Armes chimiques : les images qui accablent Assad

Si le rapport de l'ONU sur l'attaque chimique perpétrée à Damas le 21 août dernier conclut formellement à l'utilisation d'un agent neurotoxique de type sarin, il ne désigne toutefois pas explicitement l'auteur des faits. Par conséquent, il ne ferme pas complètement la porte aux thèses conspirationnistes

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Si le rapport de l'ONU sur l'attaque chimique perpétrée à Damas le 21 août dernier conclut formellement à l'utilisation d'un agent neurotoxique de type sarin, il ne désigne toutefois pas explicitement l'auteur des faits. Par conséquent, il ne ferme pas complètement la porte aux thèses conspirationnistes de ceux qui, de la mouvance pro-Assad (1) à l'activiste syrien pro-russe Haytham Manna (2), en passant par l'ex-otage belge Pierre Piccinin, voient dans le massacre de la Ghouta un "coup monté" par lequel les rebelles auraient cherché à provoquer une intervention occidentale. 

Avant même la publication du rapport de l'ONU, le caractère fantaisiste de la théorie du complot pouvait être établi sur la base d'un argument technologique : la production et la militarisation de sarin sont des opérations extrêmement complexes, sans parler du ciblage simultané de huit localités différentes au moyen de têtes chimiques. Or, toutes les tentatives connues de militants jihadistes dans la région pour se procurer et utiliser des armes chimiques ont démontré leur absence totale de maîtrise technologique en la matière (3). Deux éléments contenus dans le rapport de l'ONU viennent confirmer cette présomption en apportant la preuve formelle de la responsabilité du régime.

Le premier élément est l'analyse des trajectoires de deux des projectiles retrouvés sur les sites visés, trajectoires dont l'origine se situe dans des régions sous contrôle du régime. Le second élément, encore plus confondant, concerne les roquettes de gros calibres (330mm) retrouvées sur les sites attaqués et sur lesquelles les enquêteurs ont prélevé des traces de sarin (4).

Peu après les faits, certains médias prorégimes avaient mis en avant le caractère "artisanal" de ces roquettes pour incriminer les rebelles (5). Il est vrai que ces munitions ne correspondent à aucun modèle connu et présentent un aspect bricolé du fait de l'absence de peinture. Toutefois, comme l'ont souligné les enquêteurs de l'ONU, elles sont en réalité d'une facture relativement complexe du fait notamment de la présence de sondes barométriques "permettant de déclencher l'épandage des doses d'agent innervant à une faible altitude avant impact". 

L'argumentaire des pro-Assad fut mis à mal dès le 27 août suite à la mise en ligne d'images qui, en dépit de leur importance capitale, n'ont guère retenu l'attention des médias occidentaux. Ces images, diffusées sur la blogosphère anglophone par Brown Moses, montrent des bérets rouges de la Garde Républicaine d'Assad procédant au tir de l'une desdites roquettes « artisanales » au moyen d’un lanceur iranien de type Falaq-2. Pris de court par la diffusion de ce document vidéo, les services de communication du régime syrien durent revoir leur stratégie dans l'urgence. Après avoir lui aussi mis en avant le caractère "artisanal" des roquettes pour accuser les rebelles, le site d'information Syria Truth, qui se fait régulièrement l’écho de « fuites » orchestrées par les autorités de Damas, reconnaissait ainsi que les projectiles concernés provenaient bien des arsenaux loyalistes mais qu’il s’agissait en réalité de munitions de type fuel air explosive (FAE)plutôt que d’armes chimiques. 

Il n'est pas impossible que les roquettes en question aient été utilisées avec des charges FAE (6), mais le rapport de l'ONU démontre que le 21 août, elles étaient bel et bien équipées de têtes chimiques. Combinée au rapport de l'ONU, les images évoquées ici ne laissent donc aucune espèce de doute quant à la culpabilité du régime de Bachar al-Assad dans l'attaque chimique la plus meurtrière depuis la tragédie de Halabja en 1988 (7). 

Addendum du 22 septembre 2013

Il y a deux jours, la thèse de la responsabilité des rebelles dans l'attaque chimique du 21 août prenait encore un peu plus de plomb dans l'aile avec la révélation du caractère frauduleux d'un article en ce sens publié par le site Mint Press.

Notes

(1) Voir par exemple Bahar Kimyongür, "False Flag, l'arme fatale des rebelles syriens", Investig'action, 17 septembre 2013.

(2) "Syrie : 'les attaques chimiques sont un coup monté'", Le Vif-L'Express, 27 août 2013.

(3) En mai, certains médias avaient affirmé que des membres de Jabhat al-Nusra avaient été arrêtés en Turquie en possession de sarin. En réalité, les individus concernés sont actuellement jugés pour une tentative de fabrication d'armes chimiques.

(4) Ces munitions ont été analysées en détails par le blog Brown Moses.

(5) Voir par exemple cet article (en arabe) publié le 23 août par le quotidien libanais al-Safir. En réalité, l’usage de munitions improvisées par les forces loyalistes a été documenté de longue date. Il s’agit notamment de bombes-barils et d’obus de mortier assistés par fusée (improvised rocket-assisted mortar, IRAM). 

(6) C'est peut-être le cas de la roquette dont on peut voir le lancer sur les images évoquées ici, tournées de jour et montrant donc une autre attaque que celle, nocturne du 21 août.

(7) Depuis la publication du rapport de l'ONU, de nouveaux documents vidéos extrêmement douteux ont été mis en ligne afin d'incriminer les rebelles. On y voit notamment de prétendus membres de la brigade al-Islam menant une "attaque chimique" au moyen d'un canon D-30 de 122mm. Parmi plusieurs invraisemblances, le bloggeur Brown Moses relève notamment que, contrairement à ce qu'affirment certains défenseurs de la théorie du complot, le rapport de l'ONU ne fait nulle mention de munitions de 122mm (l'annexe n° 5 sur les munitions évoque des projectiles de 140mm et 330mm). J'ajouterai pour ma part que les bannières que les "rebelles" ont pris soin d'apposer sur leur canon (curieuse précaution s'agissant d'une opération "false flag") n'ont aucune espèce de ressemblance avec le véritable drapeau de la brigade al-Islam mais imitent plutôt le graphisme des bannières de Jabhat al-Nusra. Ajoutons que toutes les vidéos officielles de la brigade al-Islam sont caractérisées par l'insertion d'un logo distinctif qui, bien que facile à contrefaire, n'apparaît pas ici.

 

 

 

 

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