Arménie. Développer son propre pouvoir ou Devenir « Celui qui a »

Si amère soit la défaite du 10 novembre, celle-ci peut être l'occasion d'un changement de paradigme pour l'Arménie. La défaite ne doit pas invalider le point de bascule et la renaissance que la victoire de 1994 avait inaugurée. C'est au contraire l'occasion de l'ancrer plus profondément.

(Version finale ; première version de l'article publiée sur Nouvelles d'Arménie en ligne le 20/11/2020)

Un verset de Saint-Mathieu semble résumer la tragique issue des six semaines de guerre, tout comme le cadeau fait par Staline à l’Azerbaïdjan en 1923, et bien d’autres moments de l’histoire de l’Arménie (Lausanne 1923, Berlin 1878…) :
"À celui qui a, on donnera, et il aura encore plus ; mais à celui qui n’a pas, même le peu qu’il a, on lui prendra."

Ce constat amer n’est pourtant en rien fatal.  Et l’effondrement arménien qui vient de se produire peut aussi générer une révolution nationale salutaire, à savoir :
cesser une bonne fois pour toutes d’attendre de l’aide de l’extérieur, comme l’Arménie n’a cessé de le faire depuis le moyen âge. Et ne plus compter que sur son propre pouvoir, sa propre force.

D’aucuns blâment le Gouvernement arménien de s’être distancié du pouvoir poutinien et de s’être ainsi aliéné la protection russe. Mais la Russie n’a jamais fait de cadeau gratuit à l’Arménie. Et une protection russe plus forte ne se serait faite qu'au prix d'une tutelle au moins aussi forte. Les puissances tutélaires, l’abdication de son propre pouvoir à une puissance étrangère, voilà l'une des plus grandes plaies de l’Arménie ! La "dhimmitude" ottomane en fut l'expression la plus organisée et la plus débilitante, version aggravée de la servitude volontaire boétienne, et elle perdure dans l'ADN arménien. L’Arménie s’est bien trop longtemps accommodée du troc ottoman pouvoir politico-militaire vs. pouvoir économique. Un leurre, dont la complète spoliation fut l'acte final.
"Mieux vaut sa propre loi d’action imparfaite, que la loi d’autrui parfaite" dit la Bhagavad Gîta indienne. La "loi d’autrui parfaite", telle fut la "nation fidèle". On a vu comment cela lui avait été rendu !
Le témoignage de la sociologue turque Pinar Selek dans son ouvrage Parce qu'ils sont arméniens (Liana Levi, 2015) est édifiant : l'incompréhension de l'adolescente turque face à des Arméniens qui rasent les murs, ne disent mot et ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Aboutissement d'un processus séculaire de dévalorisation et de dépossession narcissique. Anahide Ter Minassian l'évoque également : "Les Arméniens ont toujours été plus modestes : ils ont toujours su qu'ils avaient, pour se réaliser, un besoin impérieux des autres" (in La Question Arménienne, Parenthèses, 1983, p. 27). Voilà le mal !! Et la tutelle russe (récente, à peine deux siècles) n'en est qu'un avatar de plus, infantilisante et castratrice. Quand bien même elle comporte de grands avantages et est inévitable à court terme, elle ôte toute perspective d’avenir digne et heureux au peuple arménien.

La Suisse, Israël, le Luxembourg !... sont bien parvenus à tenir en respect les puissantes nations les encerclant, toutes disposées à les assimiler. Israël est plus petit que l’Arménie !, la Suisse guère plus grande. Mais déjà, ils sont trois fois plus peuplés. Rien là d’insurmontable pour l’Arménie. Si tant est qu'elle ait foi en l'avenir, qu'elle ait le goût de l'avenir. Et ne peut avoir ce goût que celui qui est "maître de son destin, capitaine de son âme" comme dit le poète.
Au plan militaire, l'excellence est la règle : les très réputés gardes suisses, par exemple, officiaient comme troupes d'élite auprès de différentes cours européennes à compter du XIVe siècle, dont la France puis bien sûr le Vatican ; quelle stratégie supérieure imparable, ils tenaient ainsi tous les pouvoirs ! S'agissant d'Israël, il détient le record mondial en dépenses d'armements par habitant et la conscription y est de deux ans pour les filles (trois pour les hommes). 
Au plan économique, idem : les machines-outils, la pharmacie et l’horlogerie de l’une, l’armement high-tech, entre autres, de l’autre, sont d’une qualité / efficacité telle, qu’ils séduisent le monde entier. NON, il n’y a pas de fatalité.

Certes, en tant qu'Etat chrétien le plus oriental, l'Arménie s'est retrouvée au cœur, avec les Syriaques et les Grecs, de la tectonique monde turco-musulman vs. monde chrétien, plus particulièrement France, Royaume-Uni et Russie, à compter de la victoire de cette dernière au Caucase sur l'Empire perse au début du XIXe s. Les Arméniens se sont trouvés au milieu de cet affrontement et en ont été le disjoncteur. Le territoire arménien est notamment devenu le lieu d'accueil de centaines de milliers de réfugiés musulmans du Caucase à compter de 1859 (Tchétchènes et Circassiens) puis des Balkans après les guerres de 1912-1913. Ceci aggrava le changement démographique régional - défavorable aux Arméniens - déjà engagé par le pouvoir ottoman, en installant sur le Haut Plateau arménien les Kurdes nomades des plaines.
Puis, en 1915, alors que se profila la défaite contre la France et le Royaume-Uni et avec, la perte de la Mésopotamie et de l'Arabie, la perspective pour les Turcs de perdre en plus le moindre km2 en Anatolie fut insupportable. Et craignant même leur propre anéantissement, ils déclenchèrent leur plan final d'extermination des Arméniens, des Syriaques et des Grecs pontiques. Ils n'eurent aucun mal alors à associer à cette funeste entreprise les réfugiés musulmans du Caucase et des Balkans, encore non logés pour un grand nombre.
Oui, la France, le Royaume-Uni et la Russie ont une responsabilité dans ce qui est advenu à l'Arménie : la dynamique géopolitique internationale à l’œuvre a une causalité importante dans le processus génocidaire de 1894-1923. Cet aspect n'a pas été assez historiquement établi et reconnu. Le groupe Armenian Genocide Losses, par exemple, fait reposer la moitié des réparations du génocide, donc de la responsabilité, sur les dits alliés... Aussi est-il essentiel :
i) Que les Turcs intègrent cet élément historique !, cette co-responsabilité, susceptible de les aider à sortir de la phobie de la "reconnaissance" ;
ii) Que les Arméniens fassent mieux connaître cette dynamique géopolitique historique, afin de renvoyer chaque acteur à ses responsabilités et, pour l'Arménie, de marquer sa place ;
iii) De mieux faire valoir l'histoire aux Azéris et au sein du Groupe de Minsk. Les Azéris ont en effet été sidérés et n'ont rien compris à la rage arménienne de 1991-94, à l'occupation des 7 districts (dont 5 à peuplement azéri séculaire), puis à l'intransigeance arménienne dans les négociations. Car conditionnés par un négationnisme d'Etat et l'idéologie panturquiste, les Azéris sont privés de la connaissance de l'histoire.
Alors que pour les Arméniens du monde entier, ce maigre bout de territoire est apparu comme
une maigre compensation et réparation de la perte de 90% de leur territoire historique entre 1859 et 1923 (= territoire où ils étaient encore majoritaires en 1859).
Et c'est en fait la cause principale de la tragédie de l'automne 2020. Il n'est pas possible de comprendre ni de régler durablement le conflit au Haut-Karabagh sans intégrer la perspective historique du génocide et de la perte par les Arméniens de 90% de leur territoire historique entre 1859 et 1923.

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La parfaite conscientisation du passé est indispensable pour sortir du mythe de la fatalité et construire l'avenir. Peut-être à long terme, pour l'Arménie, devenir une nation neutre, qui ne sera plus le disjoncteur de l'affrontement d'autres pays.
Entretemps, l’avenir de l’Arménie, ce sont des alliances équilibrées partageant des intérêts communs. C'est le cas avec les Grecs, Chypre et les Kurdes, avec lesquels il y a des coopérations à examiner. Celles-là même qui ont manqué historiquement, en particulier au XIe siècle, où les Seldjoukides ont profité de l’antagonisme arméno-grec pour s’engouffrer dans la brèche.
Il y a également des coopérations constructives (jumelage, échanges...) à mettre en place pour apprendre de la Suisse, d’Israël ou des Pays-Bas, autant de petits pays qui jouent dans la cour des grands.
Quid de la Chine ? D'aucuns le suggèrent. Oui, la Chine pourrait aider l'Arménie, mais en échange de quoi ? S'il n'y a pas de monnaie d'échange, ce sera une tutelle - sous une forme ou l'autre - de plus pour l'Arménie. Or, quand on voit comment la Chine traite ses propres minorités et son inaptitude caractérisée à l’altérité, qu'est-on en droit d'espérer ? Les sympathies arméniennes de la Chine n'apparaissent qu'instrumentalisation pour mettre en défaut une Turquie contrariée par les persécutions de leurs cousins Ouïghours.

L’avenir de l’Arménie, ce n’est plus le soutien de la « communauté internationale », entité vague de bons sentiments et de diplomatie du perron, dont on vient de voir l’inefficacité politique, hormis en matière de charité. Mais justement, l’avenir de l’Arménie ne peut plus être la charité, l’humanitaire, la bienfaisance. Il n’y a aucun salut pour l’Arménie dans cette posture, qui est indigne des grandes figures arméniennes historiques.
L’avenir de l’Arménie, ce ne sont plus non plus les manifestations et extinctions de voix en diaspora. Tant d’énergie dépensée pour si peu de résultat.

Les relations internationales sont régies par le rapport de force.
Et l’avenir de l’Arménie, c’est sa force, c'est son propre pouvoir.
La "louche en acier" et non plus la "louche en papier", que dénonçait Xrimean Hayrik, chef de la délégation arménienne au Traité de Berlin.
Ce fut précisément la portée de la victoire en 1994 et du renouveau identitaire arménien qui s'ensuivit.
Et à nouveau, nos héroïques soldats l’ont incarné, dans la grande lignée de Vartanank et David Bek, de Zeïtoun, de Van, du Musa Dagh ou de Sardarapat. Mais ils n’étaient qu'un maillon et le reste de la chaîne n’était pas au rendez-vous. Rappelons les centaines de millions donnés par Kirk Kerkorian dans les années 1990 qui ont fini sur des comptes off-shore.
Pour autant, le sacrifice de nos soldats ne doit pas être vain. Qui est prêt aujourd'hui à mourir pour une cause ? Ce nouveau sacrifice honore l'âme de la nation panarménienne et doit s'inscrire dans la continuité de la renaissance de 1994, en marquant un nouveau pallier : un engagement plus radical de l'ensemble de la nation arménienne dans la réappropriation de son propre pouvoir. - Peut-être même avant son unité. Les deux vont de concert, c'est certain. Mais l’unité sous tutelle ne peut créer une nation indépendante, rayonnante, heureuse.

L’Arménie a des ressources. Pas moins de moyens intellectuels qu’Israël, par exemple, et un magnifique territoire, plus grand et diversifié. – Pour autant, le tourisme ne peut être que du bonus, certainement pas l’un des premiers postes du PIB.
L’Arménie a aussi une diaspora résiliente, prête à se bouger et à coopérer, on le sait. Et un capital sympathie international, qui peut se transformer en Smart power.
Et de fait, l’Arménie a de la matière grise. Elle est, par exemple, avancée en micro-électronique. Pourquoi ne pourrait-elle pas, par exemple, à 10 - 20 ans, développer une industrie d’armement high-tech... ? Fabriquer des drones et/ou des anti-drones ! qu’elle vendrait à prix d’or aux éternels belligérants de la planète, et utiliserait pour sa propre défense ? On pourrait multiplier les exemples.
Reprendre son propre pouvoir, devenir "Celui qui a". Voilà le nouveau fil rouge.

Outre le boom démographique requis (et conjointement, de l'agriculture, du bâtiment, de l'éducation...), cette perspective appelle bien entendu un travail étendu et continu de réformes sur 10, 20, 30 ans, pour toujours en fait !, et y compris en diaspora, pas encore assez organisée.
L'effondrement que traverse aujourd’hui la nation arménienne mondiale peut être hautement salutaire, pour engager une réforme plus profonde que celle qui était en cours, plus radicale et plus puissante.

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