Thomas Schauder
Professeur de philosophie
Abonné·e de Mediapart

26 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 mars 2019

Toutes les paroles se valent-elles ?

Alors que le Web fête ses 30 ans ce mardi, Thomas Schauder, professeur de philosophie, s’interroge sur la liberté d’expression, qui est souvent revendiquée par tout-un-chacun comme « l’égalité d’expression » – même si l’on n’a rien à dire.

Thomas Schauder
Professeur de philosophie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chronique Phil’d’actu, par Thomas Schauder. Dans ma dernière chronique, je m’interrogeais sur la liberté d’expression et ses limites. Je montrais que pour des raisons aussi bien éthiques que politiques, il n’était ni possible ni souhaitable de tout dire.

A la veille de fêter les 30 ans d’Internet, force est de constater que cet outil a révolutionné notre rapport à l’écrit et à la parole. Il offre des possibilités inédites dans l’histoire de l’humanité pour résister à l’oppression politique comme pour diffuser la propagande, partager les connaissances autant que les fausses nouvelles, communiquer instantanément partout sur terre, y compris pour insulter ou harceler.

Cette révolution invite à prendre la question classique « peut-on tout dire ? » par un autre bout : pourquoi désire-t-on dire ? Pourquoi chacun pense-t-il que son opinion mérite d’être connue des autres ? Pourquoi en sommes-nous arrivés à penser que toutes les paroles se valent ?

Les fins de l’expression

La question « pourquoi » a toujours deux sens possibles : « pourquoi » et « pour quoi ». Autrement dit « quelle est la cause » et « quelle est la finalité ». Bien souvent, nous faisons ou désirons des choses sans savoir « pour quoi » : nous oublions si ces choses sont pour nous des fins ou des moyens. Ainsi, Aristote disait du bonheur qu’il est « la fin ultime » de toute action et en aucun cas un moyen pour autre chose. Nous désirons l’argent, la santé, la renommée, le travail et tout le reste non pour eux-mêmes, mais parce que nous pensons, à tort ou à raison, qu’ils nous permettront d’être heureux.

Dans les textes qui la définissent, la liberté d’expression est accordée aux citoyens comme un moyen d’exprimer leur opinion. C’est en ce sens que va l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, qui lie la liberté d’expression à la liberté d’opinion. De même chez Spinoza, la liberté d’expression doit être garantie parce que le souverain peut contraindre les actes, mais pas les pensées :

« [Il] s’ensuivra donc nécessairement que ces hommes, chaque jour, penseront une chose et en exprimeront une autre, et par conséquent que la loyauté, tout à fait nécessaire dans une république, sera corrompue, et que la flatterie et la perfidie, choses vraiment détestables, seront encouragées. »

C’est pour tisser un lien social fondé sur la confiance et la sécurité que Spinoza encourage la liberté d’expression. Mais dans les deux cas cités, la liberté d’expression n’existe pas pour elle-même, indépendamment de la pensée qu’elle exprime. Il s’agit de trouver un équilibre entre « l’intériorité » du sujet et son insertion dans le corps social. C’est pourquoi la liberté d’expression est nécessairement limitée, pour garantir une vie sociale la plus apaisée possible.

A présent, faisons une expérience de pensée : imaginons quelqu’un qui n’a rien à dire, mais voudrait le dire quand même. Quelqu’un qui n’a aucune idée de ce dont il parle, qui ne connaît pas du tout le sujet qu’il évoque, ne sait donc pas si ce qu’il va dire est vrai ou faux, ou qui s’en fiche éperdument. Doit-on soutenir que cet homme a le droit de s’exprimer alors qu’il n’a aucune pensée, aucune « intériorité » à faire valoir ?

Parler pour ne rien dire

Aujourd’hui, ce qu’on exprime (le fond) semble moins important que le fait de s’exprimer. Sur des sites internet qui proposent à l’acheteur de partager son évaluation du produit, on peut lire des gens noter et commenter : « Je n’ai pas encore reçu ma commande, mais ce produit m’a l’air très bien » ! De même pour les films : certains n’ont aucun problème à émettre un avis sur un film, tout en précisant qu’ils ne l’ont pas encore vu ! Et si mes articles reçoivent parfois des commentaires argumentés et intéressants, certains prouvent manifestement que leur auteur ne m’a pas lu, ou pas attentivement !

Ce bavardage incessant et inintéressant est parfaitement conforme avec l’organisation actuelle du travail, comme l’écrit l’anthropologue David Graeber :

« Au sein de la société féodale, dans n’importe quel métier reposant sur un savoir spécialisé – dentellier, charron, marchand ou même juriste –, les travailleurs géraient collectivement leurs propres affaires (…). Certes les guildes et autres corporations comportaient souvent des hiérarchies internes complexes [mais], au moins, un forgeron ou un savonnier du Moyen Age était assuré de pouvoir vaquer à ses activités sans qu’un type ne connaissant rien à la fabrication des épées ou à la confection des savons vienne lui dire qu’il s’y prenait mal. »

A cette ancienne manière de produire, Graeber oppose le culte de l’efficacité du capitalisme industriel et le « managérialisme » actuel, c’est-à-dire le « transfert croissant de pouvoir aux gestionnaires » et aux « superviseurs » se prétendant capables de gérer n’importe quelle entreprise ou service mieux que ceux qui connaissent la réalité du travail lui-même. On peut citer l’explosion du nombre de « consultants RH » (ressources humaines) se disant capables d’améliorer la productivité et le bien-être de n’importe quelle équipe ; ou bien l’autorisation donnée à des personnes étrangères au corps enseignant d’occuper le poste de recteur ; ou encore les effets dévastateurs de ce mode de gestion sur l’hôpital public.

Le mot d’ordre, c’est l’indifférenciation : on peut gérer de la même manière une équipe d’ouvriers dans l’automobile ou de conseillers Pôle emploi, d’agents municipaux ou de vendeurs de bonbons. Les mêmes moyens valent quelles que soient les fins. Dans une société ainsi taylorisée, parler de ce qu’on ne connaît pas est non seulement banal, mais aussi très valorisé. Dès lors, pourquoi écouterait-on davantage les personnes qui savent de quoi elles parlent ?

La passion de l’égalité

L’heure est à la remise en cause de tous les « filtres » entre l’individu et l’information. Tout discours du « sachant » est immédiatement soumis à la critique… de l’ignorant ! On le voit avec les journalistes, accusés d’être à la solde de l’État, ou des milliardaires ; avec les médecins, soumis aux labos pharmaceutiques ; avec les enseignants, les intellectuels, les critiques d’art… et demain ce seront peut-être les garagistes et les plombiers (car pourquoi faire appel à eux puisqu’un tutoriel est disponible sur YouTube) !

La « démocratisation du savoir » apparaît plutôt comme une indifférenciation : tout se vaut, tout le monde est capable de tout, à bas celui qui ose me dire que je dois progresser ! Toute critique, toute remise en question est vécue comme castratrice, tout-un-chacun est potentiellement une victime. Il n’est pas étonnant que ce contexte soit favorable au complotisme…

Ceux qui s’expriment à tout-va ne le font peut-être pas au nom de la liberté d’expression, mais au nom de « l’égalité d’expression » : « Pourquoi lui/elle et pas moi ? » Comme s’il était devenu intolérable de poser une forme de hiérarchie (dans le travail de bureau, il n’y a plus de « supérieur hiérarchique direct » mais des « N + 1 »), des savoirs et des valeurs. Au cœur du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville avait magnifiquement pressenti cette « passion pour l’égalité » inhérente à la démocratie :

« Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie. »

La liberté du citoyen suppose que celui-ci soit éclairé. Cela suppose qu’il existe de l’obscurité, de l’obscurantisme, que toutes les pensées ne se valent pas et donc que toute expression n’a pas à être. Mais cela ne dégrade pas celui qui voudrait l’exprimer. Ce n’est pas infamant d’être ignorant : c’est même son ignorance que Socrate met en avant (« je ne sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien ») parce que se reconnaître ignorant est la condition nécessaire à la quête du savoir. C’est parce que je me sais ignorant que je réfléchis (y compris à l’écrit, comme ici).

Tout cela prend du temps, nécessite des efforts, et la société tend à mépriser cela. On veut du facile, de l’immédiat. On veut du prêt-à-porter, du prêt-à-manger, du prêt-à-penser, du vite-fait-mal-fait, du jetable et du pas cher. On bavarde, on s’insulte, on s’insurge, on oublie. Une telle liberté, sans substance, sans chair, sans tension réelle, est-elle encore une liberté ?

(Article initialement paru sur Le Monde Campus le 12 mars 2019. Pour plus d'informations, rendez-vous sur mon site internet thomasschauder.fr)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Le service public d’éducation, enjeu des législatives
Il ne faudrait pas que l’avenir du service public d’éducation soit absent du débat politique à l’occasion des législatives de juin. Selon que les enjeux seront clairement posés ou non, en fonction aussi des expériences conduites dans divers pays, les cinq prochaines années se traduiront par moins ou mieux de service public d’éducation.
par Jean-Pierre Veran