Sida: le Nobel pour les découvreurs du virus

  Ou pourquoi la papaye fermentée n'aura jamais l'Ig Nobel..

 

 

Ou pourquoi la papaye fermentée n'aura jamais l'Ig Nobel...

 

Le prix Nobel de Médecine vient de tomber et, bien que la science n'ait pas de frontières, on peut s'attendre à un déferlement de fierté hexagonale : deux grands scientifiques de chez nous, Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi viennent d'être légitimement récompensés pour leurs travaux sur la découverte de l'agent causal du sida : le virus de l'immunodéficience humaine ou VIH *. A vrai dire, on se fiche un peu qu'ils soient français : leurs études, inutile de vous faire un dessin, ont été absolument déterminantes pour paver la voie aux traitement dits de multithérapies, qui ont révolutionné le combat contre la maladie en offrant, moyennant une certes lourde médication, une espérance de vie prolongée aux porteurs séropositifs.

Evidemment, le traitement global contre le virus se fait attendre, les perspectives de vaccins sont lointaines, et en juillet, le laboratoire pharmaceutique Roche a même annoncé qu'il cessait de courir après. Ce fut un coup de semonce au sein des associations, mais c'est aussi la preuve qu'un très simple virus, grâce à sa très forte mutabilité, peut résister vigoureusement aux efforts sans relâche d'une communauté scientifique pourtant sur les dents. HIV est donc aussi une énigme et un défi pour la recherche fondamentale. Mais bien sûr, impossible par ailleurs de passer sous silence la scandaleuse situation des pays pauvres victimes de l'épidémie : pour eux, même les multithérapies sont souvent un espoir étouffé. Alors qu'elles marchent.

HIV et le SIDA sont donc un défi social, et un miroir déformant placé sur notre inhumanité collective. C'est aussi cette situation sans précédent que ce prix raconte en creux.

 

Rappelons aux oublieux que les travaux de Montagnier et Barré-Sinoussi ont été financés et soutenus par la recherche publique...

 

Ce Nobel est aussi un épilogue de la longue querelle en paternité qui opposa Montagnier à Gallo, donnant définitivement au premier la légitimité de la découverte.

Il a aussi l'immense mérite de saluer à sa juste valeur la contribution de Françoise Barré-Sinoussi.

 

C'est enfin, un signe opportun au moment où tous les négationnismes pathétiques se déchainent sur de fantasmatiques causes cachées de la maladie, différentes du virus.

 

Rappelons pour la bonne bouche que Montagnier, qui est désormais sur l'Olympe et donc ne sera pas atteint par ce chatouillage de mollets, s'est illustré moins brillamment en plaidant en 2002 pour les bienfaits de la papaye fermentée, qu'il a même refourguée en pilule à Karol Wojtyla aka Jean Paul Deux, ci-devant défunt pape. L'Afssa, en 2004 et 2005 a sévérement jugé les allégations de jouvence que ces pilules, boostées par la publicité montagnière, prétendaient fournir. Deuxième coup dur sur ce point : maintenant que Montagnier s'est fourvoyé à l'Académie Suédoise, la jouvence à la papaye est tricarde dans la compétition pour les très exigeants et sourcilleux Ig Nobel...

Blague à part, cet épisode démontre s'il en était besoin que chaque scientifique, même illustre, a aussi ses faiblesses et ses zones d'ombre. Tant mieux, après tout... Et félicitations aux lauréats.

 

*Et pour terminer, tant qu'on en est à éviter le chauvinisme, rappelons qu'un troisième chercheur, l'Allemand Harald Zur Hausen, est aussi lauréat du Nobel de médecine cette année, pour sa découverte du virus qui cause le cancer de l'utérus, le papillomavirus, et mérite donc a priori le même concert de louanges, même s'il n'aurait, d'après mes informations, strictement aucun avis sur la papaye fermentée. Je vais me renseigner sur son cas, car là, au débotté, je suis un peu sec...

 

(Et un amical salut au passage à Pierre Sonigo, un des co-séquenceurs du virus, qui m'a permis de faire mes premières armes expérimentales, et ma thèse, dans son labo )

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