Millénium 4 : Ce qui ne marche pas

Dans une rentrée littéraire française foisonnante, la parution du Tome 4 de la saga Millénium, intitulé « Ce qui ne me tue pas », ressemble plutôt à la sortie d’un film de super-héros hollywoodien. Un Avengers 4, un reboot en même temps qu’un sequel, pour utiliser les termes en vogue dans l’industrie du cinéma.

Dans une rentrée littéraire française foisonnante, la parution du Tome 4 de la saga Millénium, intitulé « Ce qui ne me tue pas », ressemble plutôt à la sortie d’un film de super-héros hollywoodien. Un Avengers 4, un reboot en même temps qu’un sequel, pour utiliser les termes en vogue dans l’industrie du cinéma. Après plus de 80 millions d’exemplaires vendus de la trilogie originelle, interrompue, doit-on le rappeler ?, par la mort soudaine de son auteur, le journaliste suédois Stieg Larsson, ainsi qu’au moins quatre films et plusieurs adaptation en bandes-dessinées, cette quatrième itération littéraire tient davantage du plan marketing que de l’amour du polar.

Et pourtant, si le livre est bon, pourquoi se plaindre ou s’offusquer de la poursuite des enquêtes du reporter Mikael Blomkvist et de sa comparse Lisbeth Salander sous la plume d’un nouvel écrivain, David Lagercrantz ? Après tout, James Bond appartient autant à Ian Fleming qu’à Albert Broccoli et Sean Connery ; et les dernières aventures de Blake et Mortimer ne sont pas une injure à la mémoire d’Edgar P. Jacobs. Seulement voilà, « Ce qui ne me tue pas » n’est au final qu’une pâle copie des trois romans originaux, en manque de souffle, et qui, au final, passe complètement à côté de ce qui faisait la singularité des histoires de Stieg Larsson.

Dès le départ, on dirait que David Lagercrantz suit à la lettre la « bible » de Millenium, c’est-à-dire le répertoire de tous les personnages et passages obligés de la série. Toutes les connaissances de Mikael Blomkvist sont présentes telles des figurines disposées sur une reconstitution de bataille, avec leurs tics et leurs habitudes. Nous sommes quelques années plus tard après le Tome 3 (« La reine dans le palais des courants d’air », paru en français en 2007), mais personne n’a changé ou évolué : les personnages ont la même coiffure, les mêmes habitudes, les mêmes appartements. Mikael et Lisbeth habitent toujours dans le même quartier à quelques centaines de mètres l’un l’autre, mais ils ne se jamais croisés dans la rue pendant tout ce temps. Bon… pourquoi pas ?

L’histoire démarre assez vite avec de nouvelles figures (un génie informatique pourchassé, un enfant autiste (génie lui aussi), une mère battue, une analyste de services secrets, encore un génie informatique travaillant à la National Security Agency (NSA) américaine, un tueur d’élite russe, un vilain patron de presse, un énième génie informatique mais méchant celui-ci…), mais elles ressemblent toutes à des découpes en carton qui viennent rejoindre la reconstitution. Tout personnage qui intervient dans le récit, même pour une page, est doté d’une biographie en deux paragraphes, dont on se demande bien à quoi elle sert à part meubler… Quant aux retournements du récit, ils sont généralement annoncés quelques pages auparavant avec tellement peu de subtilité que Dan Brown passe pour un orfèvre à côté.

Même sous la plume de Stieg Larsson, son héros Blomkvist demeurait un peu terne, un peu fade, et il ne trouvait son expression et son talent que grâce aux individus qu’il rencontrait, en particulier Lisbeth Salander. David Lagercrantz reprend le même principe d’un anti-héros, mais cette fois-ci, il n’est jamais sublimé. Surtout pas par Salander, toujours aussi essentielle à l’histoire mais qui s’est désormais muée en croisement génétique de Rambo, Stephen Hawking et Julian Assange. Toutes ses fragilités, qui en faisaient un des personnages de polar les plus attachants des années 2000, ont disparues pour laisser place à une machine de guerre dotée de tous les talents, aussi bien physiques qu’intellectuels et financiers. Elle est devenu elle aussi une figurine, larger than life certes, utilisée comme un Deus ex machina pour résoudre n’importe quelle situation compliquée.

Néanmoins, ce n’est pas le plus décevant. Là où David Lagercrantz s’est complètement fourvoyé, c’est qu’il passe complètement à côté, à tel point qu’on peut penser qu’il l’évite sciemment, la dimension politique de la saga. L’immense intérêt des romans de Larsson était qu’il « remuait le couteau dans la plaie » de la société suédoise, cette sociale-démocratie souvent présentée comme modèle mais qui, lorsqu’on commence à gratter son vernis, révèle de la pourriture et des cadavres dans le placard. Les fantômes d’Olof Palme et d’Anna Lindh (deux des assassinats politiques les plus violents des cinquante dernières années) planaient sur ses livres tout autant que le racisme anti-immigrés, la progression du taux de criminalité du pays ou la difficile dissolution du « bloc de l’Est » dans l’espace européen occidental.

Dans ce quatrième opus, tout ce que l’on apprend de la Suède est qu’il y fait froid en hiver… Les méchants sont russes et américains (la NSA), et ils sont caricaturaux chacun dans leur style, et la Säpo, les service secrets suédois, qui représentaient dans les ouvrages précédents l’origine du mal causé par l’État profond, ne sont dans « Ce qui ne me tue pas » que de gentils incompétents. À part plusieurs pages sur la crise de la presse (assez peu originales pour un journaliste), David Lagercrantz n’a rien à dire sur son pays. Ah si, il y a des tempêtes de neige à Stockholm au mois de novembre !

Quand on referme ce quatrième tome, qui s’achève d'ailleurs par deux scènes ridicules dignes d’une sitcom ou d’une rom-com, comme si Lagercrantz  avait déjà en tête un happy-end pour l’adaptation hollywoodienne, on ne peut s’empêcher de penser que Stieg Larsson a été trahi de la manière la moins digne. Par le pouvoir absolu de l’argent. Et on ne peut éviter de relier ce nouvel épisode aux conditions de sa fabrication. La bataille autour de l’héritage de Larsson a été amplement racontée (sur Mediapart entre autres) : l’appropriation des droits par le frère et le père de l’écrivain, la spoliation de sa compagne Eva Gabrielsson, les enjeux d’un quatrième tome…

Au final, ce nouveau volume sort pour des raison financières : enrichir les ayants-droits et les maisons d’éditions (25 pays ont sorti le livre simultanément). Et, sous couvert de fidélité aux personnages originaux, c’est une version passablement édulcorée des aventures de Blomkvist et Salander qui nous est racontée. Millenium était un succès improbable : une vision noire d’un pays encensé, les questions de racisme, le pouvoir des grands patrons, la gangrène du crime organisée, la raison d’État, la face sombre de l’Internet… Tout cela est aujourd'hui balayé, sans doute dans l’idée de rendre la série plus bankable. Ou alors est-ce juste la médiocrité d’un auteur et de ses éditeurs ?

L’argent a donc triomphé de l’intégrité de Stieg Larsson (mort avant d’avoir touché la moindre royalty), de la même manière que, dans « Ce qui ne me tue pas », Lisbeth Salander sauve tout le monde grâce à sa fortune cachée, à coup de cartes de crédit et de virements bancaires. Y compris Mikael Blomkvist, symbole du journalisme libre et indépendant, et sa revue Millénium (dans la réalité, c’est le magazine fondé par Larsson, Expo, qui recevra une part des bénéfices de ce quatrième volume…). Triste évolution…

 

Voir notré série, écrite en 2008 : Sur les traces de Millénium

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