Thomas Cantaloube
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 13 mai 2014

So long, Camille Lepage…

Thomas Cantaloube
Journaliste à Mediapart

La mort d’une journaliste que l’on a connue est toujours une douleur cruelle, comme un bout de sa propre chair qui serait arraché. La mort d’une jeune journaliste est encore plus douloureuse : c’est la souffrance de voir enlevé une personne qui avait la vie devant soi. Une vie de découvertes, de reportages, de camaraderie, d’engagements et d’amours… La mort d’une jeune journaliste talentueuse est une injustice : de quel droit nous prive-t-on de son regard, de ses mots, de son intelligence ?

Camille Lepage, qui a été retrouvée assassinée mardi 13 mai dans l’Ouest de la Centrafrique, était tout cela, et bien plus encore : elle était vive, souriante, enjouée et elle était devenue, au fil des mois de crises et de guerre dans ce pays, l’une des meilleures sur ce terrain particulièrement complexe. De savoir qu’à 26 ans, elle ne prendra plus de photo, me remplit de tristesse.

J’avais rencontré Camille dans les derniers jours d’octobre 2013 à Bangui, alors que la Centrafrique était au bord de l’explosion, mais n’avait pas encore basculé dans la violence et les pogroms. C’était une rencontre comme il en arrive tant sur ce genre de terrain : à la fois impromptue et organisée. Un ami photographe, vétérans des zones de guerre, Eric Bouvet, m’avait parlé d’elle en des termes élogieux en me recommandant de l’aider si je la croisais. Et, deux jours plus tard, je me retrouvais à dîner avec elle en compagnie d’un autre ami, Frédéric Gerschel, reporter au Parisien, avec qui elle travaillait. Nous avions soupé Chez Freddy, le genre d’endroit improbable que l’on ne trouve que dans les anciens comptoirs coloniaux : patron français vivant en Afrique depuis des lustres, nourriture délicieuse, rasades de bières, et digestif offert en fin de repas. Et, comme toujours dans ce type de rencontre, nous avions parlé du pays qui nous entourait et que l’on essayait de comprendre au mieux dans le temps qui nous était imparti, échangeant infos, tuyaux, contacts… Nous avions failli partir ensemble dans la brousse, et puis finalement non, j’étais parti à l’Ouest alors que Camille et Frédéric partaient vers le Nord.

© Le Parisien

Comme la quasi-totalité des photojournalistes débutants, Camille Lepage était freelance. Elle finançait elle-même ses reportages et vivait dans la débrouille. À Bangui, elle était hébergée par Médecins sans frontières (MSF), pour qui elle faisait des photos. Si elle n’avait pas été une excellente photographe, elle n’aurait pas tenu aussi longtemps et n’aurait pas vendu ses photos au Parisien, au Monde, à Time, au Sunday Times, etc. Mais ce qui la distinguait dans cet univers cruel qui ne ressemble plus en rien à l’ère glorieuse du photojournalisme des années 1960-1980, c’était son investissement. Camille avait décidé de s’installer à Juba, la capitale du dernier État créé dans le monde, le Soudan du Sud. Elle y vivait depuis juillet 2012 et elle était tombée amoureuse de ce pays difficile et rude pour les journalistes. Elle racontait avec humour ses déboires avec la police locale lorsqu’elle avait voulu prendre une photo panoramique de la ville depuis le point le plus élevé.

Cet engagement personnel au Soudan du Sud (quitter son pays, sa famille, ses amis, ses habitudes pour aller se confronter quotidiennement au conflit), elle avait décidé de le mener également en Centrafrique. Elle s’y était rendue à un moment où le pays n’intéressait qu’une poignée de reporters et avait continué, sans interruption, de le sillonner depuis huit mois. Elle était une leçon vivante pour tous ceux qui ne voient dans les journalistes que des parachutistes de l’information : vite arrivés, vite repartis.

Il ne sert à rien de vouloir replacer sa mort dans un contexte autre que celui de la Centrafrique : elle est décédée parce qu’elle faisait son métier de la plus belle manière qui soit,  auprès de ceux qui souvent subissent, et parfois profitent, de l’Histoire en mouvement. Elle voulait raconter avec son regard la dérive d’un pays, ses hommes et ses femmes qui souffrent plus souvent qu’à leur tour. Observer sans juger, sans faire de la géopolitique en chambre.

Nous nous étions revus une dernière fois début novembre, avant que je reprenne mon vol pour Paris, dans les locaux de MSF à Bangui. Je lui avais remis les francs CFA qui me restaient et elle m’avait promptement remboursé quelques jours plus tard. On s’était dit au revoir à la va-vite, comme toujours dans ce genre de situation, avant que je ne saute dans une voiture pour rallier l’aéroport avant le couvre-feu. Ensuite, j’avais suivi ses reportages sur Facebook et dans les journaux, avec une admiration grandissante pour son talent et son dévouement à ce pays et à son actualité démoralisante.

So long, Camille… Tu resteras dans les pensées de tous ceux qui ont croisé ta route.

On peut voir et revoir ses photos ici. Et lire une interview d'elle (en anglais) sur le Soudan du Sud, accompagné de ses superbes clichés.

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