Le cochon conquérant est-il plus vieux que la fourmi martienne ?

 La presse britannique a adoré l'histoire : le Telegraph comme le Times ont répercuté une info dont on pourrait penser qu'elle n'est pas des plus glamour, mais avec leur savoir-faire, vous allez voir, ça passe !

 

La presse britannique a adoré l'histoire : le Telegraph comme le Times ont répercuté une info dont on pourrait penser qu'elle n'est pas des plus glamour, mais avec leur savoir-faire, vous allez voir, ça passe ! Il s'agit donc de nous informer que dans des temps très très lointains, avant même l'ère des dinosaures, une espèce de proto-cochons a « régné » sur la Pangée l'unique continent de l'époque, le Permien. Des cochons ou pas ? En fait, pas vraiment : des lystrosaures. Ah, là, forcément, c'est moins vendeur...

Mais quel rapport avec des cochons ? C'est quand même l'angle des papiers : « Pigs Ruled The World Millions Of Years Ago », « Long before dinosaurs, this little piggy ruled the Earth ». Eh bien, le rapport est ...distant ! Si l'on comprend bien, les Lystrosaures auraient « ressemblé » à nos actuels jambons sur patte. La belle affaire...et voilà qui est suffisant pour une belle titraille ! Bon, on s'est fait à voir, nul cochon à l'époque, mais tant qu'on y est, racontons l'histoire quand même. Les deux journaux font parler le paléontologue Paul Wignall (sans que l'on arrive à trouver la raison : une publication récente ? Une communication dans une conférence ? Impossible de le savoir, malgré mes recherches, donc prudence), de l'université de Leeds, qui explique que les lystrosaures sont apparus il y a 260 millions d'années, au sein du groupe des cynodontes dont certains descendants ont fini, longtemps, longtemps plus tard, par donner les mammifères. Dont les cochons, certes, mais aussi les hommes, les souris et les dauphins... Ce qui signifie, au passage, que les Lystrosaures ne sont rien de plus que les cousins de nos ancêtres communs à ceux des cochons. On a vu filiation plus évidente ! Mais ce qui les rapproche donc des ces derniers, c'est leur morphologie, massive, un peu pataude, une grosse tête. Rajoutez, pour la bonne bouche, une sorte de groin et des incisives allongées, presques des petites défenses, et effectivement, la ressemblance peut s'établir. Ces lystrosaures étaient tout désignés pour être la proie de prédateurs plus agiles et rapides qu'eux, mais ils ont développé des aptitudes à l'enfouissement, et à l'hibernation. Mais, en plus de la sélection naturelle, un événement contingent est venu à leur rescousse.

 

Il y a 251 millions d'années, une série d'éruptions volcaniques, sur plusieurs milliers d'années, a provoqué des vbouleversements atmosphériques qui ont balayé 95% des espèces vivantes. Mais pas les Lystrosaures, les plus gros à en réchapper, et ce, possiblement, grace à leur capacité à se planquer et à hiberner. Bref, ils s'en sont sortis, et débarrassés de leur gros prédateurs, se sont répandus sur toute la Pangée : on trouve des fossiles partout dans le monde. Wignall estime leur population d'alors à plusieurs milliards d'individus, ce qui est énorme et justifie quelque peu l'impression néanmoins subjective de « domination » de cette espèce sur le monde, par leur nombre et par leur taille, avant leur disparition beaucoup plus tard pour des raisons non comprises...

 

 

Changement d'échelle, mais vous allez comprendre le lien dans quelques instant. Je décerne le prix « Septembre 2008 » de l'espèce nouvellement découverte à Martialis heureka, une fourmi découverte en 2003 et dont la description a été publiée cette semaine dans PNAS (ici).La bestiole fait peine à voir : aveugle, dépigmentée, avec sa mandibule très longue. Comme cela est très bien raconté ici, l'espèce vit planquée, souterraine, ce qui explique certainement qu'on ait eu du mal a la repérer avant. Mais l'espèce est tellement bizarre et distante de ce qui est connu qu 'Edward Wilson, le grand spécialiste mondial des insectes l'a décrite, pour rire, comme une « créature de Mars », et la blague est devenue son nom de genre. Mais on est même allé plus loin dans les embranchements, puisqu'on a créé exprès pour elle une sous-famille, les Martialinae, dont elle est la seule réprésentante. C'est semble-t-il la première fois qu'on crée une sous-famille comportant des représentant vivants depuis 1921...Voila ce qui fait de cette découverte un moment important. Ce qui m'a cependant fait tiquer, c'est de la voir qualifiée à plusieurs reprises, et même dans le New York Times, d'espèce « primitive », voire d'« ancêtre » probable des fourmis. C'est une expression qui est trompeuse, malheureuse, et qui peut contribuer à mal faire comprendre ce qu'est l'« Evolution ».

 

Une fois pour toute, il n'y a pas d'espèce vivante qui soit l' « ancêtre » éloignée d'une autre. De même qu'il n'y a pas d'espèce vivante moins évoluée que d'autres. Toutes les espèces que vous voyez sont contemporaines, a priori adaptées à leur environnement. On a déjà discuté ici de la difficulté à définir ce qu'est une espèce, mais il faut ajouter une dimension : le temps. Les fourmis Martialis heureka ne sont pas les mêmes que celles qui existaient quand la divergence s'est faite entre leurs ancêtres et ceux qui ont donné naissance aux autres fourmis. On peut dire qu'elles sont des cousines éloignées de celles-ci. On peut même dire que l'ancêtre commun à toutes les fourmis est plus vieux que ce qu'on pensait jusqu'à cette dévouverte. Mais c'est tout. Il n'y a pas d'espèce « ancêtre », figée, qui resterait là comme une pure idée, à l'abri des pressions sélectives, alors que toutes les autres espèces doivent les subir. Toutes les espèces sont des groupes d'individus apparentés qui évoluent. Certaines peuvent le faire de manière plus radicale que d'autres. On a même établi des concepts d'horloge évolutive, où l'on peut comparer, le nombre de mutation sur l'ADN, pour un même laps detemps, entre deux espèces issues d'un même ancêtre. Mais cette vision quantitative ne nous dit pas qu'une est « plus évoluée » que l'autre. Elle montre seulement deux chemins évolutifs suivis, permettant aux individus de chaque lignée, de transmettre à l'aveugle, génération après génération, les solutions « génétiques » leur ayant permis d'être un peu plus adaptés à leur environnement que leurs congénères.

 

C'est la même histoire avec les cochons conquérants. Ils n'ont jamais régné sur le monde, car ils n'existaient pas. Seulement leurs lointains ancêtres lystrosaures, parfois ressemblants, mais certainement très différents pour moults caractères (à commencer par le fait que ce n'étaient même pas des mammifères, une paille !) . Vous voyez bien qu'il y avait un lien entre les deux histoires ...

 

 

crédit photo : PNAS/Telegraph

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