Perdre en popularité internationale pour gagner la population nationale?

Si l’on devait choisir un mot clef pour résumer la plupart des commentaires à propos de la crise entre les Etats-Unis et l’Iran, c’est celui d’irresponsabilité. Pour certains, au moins, la décision du Président Trump semble compréhensible en poursuivant une rationalité cynique: celle de gagner des élections américaines par un conflit de diversion.

Si l’on devait choisir un mot clef pour résumer la plupart des commentaires à propos de la crise entre les Etats-Unis et l’Iran, c’est celui d’irresponsabilité. Pour certains, au moins, la décision du Président Trump semble compréhensible en poursuivant une rationalité cynique : celle de gagner des élections américaines par un conflit de diversion. En ce sens, l’élimination » du général Soleimani peut être interprété comme la facette militariste de sa devise électorale de make America great again. En revanche, lorsque l’Iran abat un drone américain en juin 2019, emprisonne des Universitaires étrangers comme Fariba Adelkhah et Roland Marchal voire abat un avion ukrainien, l’incompréhension prévaut et le jugement moral sur son « comportement voyou » figure comme une catégorie explicative.  En effet, une première analyse superficielle tendrait à prouver l’irrationalité de la politique iranienne. Même si une intervention terrestre des Etats-Unis en Iran est contre-productive, la puissance américaine est en mesure de bombarder à volonté des sites iraniennes de son choix et d’infliger des dégâts humains considérables sans craindre des ripostes véritables de l’Iran contre des positions américaines. Les frappes iraniennes des bases abritant des soldats américains le 9 janvier ne semblent pas avoir fait de victimes dans les rangs irakiens et américains. Il est probable que les décideurs iraniens aient choisi de « tirer à côté » pour revendiquer sur le front interne une victoire toute en signalant aux Etats-Unis « la riposte proportionnée » pour reprendre les mots du ministre des affaires étrangères iranien Mohammed Jawad Zarif. D’un point de vue économique, l’Iran subit des sanctions tellement fortes qu’il est entré dans une récession économique en 2019. Enfin, les coûts politiques de la politique iranienne sont aussi dramatiques : l’Iran se trouve désormais relativement isolée et stigmatisée sur la scène internationale. En somme, la politique iranienne ressemble contraire à ce que l’on qualifie communément d’intérêt national.

Toutefois, derrière la façade des coups joués sur la scène internationale, se cache en coulisse l’enjeu de la légitimité politique interne pour les décideurs politiques. Cette légitimité repose en grande partie sur la capacité des dirigeants à maintenir la fiction d’une souveraineté absolue. L’idéal de la souveraineté est puissant dans les entités qui ont été plus l’objet que des sujets dans la politique mondiale comme l’Iran en 1953 subissant un coup d’Etat préparé par le CIA et les services britanniques contre le Premier Ministre Mossadegh. Il est difficile pour les responsables d’un ancien Etat « vassal » de se plier à nouveau aux sanctions d’une puissance « extérieure ». En outre, un grand nombre des chefs exécutifs de Vladimir Poutine à Donald Trump en passant par l’Ayatollah Khamenei revendiquent pour eux et leur pays une image «héroïque» de soi mettant en avant leur puissance matérielle, leur vitalité et leur « mépris de la mort ». Si les sanctions frappent durement leur pays, se plier à celles-ci abimerait de manière fatale leur capital symbolique .

Mais la raison pour laquelle les sanctions échouent face à l’Iran tient surtout à une variable systémique. Une différence essentielle persiste entre l’international et le national : celle de la « monopolisation » de la légitimité sur la scène interne. Alors que les décideurs doivent obtenir la reconnaissance d’une partie des gouvernés même dans les dictatures, ils peuvent souvent s’extraire d’un tel soutien « public » sur la scène internationale. De nombreux gouvernements peu reconnus par les autres entités étatiques conservent pour autant une bonne santé politique : les autorités du Hamas, le gouvernement israélien de Netanyahou, la dynastie Kim de la Corée du Nord, dans une certaine mesure aussi la Russie de Poutine et les Etats-Unis de Trump ou encore le gouvernement iranien.  De manière générale, les responsables des régimes peu « populaires » sur la scène internationale, construisent un récit d’auto-reconnaissance. Celui-ci substitue à la reconnaissance des acteurs vivants, la reconnaissance par des forces « extra-humaines » - la mission divine ou  l’histoire . Ainsi, dans ce récit, l’Iran n’a plus besoin de la reconnaissance des acteurs humains mais devait uniquement rendre compte aux puissances divines. En outre, les dirigeants d’un tel pays « diabolisent » les pays qui les stigmatisent de sorte que la non-reconnaissance de ces acteurs deviennent une sorte de  preuve de « distinction ». Ce processus s’observe précisément dans le cas iranien.   

Tout indique donc que la stigmatisation et les sanctions n’inciteront pas les responsables d’un Etat à coopérer. Les décideurs d’un Etat exclu sont généralement capables de construire un récit d’auto-reconnaissance. Une majorité d’analystes estiment que cela a été par exemple le cas pour le Japon à la fin des années vingt, l’Union soviétique lors de sa création après la Première Guerre mondiale, la Corée du Nord de l’après-guerre froide et la Russie de Poutine. En somme, le cas iranien est loin d’être spécifique. Il nous suggère que le refus de considérer les décideurs d’un Etat comme interlocuteur valables sur la scène internationale peut renforcer leur légitimité sur la scène nationale et les inciter à pratiquer une politique au bord de l’abîme. De même les sanctions économiques ne sont pas nécessairement adéquates pour apaiser de tels acteurs. Le récit héroïque et paranoïaque des décideurs d’un tel Etat est incompatible avec des concessions politiques sous pression économique qui risqueraient de les faire apparaître comme « lâches ». 

 

 

 

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