Assassinat d'un "cheikh du pouvoir" à Damas

الخطاب الذي تسبب بأغتيال الشيخ السوري أحمد صادق © HananNoura

Si rares sont les oulémas de Damas qui ont osé critiquer ouvertement la répression menée par le régime baasiste depuis mars 2011 (1), rares sont également ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de la propagande officielle en dénonçant le soulèvement comme le fruit d'un complot étranger. Ces "oulémas du pouvoir" sont désormais encore moins nombreux après l'assassinat hier à Damas du cheikh Ahmad Sadiq, prêcheur de la mosquée Anas bin Malik. Sadiq est la seconde personnalité religieuse proche du régime à être assassinée depuis le début de la révolution, le Grand Mufti Ahmad Hassoun ayant déjà perdu son fils Sariya dans des circonstances similaires en octobre dernier. 

Certains opposants accusent les autorités d'avoir liquidé Sadiq en raison d'un différend concernant le montant demandé par le clerc aux mukhabarat (services de renseignement) en échange d'informations sur les milieux contestataires. Cependant, cette version des faits illustre bien le fait que la victime faisait l'objet, dans les milieux hostiles au régime, d'une haine qui lui a sans doute été fatale.

Sadiq n'a pas attendu mars 2011 pour devenir l'une des figures les plus haïes de la scène religieuse damascène. Au milieu des années 2000, âgé d'à peine trente ans (il est né en 1975), il se voit confier la chaire d'une grande mosquée de la capitale et compte parmi les prêcheurs qui se relaient chaque vendredi à la prestigieuse mosquée des Omeyyades (2). En 2006, il reçoit même l'insigne honneur de prononcer le sermon de l'Aïd en présence du président Assad. 

Cette carrière fulgurante ne doit pas grand chose au curriculum de l'intéressé, largement perçu comme un "prétendu cheikh" (mustachyikh) parce que, comme nombre de clercs proches du pouvoir, il est titulaire d'un diplôme de complaisance délivré par une université pakistanaise. Son ascension résulte plutôt de liens étroits avec les mukhabarat. En 2007, un vieux cheikh du Midan se plaignait ainsi à l'auteur de ces lignes que Sadiq cherchait, grâce à ses relations, à l'écarter de sa mosquée pour en prendre le contrôle. A la même époque, la rumeur affirmait que son sermon devant le président avait coûté à Sadiq 200.000 livres syriennes. Cette réputation vaudra au clerc le statut peu enviable de "videur de mosquées" : il lui arrive ainsi de prêcher devant un public composé d’à peine une vingtaine de fidèles et ce au coeur d'un quartier, le Midan, connu pour sa profonde religiosité. 

Lorsque le soulèvement éclate en mars 2011, Sadiq adopte le comportement attendu des clients du régime en relayant les théories conspirationnistes de ce dernier. Toutefois, certains affirment que le clerc aurait également dénoncé des opposants aux autorités pendant la vague de contestation observée dans les mosquées de Damas en août 2011, un rôle de délateur qui lui vaudra d'être qualifié d'uwayni ("collabo") et, sans doute, de connaître la fin tragique qui fut la sienne hier. 

 

NB: la vidéo qui accompagne ce billet est un montage réalisé par des partisans du régime en hommage à Ahmad Sadiq

 

NOTES

(1) Voir mon précédent billet sur les oulémas contestataires.

(2) Ce système de rotation à pris fin en 2008 lorsque la chaire des Omeyyades a été confiée au Dr Said Ramadan al-Buti.

 

 

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