Les amours adolescentes du diable cancéreux

Une très intriguante observation vient de tomber dans l'escarcelle de la prestigieuse revue PNAS (Proceedings of the National Academy of science). Elle nous narre un phénomène encore inconnu, en tout cas chez les mammifères : l'avancée de la maturité sexuelle comme stratégie démographique de lutte contre une maladie mortelle.


Une très intriguante observation vient de tomber dans l'escarcelle de la prestigieuse revue PNAS (Proceedings of the National Academy of science). Elle nous narre un phénomène encore inconnu, en tout cas chez les mammifères : l'avancée de la maturité sexuelle comme stratégie démographique de lutte contre une maladie mortelle.

Le diable de Tasmanie, puis que c'est de lui dont il s'agit, est une espèce endémique de l'île du même nom, au sud de l'Australie. A moins d'être tasmanophiles ou naturalistes, l'existence de cette boule de poil vous a peut-être échappé, mais vous le connaissez surêment sous son avatar cartoonesque, l'hystérique Taz des Looney Tunes. Il se trouve malgré lui sous les feux de la rampe depuis quelques années, car cette espèce protégée et emblématique de l'île doit faire face à une maladie mortelle, une sorte de cancer de la face ( médiapartiens heureux, soyez le doublement, j'ai décidé de vous épargner les photos...) logiquement appelé Devil Facial Tumor Disease ( DFTD).

Ce cancer est en soi un sujet d'étude apparemment passionnant, notamment par son mode de transmission, puisqu'il semble que les morsures entre animaux en soient le vecteur : les cellules cancéreuses de l'un passeraient au suivant, et à rebours de ce que nous savons des processus immunitaires, ne seraient pas rejetées par l'organisme-hôte, mais bien au contraire, y prolifèreraient et propageraient la maladie. Plusieurs facteurs rendent ce processus déroutant encore plus redoutable : tout d'abord la consanguinité importante au sein de l'espèce, qui a facilité cette transmission, et surtout le comportement agressif des bestioles pendant les phases de reproduction, qui n'arrange rien .

Quand la maladie est apparue dans les années 1990, cela a été l'hécatombe : dans certaines régions, les pertes ont été de 89%, touchant principalement les adultes (plus de 2 ans) qui mourraient en quelques mois.

 

Mais, et c'est là qu'est la nouveauté du jour, Taz a tenu bon. Et d'une manière inédite.

 

L'équipe de Menna E. Jones a en effet noté que, si l'on ose dire, les diablotins ont pris leurs responsabilités et se sont mis à se reproduire plus jeunes, avant deux ans : le taux d'animaux « inhabituellement » précoces a augmenté 16 fois et ce phénomène a été observé dans quasiment toutes les zones d'études. C'est la première fois que ce phénomène est semble-t-il observé chez les mammifères, même si les auteurs, dans la très intéressante discussion de leur papier, font le rapprochement avec des phénomènes similaires chez certaines espèces de poissons devant faire face à une mortalité accrue pour cause de pêche intensive. Pour mieux comprendre ce phénomène, ils proposent très judicieusement de considérer cette situation comme du parasitisme, où le diable malade serait le parasite du diable sain, par le biais de ces cellules échappées... Et bingo, des modèles d'études des phénomènes parasitaires prévoient cette précocité.

Cette recherche ouvre de nombreuses pistes, notamment celle de la quête des gènes qui pourraient être impliqués dans la maturité sexuelle plus ou moins précoce, même si les auteurs n'oublient pas d'invoquer le phénomène de plasticité phénotypique comme explication possible. Derrière cette appelation absconse, il y a une hypothèse toute simple : ce ne serait pas tant des gènes spécifiques d'une précocité sexuelle qui seraient à l'oeuvre que de la souplesse dans l'utilisation de l'ensemble des gènes, souplesse plus grande chez certains individus qui contribuerait à une reproduction plus efficace car plus rapide, et donc permettrait d'expliquer les phénomènes observés au niveau des populations. Jones insiste d'ailleurs dans un entretien au Telegraph : « sur le fait que nous avons mis en évidence, à ce stade, une réponse démographique à la maladie, pas une réponse évolutive » . Mais elle et ses coauteurs rappellent par ailleurs, dans le papier de PNAS, que les diables font partie d'un groupe de marsupiaux qui se caractérisent par leur tendance à la précocité de leur reproduction. Traces évolutives de situations semblables ancestrales ?

 

Plusieurs niveaux de lecture, donc, dans cette affaire, tant sur le plan fondamental que sur celui de la conservation des animaux en danger. Mais tout ceci n'empêche pas la maladie d'agir, et la vigilance demeure nécessaire. Keep fighting, Taz !

 

crédits image Warner bros

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