Bébé laisse traîner ses cellules partout (et maman aussi)

Vous avez certainement entendu souvent cette affirmation : toutes les cellules de notre corps proviennent d'une seule cellule, issue de la fécondation d'un ovule par un spermatozoïde. Par conséquent, elles possèdent toutes le même patrimoine génétique, cet ADN qui se duplique avant chaque division cellulaire pour laisser une de ses copies dans chaque cellule-fille.

Vous avez certainement entendu souvent cette affirmation : toutes les cellules de notre corps proviennent d'une seule cellule, issue de la fécondation d'un ovule par un spermatozoïde. Par conséquent, elles possèdent toutes le même patrimoine génétique, cet ADN qui se duplique avant chaque division cellulaire pour laisser une de ses copies dans chaque cellule-fille. A bien y réfléchir, cette unité génétique, qui fait que chacun de nous est constituté d'entités homogènes, et qu'il est le seul à posséder (chaque individu possède un patrimoine génétique inédit hérité par moitié de chacun de ses parents), sauf dans le cas des vrais jumeaux, cette homogénéité donc est une sorte de version biologique de notre individualité. Nous avons tous, en gros, l'impression d'être singuliers, et en même temps de former un tout homogène. Et grosso modo, la biologie confirme donc cette intuition.

 

Mais grosso modo seulement.

Pour le dire autrement, il vaut mieux ne pas tenir de manière absolue à cette idée, car la biologie, elle, se charge de trouver des exceptions. Et si nous étions « plusieurs »?

 

Tout d'abord, on peut remarquer que ce genre d'affirmation ressemble plus à un cadre de pensée qu'autre chose. Dire que toutes les cellules d'un organisme sont génétiquement identiques, cela ne pourrait se faire, en toute rigueur, qu'après les avoir passées en revue. Je ne suis pas en train de partir dans un raisonnement spécieux : il y a effectivement des zones dans notre organisme où des cellules diffèrent génétiquement ; pensez aux gamètes ( spermatozoïdes et ovocytes) : il ne contiennent qu'une moitié du patrimoine génétique. Il sont génétiquement différents les uns des autres. Rien n'interdit intellectuellement de penser que sur cette base ils puissent même rentrer en compétition ; Pensez aussi à certaines cellules immunitaires, qui, par des recombinaisons génétiques aléatoires, aboutissent à la production d'anticorps différents de l'une à l'autre, assurant un spectre large de protection de l'organisme. Elles deviennent ainsi génétiquement différentes, très légèrement, mais décisivement ! Et encore, je n'ai pas abordé le terrain quasi-vierge des cellules qui pourraient ponctuellement muter, sans que cela ne produise d'effet particulier et donc ne soit observé. La variabilité génétique à l'intérieur d'un organisme est peut être une terra incognita qui dévoilera des surprises...

 

Mais il y a mieux. Les exemples ci-dessus ne démentent pas que dans ces cas particuliers, les cellules proviennent néanmoins du même oeuf fécondé que toutes les autres. Elles se sont singularisées ultérieurement. Il en existe cependant d'autres qui elles, n'ont pas cette origine; Elle viennent d'un corps étranger, et se fondent très bien dans la masse.

 

Elles viennent de maman.

 

En effet, pendant la grossesse, le cordon ombilical, cet organe qui, quand il n'est pas correctement coupé, fait la richesse et l'épanouissement des psychanalystes, est un axe de circulation permettant de nourrir le foetus, mais est aussi un lieu d'échange, et parmi ces échanges, il y a des cellules de la mère qui passent chez le foetus, et vice versa. Ce qu'on sait depuis quelques années, mais c'est assez récent, c'est que certaines de ces cellules demeurent, s'intègrent à leur nouvel environnement : on appelle cela du chimérisme. Et pour se rassurer, comme il y en peu tout de même, on appelle cela du microchimérisme. Mais le fait est là : nous faisons bien cohabiter au moins deux patrimoines génétiques.

 

Un nombre croissant de chercheurs s'intéressent à cette question. Qu'on le veuille ou non, quand il y a deux génomes en présence, il peut y avoir des interactions de type compétition, parasitisme, coopération : l'organisme devient un écosystème ! Impossible alors de ne pas se demander si, par exemple, l'équilibre complexe entre ces cellules ne pourrait pas avoir un rôle dans la résistance/susceptibilité à certaines maladies : ça vaut sacrément le coup de creuser ce filon. C'est ce qu'ont fait les deux spécialistes du microchimérisme J. Lee Nelson et V. K. Gadi. A ce jour, voilà ou ils en sont.

Des cellules de la mère présentes chez l'enfant pourraient notamment contribuer à lutter contre le diabète (de type I) de celui-ci en réparant des tissus endommagés.

Des cellules de l'enfant présent chez la mère pourraient réduire ses risques de cancers du sein. Le mécanisme n'est pas clair, mais ces cellules pourraient avoir un rôle immunitaire. L'immunité est effectivement au centre du problème, puisque basiquement, ces cellules devraient être reconnues comme du « non-soi », or elles demeurent. Il est d'ailleurs fortement suspecté que le microchimérisme soit d'une manière ou d'une autre corrélé à certains phénomènes déroutants d'auto-immunité, où un organisme se met à se reconnaître lui même comme étranger, et donc à s'autodétruire. Ces maladies graves et souvent aïgues pourraient-elles être en partie la conséquence du dérèglement de la tolérance que l'organisme concède aux cellules étrangères ? C'est une piste en cours d'exploration.

 

Cependant le microchimérisme ne doit pas être vu comme une pierre philosophale : il semble aussi qu'il soit impliqués dans les phénomènes de rejets de greffe. Des greffes d'organes potentiellement microchimérique (comme ceux de femmes ayant déjà donné la vie) , semblent statistiquement se passer moins bien que celles d'organes non microchimériques. Greffer un organe déjà « composite » sur un corps étranger, c'est d'ailleurs organiser un ménage à trois ! Peut être que des limites de tolérances sont alors atteintes. A confirmer...

 

Il ya fort a penser que des découvertes vont se multiplier dans les temps à venir. Le mythe de l'organisme homogène est gentiment en train de vaciller. On pourrait aggraver le cas en rappelant que dans notre intestin, nous avons une flore bactérienne, indispensable à notre digestion et donc à notre vie, qui est constituée de bien plus de bactéries que nous n'avons de cellules... dans tout notre corps. Alors certes, vous pensez peut être que ses bactéries ne sont pas « vous », mais si, sans elles, nous ne pouvons concrètement pas être, n'y a-t-il pas quelquechose d'artificiel à les exclure de « nous » ?

 

Nous sommes à vrai dire condamnés à accepter que notre singularité... soit plurielle.

 

NB spécial « rendons à César... » : Pour le passage sur les avancées du microchimérisme, je me suis fondé sur un travail de compilation fait par sciencedaily qui m'a d'ailleurs donné l'idée de ce billet.

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