Peut-on «tout» dire, y compris ce qui est blessant, violent ou faux?

Pour garantir la paix sociale, il faut des bornes à la liberté d’expression, argumente Thomas Schauder, professeur de philosophie, dans sa chronique bimensuelle. Car en chacun de nous réside une tendance à devenir « esclave de sa propre faiblesse ».

Chronique Phil’ d’actu, par Thomas Schauder. L’affaire de la Ligue du LOL et l’enquête de la Fondation Jean-Jaurès sur le complotisme ont remis sur le devant de la scène le problème de la liberté d’expression et ses limites : peut-on tout dire, y compris ce qui est blessant, insultant, violent, horrible ou faux ?

Le discours du pouvoir va dans le sens d’une plus grande répression du cyber-harcèlement et des « fake news ». Mais, ce faisant, ne risque-t-on pas d’aseptiser le discours public, voire de n’autoriser qu’une « vérité officielle » qui fera, paradoxalement, le lit du complotisme ? Essayons d’y voir un peu plus clair.

Tout d’abord, le statut même de la liberté d’expression varie en fonction des contextes. Dans l’esprit de la plupart des gens, elle apparaît comme une valeur, presque sacrée, au point que lorsque je demande à mes élèves d’illustrer ce qu’est la liberté, ils prennent presque invariablement l’exemple de la liberté d’expression. C’est comme si la liberté d’expression se confondait avec la liberté elle-même.

D’un point de vue légal, la liberté d’expression est inscrite dès 1789 à l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen et reprise depuis à la fois dans la Constitution et dans les textes essentiels du droit international (Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne de 2000, etc.). Elle est souvent associée à la liberté d’opinion et à la liberté de la presse. Plus d’un siècle avant la Révolution française, Baruch Spinoza écrit dans son Traité théologico-politique que nul ne peut agir contre la loi du souverain, « mais il peut avec une entière liberté opiner et juger, et en conséquence aussi parler, pourvu qu’il n’aille pas au-delà de la simple parole ou de l’enseignement ».

On voit d’emblée se dessiner une limite à la liberté d’expression (limite qui ne sera jamais remise en cause dans les textes de loi) : l’expression ne doit pas passer à l’action. En effet, la liberté d’expression émane de la liberté de conscience, parce que celle-ci ne fait tort ni à l’État ni à autrui. Or dans certains cas, parler ou écrire est une action potentiellement nuisible. Si je pense qu’untel est idiot, ou laid, untel l’ignore. Et par conséquent s’en fiche. Mais si je le lui dis, je peux le blesser. Si je le lui répète quotidiennement et que j’amène d’autres personnes à se joindre à moi, je le harcèle. Pour garantir la paix sociale, il faut des bornes à la liberté d’expression. Ces bornes sont inscrites dans la loi : respect de la vie privée, interdiction de diffamer, de faire l’apologie de la violence, d’injurier, etc.

En 2015, à la suite de la tuerie de Charlie Hebdo, il a fallu rappeler à ceux qui dénonçaient le deux poids, deux mesures (« Dieudonné, lui, il est censuré ») et l’anticléricalisme de Charlie Hebdo (« C’est pas bien de les avoir tués, MAIS ça ne se fait pas d’insulter la religion ») que ce qui détermine les limites de la liberté d’expression, ce n’est ni « le seul décret de sa pensée » comme le dit Spinoza – c’est-à-dire l’appréciation de chacun – ni la volonté d’un groupement d’intérêts particuliers – comme une institution religieuse, un parti ou une entreprise – mais la justice et la loi.

Des solutions inadaptées

A cet égard, s’il est absolument nécessaire de lutter contre l’expression abusive, les solutions proposées par le pouvoir exécutif sont très paradoxales. D’un côté, elles sont très répressives (diminution du délai de prescription, interdiction de l’anonymat), et de l’autre, elles laissent beaucoup d’amplitude aux acteurs privés, que ce soit les entreprises comme Facebook, ou bien les structures associatives (préférées à l’école pour être chargées des actions de prévention).

Concernant le premier aspect, de nombreuses études tendent à montrer que la fin de l’anonymat pourrait se révéler contre-productive et antidémocratique. De même que la lutte contre le terrorisme, la lutte légitime contre le harcèlement, le sexisme, l’antisémitisme et autres ne doit pas céder à la tentation liberticide.

Toutefois, accorder sa confiance aux acteurs privés pour se charger de la « modération » des contenus comme de la lutte contre les fausses informations relève de l’illusion. En effet, ces acteurs ne sont pas neutres, même quand la modération est confiée à des algorithmes (qu’ils tiennent à garder secrets). Leur modèle économique repose sur la quantité de clics générée par un contenu. Or plus un contenu est choquant, plus il générera d’interactions, donc il sera privilégié par l’algorithme. Ce type de modèle favorise les comportements grégaires contre lesquels il s’agit justement de lutter ! Si le gouvernement veut vraiment que les comportements évoluent, il ne suffit pas de laisser faire, comme le veut le dogme libéral, parce que les réseaux sociaux n’ont aucun intérêt à ce que ces comportements changent, bien au contraire.

L’époque est au règne de l’émotion, qui a tendance à nous aveugler. On a tendance à se focaliser sur le ressenti des victimes. Mais sans vouloir nier ce ressenti, la lutte contre l’expression abusive ne concerne pas seulement les victimes, de même que l’antisémitisme n’est pas le problème des juifs ou le sexisme celui des femmes ! Lutter contre les discriminations, la violence et la désinformation relève de l’intérêt général, et c’est la mission de l’État.

Spinoza, encore une fois, nous apporte un éclairage précieux sur l’équilibre à trouver, dans une démocratie, entre la liberté d’expression et l’intérêt général. D’un côté, explique-t-il, le but de l’État est la liberté, c’est pourquoi la démocratie est le régime politique le plus naturel. Mais la liberté ne consiste pas à faire ou dire tout ce qu’on veut : c’est « vivre de son entier consentement sous la conduite de la raison ». C’est-à-dire ne pas se laisser aveugler et dominer par ses passions comme la colère, l’envie ou la haine.

C’est exactement ce que les exemples récents démontrent : que des journalistes très respectables se permettent « pour rigoler » d’insulter, de menacer et d’humilier des femmes, c’est la preuve que réside en chacun de nous une tendance à céder à ces passions antisociales, à devenir esclave de sa propre faiblesse. L’antisémitisme a déjà été tant de fois dénoncé, la thèse du complot sioniste tant de fois démontée. Ceux qui y croient sont insensibles aux arguments rationnels. Vous serez toujours soupçonné d’être vous-même juif, ou vendu à Israël ou que sais-je.

Nous n’avons jamais eu autant de moyens de nous exprimer. Et paradoxalement, des milliers de gens ont l’impression qu’ils ne peuvent pas s’exprimer, que « la parole doit se libérer »… Pendant des années, les essayistes ultraconservateurs ont dénoncé la bien-pensance et « la pensée unique », voyageant de plateau en plateau… pour se plaindre qu’on ne leur donnait jamais la parole ! Ce n’est pas contre l’anonymat qu’il faut lutter, c’est contre la bêtise ! Et quand je vois que le terme « école » n’apparaît pas une seule fois dans la proposition de Mounir Mahjoubi [secrétaire d’Etat chargé du numérique], je me dis qu’on n’en a pas encore pris le chemin.

A lire : Traité théologico-politique, de Baruch Spinoza, 1670.

(Article initialement paru dans Le Monde Campus, le 18 février 2019. Pour plus d'infos, rendez-vous sur mon site internet).

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