Pourquoi le régime syrien parvient-il encore à résister?

Après plus d’une année de soulèvement en Syrie, la capacité de résistance affichée par le régime de la famille Assad ne manque pas de susciter des interrogations chez les observateurs. L'idée s'est répandue selon laquelle cette résistance ne résulterait pas uniquement de l’usage de la force brute mais de l’existence de « soutiens » au sein de la population.

Après plus d’une année de soulèvement en Syrie, la capacité de résistance affichée par le régime de la famille Assad ne manque pas de susciter des interrogations chez les observateurs. L'idée s'est répandue selon laquelle cette résistance ne résulterait pas uniquement de l’usage de la force brute mais de l’existence de « soutiens » au sein de la population.

Ces soutiens proviendraient d’un groupe plus large que la seule communauté alaouite du président Assad et incluraient également d’autres minorités religieuses (en particulier chrétiennes) craignant l'avènement d'un pouvoir islamiste sunnite, des classes sociales privilégiées ayant bénéficié de la libéralisation économique, des hauts fonctionnaires dont on attend toujours les défections massives, et des cadres du parti Baas inquiets de voir disparaître un système auquel ils doivent tout. Plus largement, le soulèvement souffrirait aussi d’un déficit de légitimité populaire dont attesterait l’absence, à Damas et Alep, de marées humaines protestataires sur le modèle de la place Tahrir au Caire.

Tout cela témoignerait du fait qu’il existerait en Syrie une « majorité silencieuse » peut être guère favorable au régime mais pas forcément plus enthousiaste à l’endroit du mouvement révolutionnaire. Au final, on ferait face à une société divisée et donc à une situation plus complexe qu’en Tunisie et en Égypte, où une apparente unanimité populaire n’aurait mis que quelques semaines à emporter Ben Ali et Moubarak.

Le soutien au régime d’une partie des Syriens non-alaouites est une réalité, tout comme la passivité d’un grand nombre de leurs compatriotes. Cependant, croire que ces attitudes expliquent la solidité du régime des Assad revient à prendre des conséquences pour des causes. En effet, nous ferons ici l’hypothèse que le régime syrien ne demeure pas « fort » parce qu’il jouit d’un certain soutien populaire mais, à l’inverse, qu’il parvient à générer des soutiens parce qu’il est fort. Or, cette force, il la tire d’une seule chose : sa détermination et sa capacité à user de la violence grâce à la structuration de son armée autour d’un noyau confessionnel alaouite, lequel constituerait jusqu’à 70% du corps des officiers et l’essentiel des effectifs des divisions d’élite. Sans ce facteur, les autres types de « soutiens » se seraient montrés tout aussi réversibles en Syrie qu’en Tunisie et en Égypte, et auraient donc été aussi inutiles à Assad qu’à Ben Ali et Moubarak.

Que l’élite politico-militaire syrienne soit composée de membres d’une minorité religieuse est bien le seul « atout » spécifique au régime des Assad. L’Égypte possède elle aussi une population chrétienne substantielle puisque comme en Syrie, elle représenterait dans les 10% de la population. Or, pas plus que la présence de figures chrétiennes parmi les opposants syriens (Michel Kilo, Georges Sabra), la présence de manifestants coptes sur la place Tahrir en février 2011 ne démontre nullement l’adhésion de la majorité de leurs communautés au projet révolutionnaire. Il est en réalité fort probable que la plupart des chrétiens d’Égypte n’ont guère conçu d’enthousiasme à l’égard d’une révolution dont ils se doutaient bien qu’elle amènerait les islamistes au pouvoir. La chose importait peu car, comme l’aurait dit Staline : les chrétiens d’Égypte (ou de Syrie), combien de divisions ? Pour le dire moins trivialement, en quoi des minorités dépourvues d’influence significative sur l’armée et l’appareil d’État peuvent-elle contribuer à empêcher la chute d’un régime politique contesté ? 

L’existence de classes sociales privilégiées ayant bénéficié de l’ouverture économique n’est pas davantage une spécificité syrienne, Tunisie et Égypte ayant même une bonne longueur d’avance en matière de tournant néo-libéral. La mise en place de réseaux clientélistes liant monde des affaires et élite politique est une pratique de pouvoir à laquelle Ben Ali et Moubarak ont également eu recours mais qui ne les a pas sauvés le moment venu. On a certes beaucoup évoqué le ras-le-bol des milieux d’affaires tunisiens face au parasitage de leurs activités par la famille de l’épouse de Ben Ali, Leïla Trabelsi, mais les entrepreneurs syriens ont tout autant souffert du racket organisé par l’entourage d’Assad et en particulier par son cousin Rami Makhlouf. Sans monter aussi haut dans l’échelle sociale, la libéralisation économique a produit, dans tous les pays concernés, de nouvelles classes moyennes éduquées, relativement aisée et dépendant économiquement du secteur privé plutôt que du public. Ni à Tunis, ni au Caire, ces catégories sociales n’ont manifesté la moindre gratitude envers les potentats contestés par la rue : elles ont au contraire joué un rôle-clé dans le déclenchement du mouvement de protestation, rôle symbolisé en Égypte par la figure de l’informaticien Wael Ghonim.

Quant à la présence en Syrie d’un parti-État tentaculaire, le Baas, elle est également loin de constituer une exception. Le Rassemblement Constitutionnel Démocratique de Ben Ali et le Parti National Démocratique de Moubarak n’avaient pas grand chose à lui envier en termes d’hégémonie sur le champ politique et de capacité de patronage. Pourtant, ces partis n’ont été d’aucun secours à leurs leaders lorsque leurs généraux ont refusé de faire donner la troupe contre les manifestants : de même que les Coptes se sont résignés au changement et que les bourgeoisies tunisienne et égyptienne se sont ralliées aux nouveaux pouvoirs, cadres du parti et hauts fonctionnaires ont retourné leurs vestes en espérant trouver une place dans le nouvel ordre.

En Syrie, la possibilité donnée à Assad d’utiliser une armée sous contrôle alaouite a induit chez les acteurs des calculs radicalement différents. À la différence des minorités religieuses, la bourgeoisie et les classes moyennes sunnites n’avaient pas peur, en mars 2011, de ce qui apparaissait alors comme l’alternative la plus crédible au régime baasiste, à savoir un gouvernement conservateur ou islamiste sunnite. S’il leur avait été offert de voter librement, les bourgeois syriens, qui s’émerveillaient alors du modèle proposé par l’AKP turc, auraient sans doute mis aux commandes un parti de ce type (1). Le problème, et les Syriens le savent, est que de telles élections libres relèvent ici de la pure fiction : parce que fondé sur un socle confessionnel, le régime syrien est à la fois impossible à réformer et en mesure de défendre son existence quel qu’en soit le prix. Dans ces circonstances, le changement politique n’est pas synonyme de transition démocratique ou de coup d’État relativement « propre », mais de guerre civile. C’est là un prix bien trop élevé pour ceux qui entendent préserver une existence matériellement confortable.

En d’autres termes, la bourgeoisie sunnite ne craint pas l’alternative à Assad mais bien les modalités du changement de régime, c’est-à-dire le chaos et la violence. L’éventail des positionnements est donc bien plus complexe qu’une simple dichotomie entre « opposants » (fussent-ils silencieux en raison de la crainte de la répression) et « pro-régimes » : il faut y ajouter ceux qui, dans un monde idéal, rêveraient d’être débarrassés du régime actuel mais qui, dans le monde réel, préfèrent un statu quo médiocre à un changement périlleux.

En dernier ressort, et exception faite des minorités religieuses, c’est donc la certitude que le régime peut et veut employer la force qui engendre des soutiens dans la société, et non l’inverse. On peut formuler le même type de raisonnement s’agissant des hauts fonctionnaires et des cadres du parti hégémonique. Ambassadeurs, administrateurs et chefs de sections ne restent pas nécessairement à leur poste parce qu'ils considèrent le régime comme « légitime » mais en raison d’un calcul qui les conduit à penser que ce régime a la volonté et les moyens de se défendre, et donc de survivre à leur propre défection ainsi que, le cas échéant, d’exercer des représailles contre eux-mêmes et leurs familles.

Venons-en maintenant à la question de la participation populaire dans les protestations. Il faut, pour commencer, tordre le cou à l’idée selon laquelle l’existence d’une « majorité silencieuse » témoignerait de la faiblesse de l’opposition au régime. En réalité, le concept de majorité silencieuse est profondément fallacieux s’agissant d’un système non-démocratique. Il constitue tout au moins d’un pléonasme puisqu’en l’absence d’élections libres, la majorité est toujours silencieuse : hormis peut-être quelque micro-État, aucun pays dans l’histoire a jamais vu la moitié de sa population battre le pavé. Qui plus est, il n’est pas du tout sûr que la révolution ait moins mobilisé en Syrie qu’en Égypte. Il faut dépasser ici la fétichisation de la place Tahrir, dont l’absence d’équivalent en Syrie attesterait, selon certains, du manque de représentativité du mouvement révolutionnaire dans ce dernier pays. 

Il est d’abord nécessaire de souligner que l’ampleur des manifestations cairotes antérieures à la chute de Moubarak a été largement exagérée par la chaîne Al Jazeera, dont le parti-pris ne gênait pas, à l’époque, la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui sa couverture indéniablement partisane de la révolution syrienne. La place Tahrir n’a jamais accueilli un million de manifestants, pour la bonne et simple raison qu’elle n’est pas assez vaste pour cela. Ceux qui se sont essayés à des évaluations plus sérieuses proposent des chiffres allant de moins de 100.000 à un demi-million. Eu égard à la taille modeste de la place et aux taux de concentration de foules visibles sur les images télévisées, c’est l’estimation la plus basse qui nous paraît aussi la plus crédible.

À supposer même que 200.000 personnes se soient réunies en même temps sur Tahrir, les extrapolations que l’ont peut en faire au niveau national suggèrent des chiffres relativement modestes : on sait qu’il y a eu des manifestations imposantes (mais nécessairement moins grandes qu’au Caire) à Alexandrie et Suez mais que les défilés observés ailleurs étaient beaucoup moins impressionnants. Dans ces circonstances, on voit mal comment le nombre total de manifestants aurait pu dépasser, en criant fort, une poignée de millions.

Il ne s’agit pas ici de minimiser la « représentativité » du mouvement révolutionnaire égyptien : son expansion relativement limitée sur le territoire national est parfaitement normale eu égard au fait que ce mouvement a été couronné de succès au bout de trois semaines et n’a donc guère eu le temps de s’implanter profondément dans certaines régions. Il en est allé autrement en Syrie, ou l’étirement de la révolution sur plus d’une année a conduit à l’émergence d’une situation insurrectionnelle dans plus de la moitié des provinces du pays. Il n’y a certes pas eu de "place Tahrir" à Damas, parce que les forces de sécurité se sont données pour priorité d’empêcher un tel scénario. Toutefois, il y a bien eu de tels rassemblements à Homs et Hama, où ils furent proportionnellement plus réussis qu’au Caire jusqu’à ce que les chars de l’armée viennent écraser la contestation (2). Pas de Tahrir à Damas, mais de grands et fréquents défilés protestataires dans les banlieues de la capitale qui abritent la majorité de sa population (3) et même parfois dans des quartiers plus centraux (4). Pas de Tahrir à Damas, mais des rassemblements hebdomadaires dans des centaines de villages et de bourgades du pays (5). 

Tout ceci s’est produit, rappelons-le, dans un contexte incomparablement moins favorable à l’engagement contestataire qu’en Égypte : alors qu’au Caire l’armée se contentait d’observer passivement les agressions des nervis de Moubarak contre les manifestants, en Syrie, elle s’est jointe avec entrain à la répression. L’accroissement conséquent des risques de l’engagement a eu pour effet d’inhiber la participation d’une population très importante (logiquement beaucoup plus nombreuse que les protestataires eux-mêmes), profondément hostile au régime mais terrifiée par la répression. L’ampleur et la durée du mouvement révolutionnaire syrien malgré ces circonstances témoignent donc d’un ancrage populaire extrêmement solide et peut-être supérieur à celui de son équivalent égyptien.

Notre intention ici n’était pas de nier la division de l’opinion publique syrienne entre opposants au régime, partisans de ce dernier et indécis. Nous souhaitions plutôt rappeler, premièrement, que les choses n'étaient pas différentes en Tunisie et en Égypte, et deuxièmement, que ce n’est de toutes façons pas cela qui explique la capacité d'Assad à survivre à la contestation. Si les clans Ben Ali et Moubarak sont tombés, c’est parce qu’ils n’étaient pas organiquement liés à l’élite militaire, qui les a donc utilisés comme fusibles afin de sauver ce qui pouvait l’être du régime au sens large. Une telle dissociation n’est pas possible en Syrie où, en plus du facteur confessionnel, bon nombre de parents du président, dont son frère Maher et son cousin Hafez Makhlouf, commandent personnellement les branches les plus puissantes de l’appareil militaro-sécuritaire. C’est la raison pour laquelle il est malheureusement probable que toute sortie de crise en Syrie implique soit la survie du régime Assad, soit la destruction d’une grande partie de l’appareil d’État par une insurrection armée ou une intervention militaire extérieure.

NOTES

(1) Sur les relations entre élites économiques et élites religieuses en Syrie, voir le IVe chapitre de mon ouvrage Baas et Islam en Syrie. La dynastie Assad face aux oulémas (Paris, PUF, 2011).

(2) En prenant en compte la taille respective des villes concernées, une manifestation organisée à Hama devrait rassembler 6000 personnes afin d’égaler en ampleur une manifestation de 200.000 personnes au Caire. Les images disponibles laissent peu de doutes quant au fait que ce nombre a été largement dépassé à Hama durant l'été 2011.

(3) Funérailles-manifestation à Douma, 3 avril 2011.

(4) Funérailles-manifestation dans le Midan, 15 octobre 2011; manifestation à Mezze, février 2012

(5) Manifestation à Qalaat al-Mudiq, province de Hama, 30 août 2011.

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