des ministres ? Vont-ils appuyer ces mesures ? Peut-être est-ce fataliste ou pessimiste d’en douter, triste sans aucun doute. Après le succès éventuel des élections, après l’échec certain des résolutions, qu’est-ce qu’on fait ? On dit quoi ? La "démocratie" "représentative" s’est exprimée, on a perdu, on fera mieux la prochaine fois ? Cela va à l’encontre de l’urgence face au risque de l’effondrement de nos sociétés et de la planète et qui a été rappelé plusieurs fois au cours de la soirée. On fait quoi alors ? On instaure un rapport de force au cœur de l’Europe pour dire : la démocratie au niveau de notre pays s’est exprimée, l’Europe continue à ignorer la volonté citoyenne, même pire, la méprise ! Des décisions sont à prendre sans doute unilatéralement et rapidement face à cette urgence écologique qui n’est plus à discuter. Est-ce une dérive autoritaire que de dire ça ? Que l’Europe a ses institutions et qu’aller à leur encontre est anti-démocratique ? J’espère que le simple fait de poser ces questions suffit à y répondre. 

Alors, on fait quoi ? Évidemment, il y a des alternatives qui existent, on peut transformer l’Europe progressivement comme décrit dans le manifeste pour le Traité de démocratisation et un projet de Budget, porté par Thomas Piketty et Stéphanie Hennette-Vauchez et qui propose de former une assemblée de représentants de pays volontaires permettant de réintroduire plus de démocratie et un budget spécifique sans sortir des traités européens, telle une "greffe" sur les instituions actuelles.

Comment fait-on pour créer la dynamique permettant la mise en place de cette assemblée ?

On en arrive à la critique de PP soulevée par les deux points plus hauts. Comment prôner une union crédible sans évoquer la manière dont on souhaite faire appliquer le projet proposé ? Cela va inévitablement conduire à un rapport de force. Comment PP s’inscrit dans ce rapport de force ?

Si la mise en tension par le rapport de force est accepté, comment ignorer une partie de la gauche et notamment FI qui s’est déjà attaqué à penser ce rapport de force ?

Quel est le besoin de ressusciter le PS, de donner une dynamique à Génération.s et de rallier EELV pour essayer d’imposer une politique de gauche en Europe qui risque de ne pas aboutir et de faire exploser cette union ? Quelle est cette union qui à essayer de rassembler des miettes de pain risque plutôt de grignoter celles de FI qui depuis trois ans construit un projet de société de manière transparente, démocratique, avec des valeurs sociales et écologiques ?

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