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Billet de blog 8 sept. 2011

Syrie: les prêcheurs relaient la révolution malgré la répression

Le 27 août, alors que les musulmans syriens célèbrent la Nuit du Destin, les forces de répression du régime investissent la mosquée al-Rifa'i de Damas, blessant son prêcheur, le très respecté cheikh Oussama al-Rifa'i, et tuant au moins un des fidèles (1). L'attaque, véritable sacrilège aux yeux de nombreux musulmans,

Thomas Pierret
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Le 27 août, alors que les musulmans syriens célèbrent la Nuit du Destin, les forces de répression du régime investissent la mosquée al-Rifa'i de Damas, blessant son prêcheur, le très respecté cheikh Oussama al-Rifa'i, et tuant au moins un des fidèles (1). L'attaque, véritable sacrilège aux yeux de nombreux musulmans, est à cette date l'épisode le plus violent d'une campagne d'intimidation visant à faire taire les oulémas de la capitale qui osent encore défier le pouvoir.

Le cheikh Oussama al-Rifa'i peu après son hospitalisation

Oussama al-Rifa'i, connu de longue date pour son indépendance d'esprit, apparaît dès le mois de mars comme l'un des prêcheurs damascènes les plus critiques de la violence du régime et de l'absence de réformes politiques tangibles. Au début du mois de Ramadan, alors qu'il séjourne aux lieux saints, son frère Sariya le relaie à la tête de la contestation cléricale. Le premier jour du mois de jeûne, il dénonce ainsi en des termes très durs l’attaque menée contre la ville de Hama par les blindés de l'armée :

«Je ne pensais pas qu’en guise de cadeau à ce peuple et à ce pays, nos dirigeants offriraient du sang et des morts, à Hama et dans les autres gouvernorats. Je ne pensais pas que les crimes de notre armée, que nous avons connue défendant le peuple, irait jusqu’à retourner fusils et chars contre les fils de notre cher peuple en ce mois béni. (…) Soyez sûrs que ma parole parviendra jusqu’aux dirigeants ; je les mettrai en garde que toute la Syrie se soulèvera s’ils ne retirent pas l’armée.»

L’auteur de ces propos n'est pas un bureaucrate du culte que l’on pourrait limoger ou muter sans autre forme de procès, mais le fils de l’un des oulémas syriens les plus influents du siècle dernier, le leader d’un mouvement de prédication contrôlant plusieurs dizaines de mosquées, et une figure très populaire parmi les commerçants damascènes, qui financent ses différents projets caritatifs.

Dans ces circonstances, les autorités tentent d'abord de faire pression sur Sariya al-Rifa'i de manière indirecte, usant notamment de la désinformation. La télévision nationale diffuse ainsi des extraits totalement décontextualisés des sermons du savant. Elle lui fait par exemple dire que « manifester est illicite (haram) », là où il a en réalité affirmé, insistant sur la nécessité de préserver le caractère pacifique de la contestation, que « porter les armes rend illicite le fait de manifester » (2).

Il faut souligner qu’au moment où il tient ces propos, le religieux n’a guère de raisons d'adopter un discours agréable au régime. Quelques jours plus tôt, un jeune membre de son mouvement a été tué lors d’une manifestation. À l’issue de funérailles qui ont tourné à la manifestation anti-régime, les forces de répression ont investi sa mosquée et celle de son frère Oussama, tabassant et arrêtant ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

Par la suite, les autorités s'acharnent sur des disciples de Sariya al-Rifa‘i, tantôt démis de leur fonctions cultuelles (3), tantôt incarcérés (4). Au même moment, un autre de ses adeptes est tué par des assaillants venus « dévaliser » son magasin, incident plutôt exceptionnel dans un pays connu pour son très faible taux de criminalité.

"Le symbole de la liberté, Basil Haylam"

(un des disciples d'al-Rifa'i arrêté pendant le Ramadan)

Ses partisans étant sur des bancs de torture ou menacés de mort, Sariya al-Rifa'i se montre plus vulnérable aux pressions émanant des autorités. Le vendredi 19 août, il délègue un de ses élèves pour prêcher à sa place, arguant de « problèmes de santé », avant de réapparaître dès le lendemain dans sa mosquée, en pleine forme. Personne n'est dupe.

Une semaine plus tard survient l'assaut de la mosquée al-Rifa'i et l'agression contre Oussama al-Rifa'i, revenu entretemps de la Mecque. Beaucoup, parmi les opposants syriens, voient dans cette exaction le pas de trop qui se révélera fatal au régime.

Imaginant que les Damascènes descendront dans la rue comme un seul homme pour protester contre cette profanation, certains appellent à faire du jour de l'Aïd celui du "séisme de Damas" (zilzal al-Sham). Muhammad al-Ya'qubi, un homme de religion exilé depuis plusieurs semaines, exhorte quant à lui les jeunes de la capitale à "ne rentrer chez eux que lorsque le régime sera tombé". S'agissant des quartiers centraux de Damas, il n'y aura toutefois pas de "séisme" mais une simple "secousse", c'est-à-dire des manifestations de faible ampleur.

"Ce jour est ton jour, Ô Damas - Le séisme de Damas"

(en haut, Oussama et Sariya al-Rifa'i; en bas, la mosquée al-Rifa'i)

L'échec du "séisme" résulte d'un maillage sécuritaire extraordinairement dense, de six mois d'arrestations massives mais aussi, peut-être, d'un certain manque de détermination dans la base sociale des oulémas concernés. Oussama al-Rifa'i prêche dans le quartier le plus cher de la capitale (Tanzim Kafr Sousse) et il compte de nombreux commerçants parmi ses disciples.

A l'époque où le Baas était socialiste, une agression contre l'un des guides spirituels de la classe marchande aurait très probablement provoqué une grève du souk. Jusqu'à nouvel ordre, il n'en est plus question aujourd'hui : la récente libéralisation économique a permis l'enrichissement d'un secteur relativement large de la bourgeoisie sunnite, qui ne conçoit aucune sympathie pour le régime mais craint encore plus l'instabilité.

Gardons-nous toutefois de conclure que l'incident de la Nuit du Destin restera sans conséquences car, comme le dit l'adage, "la chair des oulémas est empoisonnée". Nombre de Syriens ont été profondément choqués par les images du cheikh al-Rifa'i sur son lit d'hôpital, la tête ceinte d'un bandage et la robe ensanglantée. Depuis la fin du Ramadan, en outre, des rumeurs font état de tentatives d'assassinat visant de grands oulémas contestataires.

Dans ces circonstances, on voit mal comment le régime, même s'il conserve pour l'instant un avantage écrasant sur le plan militaire, pourrait un jour retrouver une quelconque forme de légitimité auprès de l'opinion de sensibilité religieuse. La chose sera d'autant plus difficile, pour ne pas dire impossible, que le pouvoir a également perdu le soutien de la figure religieuse la plus populaire du pays, le radioprédicateur Ratib al-Nabulsi. Alternant entre critique prudente et silence durant les premiers mois du soulèvement, cette véritable star médiatique effectue actuellement une tournée prolongée à l'étranger et cela, affirme une source sûre, dans le but d'échapper aux pressions officielles.

Le Dr Ratib al-Nabulsi

En dépit de ce climat troublé, un homme de religion garde néanmoins le cap, insensible aux manoeuvres d'intimidation de l'appareil sécuritaire. Dans son dernier sermon en date, le nonagénaire Cheikh des Lecteurs du Coran Krayyim Rajih affirme ainsi qu'il continuera de "dire la vérité quoiqu'il arrive, même si vient le Déluge". Il dénonce une armée qui "nous tue grâce à l'argent de nos impôts" et qui, à la différence de l'ancien colonisateur français, ne respecte même plus la sacralité des mosquées. Certes, arrestations et violences policières ont divisé par trois l'audience du savant, qui s'adressait autrefois à plus de six milles personnes chaque vendredi. A l'heure de Youtube, cependant, tous les Syriens peuvent désormais assister, presqu'en direct, aux réquisitoires hebdomadaires du Cheikh des Lecteurs.

(P.S. ajouté le 10 septembre 2011: suite au sermon précité, les autorités ont décidé de démettre Krayyim Rajih de ses fonctions de prêcheur)

Krayyim Rajih

Notes

(1) La victime, Muhammad Khayr Alabi, est décédé de ses blessures trois jours après l'attaque. Voir ici une vidéo de ses funérailles, au cours desquelles les participants ont scandé des slogans hostiles au régime.

(2) Voir sa mise au point ici.

(3) Khalid al-Kawki, son frère al-Tayyib et Ayman al-Qawaqji.

(4) Muhammad Hamza, Basil Haylam. Un autre élève d’al-Rifa‘i, Issam Zaghlul, est arrêté au même moment en tant qu'animateur d'un mouvement de protestation organisé par les avocats damascènes.

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