Ma matinée dans une «Caravane Insoumise»

Plongée dans la campagne pro-Mélenchon dans un quartier populaire de l'agglomération rouennaise.

Mercredi, 10h, Marché du Madrillet, Saint-Étienne-du-Rouvray, Seine-Maritime. Il y a moins d'un an, le Père Hamel était assassiné et tous les médias parlaient de cette petite ville de 30 000 habitants. Moi, j'y mets les pieds pour la première fois, alors que je vis à Rouen depuis deux ans et qu'on peut facilement y accéder en Métro. Malgré le froid, une chance : il fait beau. Cela donne du courage pour distribuer des tracts et parler aux gens.

Sous les deux tentes que nous érigeons, il y a une quinzaine de personnes. La plupart des vieux de la vieille du Parti Communiste. Mais aussi pas mal de jeunes. Personne ne me connaît, mais je suis chaleureusement accueilli : « C'est gentil de venir donner un coup de main ». Un élu local (PCF) vient nous parler : « Laissez tomber les vieux, ils votent FN. Visez les jeunes surtout ». Très vite, les rôles se répartissent spontanément. Les uns vont faire le marché (au coude-à-coude avec les militants PS, LO et NPA), les autres accrochent des drapeaux français et des affiches, organisent « la caravane ». Je pars avec deux autres jeunes tracter à la sortie du Métro et devant le Pôle Emploi.

« Bonjour, le programme de Mélenchon pour La France Insoumise », répété des dizaines de fois, comme pour se convaincre soi-même. Parfois, le quatre-pages passera directement à la poubelle. D'autres fois, il sera plié ou froissé, rangé dans la poche ou le cabas d'où il ne rejaillira plus. Quelques uns ne le veulent pas : « Ça m'intéresse pas », « Tous des pourris »… Mais mon préféré c'est « Désolé Monsieur, mais je ne peux pas voter ». A eux, je cause. Ce vieil algérien n'a jamais voulu demander la nationalité française, mais ses enfants sont nés ici et il s'intéresse beaucoup à la politique. Ils sont très nombreux sur cette petite place, qui se sentent désolés pour nous, parce qu'il fait froid et qu'ils pensent qu'ils ne sont pas intéressants pour nous. Ils nous souhaitent bon courage et nous offrent un sourire.

« C'est pour qui ? Mélenchon ? Inch'Allah il va gagner ! ». On l'entendra plusieurs fois cette prière, de la bouche de femmes voilées de tous âges. Finalement, c'est un petit gamin de onze-douze ans qui me dira le fin mot : « Faut pas qu'elle gagne, la Marine. Vous savez c'qu'elle a dit sur les arabes ? Ça fout trop l'seum ». Oui, mais toi tu ne peux pas voter. Faut convaincre ton frangin, ta cousine, ceux qui vivent dans la Cité, juste à côté et qui ne veulent pas se déplacer dimanche. « Vous savez pourquoi ? Parce qu'ils ont voté Hollande il y a cinq ans, à 90%, et qu'ils se sentent trahis. Les autres, ils voteront Le Pen, juste pour foutre le bordel » me dit un convaincu qui a seulement envie de faire la causette. Il était ingénieur dans le caoutchouc, et maintenant il est prof de maths contractuel. « Si t'es pas content, casse-toi ! Voilà comment ils te parlent à l'éducation nationale. J'ai travaillé comme ingénieur pendant vingt ans et ils veulent pas compter ça comme de l'ancienneté ».

« Bonjour, le programme de Mélenchon pour La France Insoumise », encore et encore. Et sous la tente, il n'y a pas de café, seulement du thé. De toute façon, on range le marché, les gens vont déjeuner. Je peux poser un peu mes fesses. Je parle avec A, en Master d'Histoire à la Sorbonne, originaire du Havre : « Moi tout le monde était socialiste dans ma famille. J'étais aux JS. Mais Hollande a été élu et après, dans les réunions, on ne parlait plus que de PIB, de CICE… ça m'a gavé ». Il part déjeuner, lui aussi. Je range un peu les tracts. J'écoute les conversations : une enseignante en collège qui hésite entre Hamon et Mélenchon. Elle est prise en charge par C, environ trente ans, qui connaît le programme sur le bout des doigts : « Il faut écouter ce qu'il a dit hier à Dijon, il a parlé de l'école et tout. En plus il était à sept endroits à la fois ! »

« Il faudrait tracter dans les boîtes aux lettres et faire du porte-à-porte ». « Les boîtes c'est fait, mais le porte-à-porte c'est chaud : les gens ils ouvrent pas s'ils connaissent pas ». Pourtant, il faudrait les convaincre tous ces gens…

Finalement, je n'ai prêché que des convaincus ce jour-là, les autres n'ont pas eu envie de m'écouter. Saint-Étienne-du-Rouvray est comme la plupart des banlieues françaises aujourd'hui : vote contestataire à l'extrême-droite, vote historique à l'extrême-gauche… et très forte abstention en perspective. Dans les yeux de tous : la rage et la peur. Rage contre « les pourris », « les menteurs », « les voleurs ». Peur des immigrés chez les blancs, peur du FN chez ceux qui ne le sont pas, ou pas assez. Tout le monde le dit : ça ne peut plus continuer comme ça : il faut que ça change. Mais tout le monde s'inquiète des visages qui apparaîtront dimanche soir sur les écrans…

Comme on dit : « Inch'Allah » !

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