Thomas Pierret
Lecturer in Contemporary Islam, University of Edinburgh
Abonné·e de Mediapart

55 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 déc. 2012

Syrie : Jabhat al-Nusra, l'erreur américaine

La décision annoncée hier par le gouvernement américain d'inscrire le groupe syrien Jabhat al-Nusra (le Front du Soutien) sur la liste des organisations terroristes internationales est une erreur aux conséquences potentiellement désastreuses. 

Thomas Pierret
Lecturer in Contemporary Islam, University of Edinburgh
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La décision annoncée hier par le gouvernement américain d'inscrire le groupe syrien Jabhat al-Nusra (le Front du Soutien) sur la liste des organisations terroristes internationales est une erreur aux conséquences potentiellement désastreuses. 

Les Etats-Unis n'ont pas nécessairement tort d'affirmer que Jabhat al-Nusra est liée à al-Qaeda : cette dernière n'a pas formellement adoubé al-Nusra mais l'organisation syrienne a néanmoins reçu l'approbation du site Shumukh al-Islam, considéré comme une référence dans les milieux salafistes-jihadistes. Par ailleurs, Jabhat al-Nusra s'est distingué des autres groupes armés syriens en revendiquant des attentats qui, visant des cibles militaires et sécuritaires en zone urbaine, témoignaient d'une totale indifférence à l'égard des civils qui pouvaient se trouver dans les environs. Enfin, la rhétorique anti-alaouite adoptée par le groupe est indéniablement inquiétante. Mon propos n'est toutefois pas ici d'évaluer le caractère plus ou moins "terroriste" de Jabhat al-Nusra mais plutôt de souligner le caractère politiquement inopportun de la décision américaine. 

Premièrement, l'inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste des organisations terroristes internationales est un merveilleux cadeau fait à Assad, qui a qualifié ses opposants de terroristes islamistes dès les premiers jours de la révolution. Souhaitant ardemment affronter des jihadistes plutôt qu'un mouvement démocratique, le régime syrien a, dans les premières semaines du soulèvement, libéré des islamistes radicaux dont certains ont ultérieurement participé à la création de groupes tels que Jabhat al-Nusra. La genèse de ce dernier mouvement est d'ailleurs obscure, de lourds soupçons existant quant à une possible manipulation de la part des services secrets d'Assad (voir à ce propos l'article de François Burgat et Romain Caillet).
Paradoxalement, la criminalisation de Jabhat al-Nusra par les USA est aussi un cadeau fait au groupe lui-même puisqu'elle lui confère un surcroît de crédibilité en raison de la haine croissante de l'Occident observée parmi les Syriens. Depuis deux ans, ces derniers ont été abandonnés à une répression effroyable par les acteurs internationaux, qui ont assisté sans broncher à la destruction de villes entières par des bombardements terrestres et aériens. Sur le plan diplomatique, les Etats-Unis ont donné et continuent de donner du temps au régime syrien en soutenant qu'il est possible d'arriver à une "solution politique" en discutant avec les Russes et cela en dépit du fait que leurs échecs répétés ont démontré le caractère totalement vain de cette démarche. Qui plus est, les USA ont entravé les livraisons d'armes aux insurgés syriens, posant en particulier leur veto à l'acquisition par ces derniers de missiles antiaériens dont ils ont cruellement besoin pour se défendre face aux bombardiers du régime.

Dans un tel contexte, l'inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste des organisations terroristes est perçue comme une ultime trahison par une grande partie des Syriens. Il faut bien comprendre que ces derniers ne perçoivent pas le groupe jihadiste du point de vue de la guerre américaine contre le terrorisme, dont ils n'ont que faire dans les circonstances actuelles, mais plutôt sur la base de leurs réalités quotidiennes. Dans cette perspective, Jabhat al-Nusra est perçue comme un groupe défendant la population contre les forces d'Assad et cela en raison de son efficacité redoutable sur le plan militaire. Certes, le groupe a d'abord suscité la réprobation, en raison des soupçons de manipulation par le régime et des nombreuses victimes civiles de ses attentats. Toutefois, les choses ont changé au cours des derniers mois en raison de l'implication croissante de Jabhat al-Nusra dans des opérations de guérilla classiques, en particulier dans la région d'Alep. Le groupe y a ainsi participé au siège de nombreuses positions de l'armée d'Assad en collaboration avec d'autres bataillons rebelles. Déterminés à mourrir en martyrs, les combattants d'al-Nusra montent systématiquement en première ligne et y font preuve d'un courage qui impressionne leurs compagnons d'armes. Ajoutons que les jihadistes suscitent également la sympathie en raison de leur discipline, qui contraste avec les pillages et enlèvements crapuleux pratiqués par certains éléments de la rébellion. L'autorité morale acquise par les membres de Jabhat al-Nusra dans certaines régions a parfois conduit d'autres groupes armés à solliciter leur arbitrage dans les conflits qui les opposent. En résumé, le profond désespoir qui s'est emparé des Syriens après deux ans de massacres a fait de Jabhat al-Nusra un acteur légitime aux yeux d'un grand nombre de gens qui ne sont nullement des extrémistes : tout ce qui les préoccupe est que les jihadistes se battent dans leur camp à l'heure où le reste du monde les a abandonnés. C'est de ce point de vue qu'il faut comprendre la dénonciation de la décision américaine par de larges segments de l'opposition syrienne qui rejettent pourtant les idées et méthodes de Jabhat al-Nusra.

L'idée selon laquelle l'inscription de Jabhat al-Nusra sur la liste américaine des organisations terroristes risque de renforcer la popularité du groupe n'est pas un simple hypothèse mais s'appuie déjà sur des faits. J'étais hier soir en compagnie d'un opposant syrien, coordinateur d'une coalition politico-militaire rassemblant bataillons rebelles et activistes de la société civile dans la région d'Alep. Pendant notre discussion, mon interlocuteur reçut un message lui annonçant que quatre bataillons de sa coalition quittaient cette dernière pour rejoindre Jabhat al-Nusra ... 

Un dernier problème est que la criminalisation de Jabhat al-Nusra par les Etats-Unis risque de rendre impossible la réintégration future de certains de ses éléments dans le mainstream de l'opposition syrienne. La montée en puissance du groupe au cours des derniers mois et sa popularité croissante se sont traduites par le recrutement d'un nombre croissante de (très) jeunes syriens qui ne sont pas forcément des partisans déterminés du jihad global ou de l'extermination des alaouites. Il aurait été préférable de laisser la porte ouverte à ces éléments plutôt que de les conforter dans l'idée que le monde entier fait le jeu du régime. 

Pour conclure : si les Etats-Unis souhaitaient sincèrement limiter l'importance du courant salafiste-jihadiste au sein de l'opposition syrienne, ils auraient dû soutenir sérieusement les autres composantes de cette dernière, option qu'ils ont constamment rejetée au profit de palabres diplomatiques dont ils savent pertinemment bien qu'ils sont voués à l'échec. 

"Le Front du Soutien aux Gens de Syrie" © 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment combattre l’enracinement du Rassemblement national
Guillaume Ancelet et Marine Tondelier, candidats malheureux de l’union de la gauche dans des terres où l’extrême droite prospère, racontent leur expérience du terrain. Avec l’historien Roger Martelli, ils esquissent les conditions pour reconquérir l’électorat perdu par le camp de l’égalité. 
par Fabien Escalona et Lucie Delaporte
Journal
La nomination d’Éric Coquerel suscite une polémique parmi les féministes
Plusieurs militantes ont affirmé que le député insoumis, élu jeudi président de la commission des finances, a déjà eu un comportement inapproprié avec des femmes. Mais en l’absence de signalement, aucune enquête n’a abouti. L’intéressé dément, tout en admettant avoir « évolué » depuis #MeToo.
par Lénaïg Bredoux et Mathieu Dejean
Journal — Parlement
Les macronistes et LR préfèrent les amendes à la parité
Moins de femmes ont été élues députées en 2022 qu’en 2017. Plutôt que respecter les règles aux législatives, des partis ont préféré payer de lourdes amendes : plus de 400 000 euros pour Ensemble, et 1,3 million pour Les Républicains, selon nos calculs. Certains détournent aussi l’esprit de la loi.
par Pierre Januel
Journal — Santé
Entre croyances et tabous, une psychiatrie au chevet des patients « venus d’ailleurs »
Dans beaucoup de familles issues de l’immigration, les problèmes psychiques sont tus, ou traités par des solutions radicales liées à la culture du pays d’origine. La psychiatrie transculturelle, en prenant en compte les croyances des individus, veut offrir les soins les plus adaptés. Témoignages.
par Céline Beaury et Latifa Oulkhouir (Bondy Blog)

La sélection du Club

Billet de blog
Les services publics ne doivent pas être les victimes de l’inflation
L’inflation galopante rappelle que le monde compte de plus en plus de travailleurs pauvres dans la fonction publique. Les Etats ont pourtant les moyens de financer des services publics de qualité : il faut faire contribuer les plus riches et les multinationales.
par Irene Ovonji-Odida
Billet de blog
Pourquoi les fonctionnaires se font (encore) avoir
3,5 % d'augmentation du point d'indice, c'est bien moins que l'inflation de 5,5%. Mais il y a pire, il y a la communication du gouvernement.
par Camaradepopof
Billet de blog
Oui, l’inflation s’explique bien par une boucle prix – profits !
Il est difficile d’exonérer le patronat de ces secteurs de l’inflation galopante. C’est pourquoi les mesures de blocage des prix sont nécessaires pour ralentir l’inflation et défendre le pouvoir d’achat des travailleurs. Par Sylvain Billot, statisticien économiste, diplômé de l’Ensae qui forme les administrateurs de l’Insee.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
L’inflation, un poison qui se diffuse lentement
« L’inflation est un masque : elle donne l’illusion de l’aisance, elle gomme les erreurs, elle n’enrichit que les spéculateurs, elle est prime à l’insouciance, potion à court terme et poison à long terme, victoire de la cigale sur la fourmi », J-Y Naudet, 2010.
par Anice Lajnef