Un premier mai à Rome

Le téléphone sonne deux fois, c’est le signal. Rendez-vous avec les autres à Piazza Barberini devant le cinéma. Départ : tout de suite. Pas d’horaire précis parce qu’à Rome ça ne sert à rien, surtout un jour de fête. Je m’arrache de ma chaise en contrôlant rapidement le dernier email que je viens de recevoir. Il est 16h et dehors le soleil cogne dur. En arrivant à l’arrêt de bus, je me rends vite compte de mon erreur : la veste en velours et le pull en laine sont de trop. Tant pis, maintenant il est trop tard pour faire marche arrière. Et puis après tout je suis français, la veste en velours il faut l’assumer jusqu’au bout. Via dei Colli Portuensi est vidée de sa substance, les magasins sont fermés, seuls des groupes sporadiques de romains se forment au gré des abris bus.

 

Au bord de la route, le tilleul et ses larges feuilles me cachent du soleil et un type à côté de moi fait de même sous un lampadaire. Les margoulettes soupirent et grimacent et puis tout le monde s’agite et se lève parce qu’au loin on distingue le bus. C’est la libération. Le ton monte, les voix poussent le volume. Ça marmonne dans les barbes et ça réunit ses affaires les yeux rivés vers la masse grise qui avance lentement. Le véhicule exutoire est à portée de main, mais au dernier moment il accélère et nous passe devant, arborant fièrement sa devise « deposito », trop souvent visible malheureusement. Les rho, les rahhh, les hmmm et toutes sortes d’interjections s’emparent définitivement des voyageurs. Et puis silence.

 

Tout le monde a repris sa position. Le « fruttivendolo » assis sur son camion trois roues entre ses caisses de chicorée et de « rughettta » est égal à lui-même. Lui de toute façon, du bus, il s’en fout. Il conclue une affaire avec des jeunes qui lui achètent des gros haricots verts qu’ils équeutent soigneusement pour en sortir les fèves délicieuses. Des amuse-gueules qui font l’affaire entre une gorgée de bière et l’attente interminable. Mais cette fois ça y est, c’est le bon, le bus numéro 180 arrive, tout le monde monte à bord. Après une petite lutte entre poussette, chiens et valises chacun trouve sa place même si un peu serrés. Direction métro Cipro.

 

Dans le wagon rebelote, façon sardine et touristes cette fois. J’arrive finalement à bon port. Roberto, Sandra, Giulia et Dario m’attendent patiemment assis sur les marches du cinéma. On se salue avec des « ciao belli ! » et « Francia come va ? ». Ça doit être l’effet veste en velours qui engendre ce savant mélange d’onomastique et de toponomastique à mon égard. Et nous voilà partis pour flâner à Villa Borghese, à l’ombre des énormes pins parasols. On passe la fin de l’après-midi étendus sur l’herbe, alternant leçons de français, lutte de mâles virils pour montrer aux filles « ki c ké l’plu for » et hydratation au « calimucho » une sorte de décoction espagnole à base de vin et de coca-cola. Je reste plutôt sceptique quant au mélange de ces deux bibines. Sûrement mes vieux réflexes de bourguignon.

 

Il commence à se faire tard et Giulia trépigne parce qu’elle ne veut pas manquer les After-Hours qui devraient débuter leur show à 20 heures. Alors on se bouge, on prend nos cliques et nos claques et on monte tous dans l’allemande de Sandra. C’est agréable les allemandes, c’est silencieux et ça va vite. En deux coups d’accélérateur on est à Piazza San Giovanni. Le concert qui voit défilé des chanteurs depuis midi bat son plein. Les jeunes sont au rendez-vous bouteilles à la main et seuls quelques quinquagénaires éparses se sont invités. Pour nous l’aventure commence en file indienne à travers une foule qu’il faut traverser de part en part parce qu’évidemment on a rendez-vous avec d’autres amis de l’autre côté de la place.

 

C’est parti. On creuse notre sentier dans le million de personnes présentes, zigzaguant, changeant de direction, prenant des raccourcis et des « rallongis » , bousculant, s’arrêtant, criant, tournant et se perdant. Finalement on se retrouve au point de chute, personne n’est amoché. On se positionne devant l’écran géant et on ne décolle pas d’ici. Par terre les amoncellements de journaux et de bouteilles de bières vides nous servent de piste de danse. Ça crépite sous les pieds. Le spectacle pourrait faire office de performance artistique. Je me repose en pensant à Saint Jean et je lui adresse même la parole : « mon vieux si tu voyais ce qu’il se passe devant ta cahute, c’est autre chose que de la transfiguration ».

 

Mais bientôt la fête est finie. Les pieds endoloris, tout le monde rejoint ses pénates. Fin de la transmission.

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