Le ver est dans (l'abdomen en forme de) fruit

Un ver capable de transformer l'abdomen d'une fourmi en fruit ! Non non, je n'ai pas abusé de la moquette... Mais voilà un exemple d'adaptation d'une très grande sophistication. Dans la canopée des forêts d'Amérique du Sud et Centrale, vit une espèce de fourmi dans les branches et les troncs, Cephalotes atratus, déjà connue récemment pour ses remarquables capacités d'orientation et sa faculté de retrouver « son » arbre même si on la perd dans ladite forêt... Elle est nouveau sous les sunlights depuis la publication récente d'une étude qui montre combien elle est instrumentalisée par un petit ver pour assurer la dissémination de ce dernier.

 

On savait depuis quelques années que certaines de ces fourmis avaient un abdomen terminal très gonflé, ressemblant à une baie rouge. Cette particularité morphologique avait contribué à décrire par erreur une nouvelle variété de l'espèce en ...1894. Il n'en est rien.Ces individus étrangement équipés appartiennent entièrement à la même espèce et il faut donc trouver une explication a cette différence... La solution vient d'un petit nématode, c'est a dire un tout petit ver, que les fourmis donnent à manger aux larves. Celui ci est en effet présent dans des déjections d'oiseaux que les fourmis recueillent et donnent, entre autres, aux larves. Ce nématode survit dans l'organisme de la larve qui devient fourmi et même, il s'y reproduit...Mais il faut bien finir par en sortir et c'est là que l'astuce adaptative apparaît. C'est ce nématode qui va induire la modification morphologique de l'abdomen pour qu'il devienne un leurre à...oiseaux. En effet, les oiseaux vont repérer ces petites baies sur pattes et leur fondre dessus pour les dévorer, se rendant compte peut-être un peu tard qu'en fait de baie, il s'agissait d'insecte... Les nématodes seront consommés avec, et pourront terminer de se développer chez l'oiseau, puis être évacués par voies naturelles que les fourmi viendront recueillir... et le cycle reprend. Le nématode instrumentalise donc entièrement à son profit la fourmi, en transformant son abdomen terminal, mais ce n'est pas tout. Les fourmis infectées sont aussi moins agressives, elles portent l'abdomen vers le haut, comme un drapeau, de sorte qu'il soit encore mieux vu par les prédateurs, et l'on a pu mesurer qu'il était 14 fois plus souple à détacher qu'un abdomen normal ( non, ne me demandez pas comment on mesure ça...)... Bel exemple de parasitisme total, qui se range dans la catégorie de ce que Richard Dawkins appelle le phénotype étendu (c'est le titre d'un de ses livres).Un phénotype, c'est un caractère résultant de l'action de vos gènes. Exemples : le phénotypes « yeux bleu », « peau noire » etc. Un phénotype étendu c'est un caractère à vous qui se caractérise en dehors de vous. Ici, typiquement, c'est le nématode qui est à la manoeuvre et cela se voit en dehors de lui, chez la fourmi. Reste à comprendre pourquoi la fourmi n'a évolutivement pas , à son tour, trouvé la parade à ce détournement machiavélique ( c'est une image, il n'y a rien de machiavélique dans les processus adaptatifs...). Peut-être que c'est une innovation trop récente pour qu'une telle parade ait déjà été mise en route ; peut être que par une ruse non encore comprise, la fourmi y trouverait son compte... beaucoup de « peut-être » : les réponses associeront certainement des biologistes moléculaires, des écologues, des évolutionnistes. Mais en attendant, voilà une des plus belles histoire de parasitisme jamais mise à jour.

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