Ensemble, vivre

Ce texte a été publié en tribune fin 1995 dans le journal municipal de ma ville - j'étais alors élu local. Mon groupe m'avait demandé d'écrire sur le "vivre-ensemble", expression que j'ai préféré renverser. Les références d'actualité datent, mais l'essentiel reste. J'avais déjà songé à le republier lors de la sortie de "Pour les musulmans" d'Edwy Plenel. Aujourd'hui, c'est fait.

Ce sont les paysans qui construisent les villes. Au siècle dernier, de tous les pays de France, ils ont pris le chemin de l'exil pour travailler, puis peu-à-peu s'installer à Paris. Les maçons creusois ont bâti ses monuments et écrit des pages de son histoire, en première ligne sur les barricades. Les bougnats l'ont chauffée, abreuvée et lui ont offert le bal musette. Construction d'un paysage, d'une identité. D'autres paysans ont pris le relais, venus de l'Europe de l'Est, d'Italie, d'Espagne, du Portugal, des colonies de l'époque. Certains sont morts sous un uniforme français, ou ont combattu dans la Résistance. Combien ont péri sur les chantiers, bâtisseurs d'un pays et de son histoire ? Aujourd'hui, nos musiques résonnent des rythmes africains, quand ce n'est pas à la chaude voix du raï qu'on demande de chanter le boire et l'amour, ou à la parole berbère de dire la nostalgie de la terre et l'esprit de résistance. (*)

Chaleur et esprit si nécessaires dans un monde de violences. La plus redoutable, peut-être, celle du travail et du logement, qu'on n'a pas ou qu'on se tue à garder, violence morale qui finit par marquer les corps. Violence des regards qui désignent et de ceux qui ne voient pas. La plus visible : celle de la conquête du pouvoir, quand le légitime besoin de reconnaissance de l'identité culturelle est manipulé par tous les fascismes. Ainsi brûle l'ex-Yougoslavie. Les disciples de feu le rabbin Kahana croient tuer la paix en tuant un homme, les usurpateurs de l'Islam violent au nom du Coran, les derniers croisés de l'Occident chrétien assassinent pour remettre en cause -encore et toujours !- les droits des femmes.

Effroyables et dérisoires "réponses" aux logiques d'exclusion. C'est au contraire fort-e-s et fier-e-s de nos différences mêlées que nous saurons ensemble poursuivre la lutte universelle pour la dignité humaine et, simplement, vivre.

(publié dans Arcueil Notre Cité, décembre 1995).

(*) Fait significatif : la revendication d'une identité régionale forte et totalement ouverte au monde par le rap occitan des Fabulous Troubadours et le ragga-muffin pravençal des Massilia Sound System se double d'un remarquable militantisme de quartier.

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