Les journalistes redevenus indésirables au Caire

Mercredi soir, après avoir envoyé nos articles et nos photos et après avoir siroté une bière au bar de notre hôtel, nous décidons de repartir vers la place Tahrir, le centre de la contestation au Caire, d'où des information assez alarmantes nous parviennent - batailles rangées, cocktails Molotov jetés sur les manifestants, ambulances qui évacuent des blessés, protestataires assiégés.

Mercredi soir, après avoir envoyé nos articles et nos photos et après avoir siroté une bière au bar de notre hôtel, nous décidons de repartir vers la place Tahrir, le centre de la contestation au Caire, d'où des information assez alarmantes nous parviennent - batailles rangées, cocktails Molotov jetés sur les manifestants, ambulances qui évacuent des blessés, protestataires assiégés. Nous, c'est à dire Pierre Barbancey de l'Humanité, Frédéric Lafargue, photographe indépendant, Sarah Mabrouk, JRI indépendante, et moi-même, envoyé spécial de Mediapart. Nous avons déjà fait ce parcours - quinze bonnes minutes à pied - les soirs précédents sans incident.

Très vite, nous nous heurtons à un premier barrage de miliciens gardant leur bout de rue. Normal, nous avons l'habitude. Nous le franchissons avec des sourires. Un second, 100 mètres plus loin, franchi de la même manière. Au troisième, nous devons montrer nos cartes de presse. Au quatrième, les miliciens appellent les militaires tout proches qui nous demandent nos passeports. Et ne veulent plus nous les rendre. Ils nous demandent de les suivre. Nous n'avons guère le choix que d'obtempérer.

Un soldat nous emmène vers ses officiers, qui contrôlent à nouveau nos passeports, nos cartes de presse, nos téléphones portables et les appareils photo. À ce stade-là, nous leur expliquons que nous allons rentrer à notre hôtel. Rien n'y fait. Avec une cordialité assez pressante, ils nous font monter dans une voiture pour nous emmener, quelques centaines de mètres plus loin, dans l'enceinte d'une caserne. Il y a une douzaine d'Égyptiens assis par terre, un fonctionnaire allemand du ministère des Affaires étrangères, et un tandem journaliste-photographe français que j'ai croisé il y a quinze jours à Tunis, Sébastien Deslandes et Hervé Lequeux, en commande pour Polka. Cela fait une demi-heure qu'ils sont là. Eux revenaient de la place Tahrir et rentraient à leur hôtel.

Les militaires ne sont pas des plus aimables. L'un d'entre eux, une espèce de brute dont on ne sait si son regard traduit l'excès d'alcool ou la minceur du cerveau, balance des beignes aux Egyptiens alternativement alignés par terre ou contre un mur. Il semble y prendre beaucoup de plaisir. Dès que nous observons avec un peu trop d'insistance son manège, un autre militaire vient nous crier dessus de ne pas regarder.

Au bout d'une dizaine de minutes, il se saisit d'une barre de métal et dirige les malheureux Égyptiens vers une cour à l'écart. Leur seul tort semble être d'avoir été dehors, avec un sac plastique de courses, dans les alentours de Tahrir. À ce moment, je ne peux m'empêcher aux 1,3 milliards de dollars d'aide militaire américaine annuelle accordée à l'armée de Moubarak. De même qu'au soutien sans faille des gouvernements occidentaux à ce régime qui considère la force comme le meilleur recours à ses problèmes.

Au bout d'une demi-heure durant laquelle on nous intime en permanence de rester assis sur une bordure de trottoir, un officier plutôt aimable et parlant un peu l'anglais vient nous chercher - nous sommes désormais sept occidentaux - pour nous amener dans le bureau de son supérieur. Nous passons alors une heure assis sur des sièges à attendre qu'ils vérifient nos identités. Finalement, ce sont deux types en civils qui arrivent pour contrôler une énième fois nos passeports - sans aucun doute la police secrète. Ils scrutent chaque visa avec minutie.

Les militaires se mettent à nous expliquer que nous allons être relâchés à condition que les photographes effacent leurs cartes-mémoires. Nous négocions, et au final les hommes de la Mukhabarat laissent couler. Nous récupérons passeports, téléphones portables et matériel photo. Ils nous conduisent vers un minibus. Nous pensons qu'ils vont nous raccompagner à nos hôtels respectifs. Dans les rues, ils se font contrôler tous les deux cent mètres par les milices de quartier. Personne ne fait plus confiance à personne, tout le monde a peur. Après cinq minutes, nous arrivons à un carrefour gardé par plusieurs tanks de l'armée. On nous explique que l'on va nous laisser ici, libre à nous d'aller dans un hôtel tout proche ou de rentrer à pied, « mais c'est très dangereux ». Aucun d'entre nous n'a la moindre idée d'où nous sommes.

Nous n'avons guère d'autres options que de choisir d'aller à l'hôtel que l'on nous désigne. Un homme en civil nous y accompagne avec les militaires. Je n'ai jamais vu un hôtel aussi sale et minable. On nous dégote trois piaules lugubres aux fenêtres cassées et l'on nous donne le prénom du militaire de garde, « au cas où des gens voudraient rentrer dans vos chambres ».

Au petit matin, une fois le jour levé, nous nous orientons et nous mettons en marche vers notre hôtel « officiel ». Nous parcourons les rues vides du Caire. Quelques miliciens nous contrôlent de nouveau et veulent nous ramener à la police. Nous parlementons et l'un d'entre eux nous escorte jusqu'à notre hôtel. Après avoir pu travailler en tout liberté depuis une semaine, malgré l'absence d'internet, le régime a réassuré sa poigne. Les journalistes sont redevenus des témoins indésirables.

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