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Billet de blog 21 oct. 2018

Après le rapport sur le climat, la question de la contrainte mérite d’être posée

Pour le professeur de philosophie Thomas Schauder, l’absence de limite à notre liberté vient aujourd’hui se heurter à la limite des ressources.

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Chronique Phil d’actu. Il y a un peu moins d’un an, quinze mille scientifiques alertaient la planète : « Demain, il sera trop tard. » Que s’est-il passé depuis, si ce n’est la démission de Nicolas Hulot ? La semaine dernière, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) présentait un rapport, commandé par l’ONU, qui n’a fait que confirmer ce que l’on savait déjà : depuis l’accord de Paris en 2015, rien n’a été fait ; nous nous acheminons vers une augmentation de la température de 5,5 ºC d’ici à 2100 ; si nous ne diminuons pas nos émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici à 2030, nous courons vers la catastrophe.

Alors certains luttent contre leur propre sentiment d’impuissance, et des youtubeurs, animés, je n’en doute pas, des meilleures intentions du monde, publient une vidéo et créent un site Internet pour expliquer que « non, c’est pas foutu », que « toi, moi, chaque personne qui se reconnaît dans ce message » peut contribuer à la lutte contre le réchauffement (tout en s’excusant de nous « soûler » avec ce message)…

De l’autre côté, les climatosceptiques se déchaînent et les gouvernants préfèrent continuer comme si de rien n’était. Le projet Montagne d’or en Guyane n’a toujours pas été abandonné (et la compagnie minière peut, sans ciller, publier sur son site Internet, dans la rubrique « Biodiversité », qu’« environ 55 % de la surface concernée est constituée d’habitats dégradés, à faible potentiel écologique », oubliant que 45 %, c’est tout de même beaucoup) ; les travaux du contournement autoroutier de Strasbourg continuent, les ministres de l’environnement européens aboutissent à un accord moins ambitieux que celui de Paris en 2015… et la liste pourrait s’allonger indéfiniment.

Les bonnes volontés suffiront-elles ?

Dans ces conditions, le pessimisme semble de rigueur. Comment peut-on avoir confiance dans la capacité (voire la volonté) de nos dirigeants à changer de cap ? Mais surtout, peut-on nous faire confiance à nous-mêmes, nous autres citoyens consommateurs ? Si l’inquiétude à l’égard de l’environnement progresse dans l’opinion publique, sommes-nous prêts à remettre entièrement sur la table nos manières de vivre et de consommer ?

En effet, le rapport du GIEC précise sans ambiguïté qu’il faut revoir nos modes de production, de déplacement, et même… de reproduction : un enfant en moins par famille serait, pour ces experts, la mesure la plus efficace pour réduire notre empreinte carbone !

Ainsi le problème, si dérangeant soit-il, de la contrainte mérite d’être posé. Le libéralisme politique et économique nous a conforté dans l’idée que la liberté était la valeur cardinale, et qu’elle devait gagner toujours plus de terrain, que l’Etat devait la préserver et non la restreindre. Mais cette absence de limite vient se heurter, à présent, à la limite des ressources. Une vérité fondamentale vient brutalement se rappeler à nous : un monde sans contrainte n’existe pas.

La solution serait-elle que l’Etat intervienne davantage dans nos vies ? Faut-il obliger les gens à prendre les transports en commun ou à covoiturer ? Faut-il interdire l’achat d’un nouveau téléphone tant que celui qu’on possède fonctionne correctement ? Faut-il instaurer une contraception obligatoire ou une politique de l’enfant unique ?

Vers un monde de contraintes ?

Il est évident que ces questions nous mettent mal à l’aise et qu’elles posent des problèmes éthiques considérables. Tout le paradoxe est que, globalement, des restrictions comparables de nos libertés individuelles sont parfaitement acceptées dès lors qu’il s’agit de lutter contre le terrorisme. Nous avons accepté qu’on nous filme, nous fouille, nous censure tant qu’il s’agissait de nous protéger.

Pire encore : de plus en plus de pays, d’Europe de l’Est au Brésil en passant par la Turquie ou les Etats-Unis, se tournent vers la « démocratie illibérale » ou « démocrature ». Ces dirigeants toujours plus nombreux partagent de nombreux points communs : un nationalisme exacerbé, une opposition farouche à l’émancipation des femmes, une tendance certaine au complotisme, la volonté de museler la presse et l’opposition… et un mépris complet pour les problèmes écologiques.

On ne peut faire comme si ces gens-là n’étaient pas soutenus par une part très importante de leur peuple. C’est volontairement qu’ils s’imposent cette servitude, parce qu’elle les réconforte et leur affirme qu’ils n’ont pas à se remettre en question, que la responsabilité incombe aux autres, toujours aux autres.

N’est-il pas absurde que tant de gens soient prêts à offrir leur liberté pour qu’on les protège des femmes, des étrangers, des homosexuels ou que sais-je encore, mais qu’ils refusent bec et ongles de maîtriser leur dépense énergétique ? Comment réagiront-ils quand des millions de personnes fuiront la montée des eaux ou la sécheresse, ou quand leurs propres ressources viendront à manquer ?

La question n’est donc plus : « faut-il contraindre ou pas ? » Les effets du réchauffement se font déjà ressentir. Les dix prochaines années seront décisives. Soit la loi doit contraindre la production et la consommation, soit la Terre se chargera de le faire.

Article initialement paru sur lemonde.fr/campus le 17 octobre 2018. Plus d'informations sur mon site internet thomasschauder.fr

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