Titi Robin : « C’est en France que j’ai trouvé l’inspiration pour ma musique »

Titi Robin © Jean-Luc Nail Titi Robin © Jean-Luc Nail
















Titi Robin : « C’est en France que j’ai trouvé l’inspiration pour ma musique »

L’an dernier, Thierry « Titi » Robin se produisait dans le Gers à l’occasion du Festival Welcome in Tziganie qui se tiendra cette année du 24 au 26 avril. L’occasion de parler de ses origines musicales et de sa vision du multiculturalisme français.

On a souvent du mal à définir votre style musical tant vos influences puisent leurs origines dans différents styles musicaux, c'est une volonté de votre part de refuser de s'enfermer dans un carcan musical?

Non, je crois que je suis enfermé dans un carcan musical que j'appelle musique méditerranéenne. C'est un carcan musical qui est le mien. C'est un peu comme si j'écrivais de la poésie ou si j'étais peintre, ma musique est l'expression de ce que je suis. Mon école, c'est vraiment une école méditerranéenne avec toutes les influences orientales ou gitanes qui sont très présentes dans ces cultures-là. L'histoire de cette musique puise aussi ses origines dans l'Inde du Nord, c'est une très vieille histoire. On a tendance à oublier cette histoire dans notre culture occidentale contemporaine, nous sommes un arbre qui puise ses racines dans tout ce mélange de cultures ancestrales. A trop vouloir se tourner vers le Nord et à séparer le Nord et le Sud, on a tendance à oublier ce tronc commun très fort qui nous unit avec ces diverses cultures, et c'est à cela que je me rattache.

Pour un natif du Maine-et-Loire, comment vous est venu ce rapport aux musiques que vous jouez ou qui vous influencent ?

Je suis natif d'un petit village de l'ouest de la France dans lequel on m'a transmis des valeurs auxquelles je suis très attaché, et si je fais ce parcours-là aujourd'hui c'est aussi grâce à cela. Je n'y vois aucune contradiction, au contraire. Après, les communautés de Gadjé et de voyageurs ont toujours fait partie de mon environnement. C'est ancien, il ne faut pas oublier que ça fait plus de 600 ans que nous sommes ensemble et que les communautés se côtoient! On devrait trouver ça normal, bien que je comprenne que vous me posiez la question. Après pour ce qui est de la culture orientale, il y a eu une vague d'immigration plus récente, mais ça a aussi toujours fait partie de mon quotidien, c'est ma France à moi. Je suis un autodidacte et c'est en France que j'ai trouvé l'inspiration pour ma musique. Ensuite j'ai beaucoup tourné au Moyen-Orient, à l'étranger, mais au départ tout est parti de ces cultures franco-gitanes-orientales dans lesquelles j'ai grandi. Je me suis créé mon vocabulaire pour exprimer qui je suis, mais il n'y a pas une goutte d'exotisme là-dedans. Sinon j'aurais été jouer de la musique d'Europe de l'est, du flamenco ou de la musique arabe, mais je n’ai pas fait ça. Dès le début j'ai composé des morceaux qui exprimaient qui j'étais. Et le vocabulaire est celui que j'ai pris avec ce que j'ai entendu autour de moi, en France. J'y tiens, ma culture française, c'est celle-là.

Récemment vous vous êtes tourné vers d'autres musiques, plus éloignées de la Méditerranée, le Mali par exemple. Vous avez un désir de continuer en ce sens ?

C'est vrai que la culture musicale malienne m'a toujours touchée. D'ailleurs, je sais aussi que ma musique les touche. J'ai joué une seule fois au Mali, à Bamako, et il y avait Oumou Sangaré, Toumani Diabaté, Cheick Sidiane Seck...et j'en oublie. Ils étaient tous là sur scène pour m'accompagner et me souhaiter la bienvenue à Bamako. C'était la première fois que j'étais là-bas et les grands musiciens maliens sont venus pour m'accueillir. C'est qu'ils reconnaissent dans ma musique quelque chose qui leur parle alors que je ne joue pas de musique malienne. Ils doivent trouver qu'on est tous cousins en quelque sorte. Comme tous les autodidactes je suis curieux, et j'ai réalisé qu'historiquement, cette culture méditerranéenne est descendue progressivement au sud du Maroc, puis en Mauritanie, et au Nord-Mali. Il y a eu là beaucoup de communications, et c'est pour ça qu'il y a eu des échanges musicaux, une chose qui ne serait pas possible dans toute l'Afrique. C'est vraiment propre à cet endroit, et c'est une chose que l'on ignore trop souvent. Il va un jour falloir réapprendre aux enfants cette histoire, ces histoires, qui font qu'aujourd'hui c'est normal qu'il y ait beaucoup de nord-africains et de maliens en France. Ça ne date pas que de la guerre d'Algérie et ça fait longtemps qu'il y a eu ces échanges-là. Et il faut l'accepter car c'est quelque chose qui fait partie de nos racines.

Titi Robin et Esma © Jean-Luc Nail Titi Robin et Esma © Jean-Luc Nail
















Vous jouez ici à Auch avec votre fille Maria qui est au chant et à la danse, vous tournez de plus en plus souvent ensemble ?

On a un temps eu une formation familiale, mais elle grandit aussi sur son propre chemin musical, bien qu'il y ait une forte tradition issue de sa culture musicale familiale. Elle a aujourd'hui ses différentes formations et projets, et c'est d'ailleurs très bien. Je suis ça avec grand intérêt et je la retrouve parfois sur scène avec grand plaisir.

Vous parlez aussi de poésie, de peinture, les passerelles entre les différents arts sont quelque chose qui vous intéresse particulièrement ?

Oui beaucoup, je suis certes musicien mais je m'inspire de poésie, de photographie, de cinéma, de peinture et de toutes les formes artistiques. Il y a aussi des gens qui sans être forcément artistes me nourrissent beaucoup par leur manière de vivre ou d'être. C'est cette somme de choses qui donne l'inspiration. Et puis sur certains projets, mon travail poétique est en train d'intervenir comme dans le projet en duo avec Michael Lonsdale dans lequel je joue en improvisation à la guitare, au bouzouki et au oud, où il lit des poésies que j'ai écrites. (Album « L’ombre d’une source »-World Village) Déjà dans les projets en Inde, en Turquie et au Maroc qui étaient chantés en Indi, en turc ou en marocain, ce sont des textes que j'avais écrit et qu'on a traduit par la suite. Il y avait déjà par-ci, par-là des éléments d'écriture mais pas de manière aussi radicale que dans le dernier disque. La danse aussi fait partie de mes spectacles depuis très longtemps. Notamment avec Guladi Sapera avec qui je collabore depuis le début des années 90. Il y a toujours eu beaucoup de danse dans mes spectacles. Il y a aussi des périodes où il n'y en a pas, mais oui, j'adore jouer avec la danse. C'est un dialogue. J'improvise, la danseuse aussi. C'est un véritable échange.

Vous aviez été nominé en 2012 pour les victoires de la musique dans la catégorie Musiques du Monde et en aviez alors profité pour critiquer ce type d'événements, alors qu'Ibrahim Maalouf par exemple a lui accepté sa récompense...Serait-il possible un jour de vous voir sur un projet à ses côtés ?

Sincèrement, je pense qu'un jour il nous arrivera de faire quelque chose ensemble, oui. On se connaît très bien même si nous n'avons jamais eu l'occasion de monter sur scène ensemble mais il a déjà été question d'une collaboration. Le moment venu cela arrivera peut-être… Personnellement, j'avais dit publiquement ce que je pensais des Victoires de la Musique, mais je suis très content qu'il ait été récompensé. C'est un compositeur et instrumentiste qui fait un super boulot, donc lorsqu'il a fait ce morceau lors des Victoires de la Musique, j'étais ravi. Lors du projet « Les Rives », je pouvais me permettre de dire ce que personnellement je pensais, mais lorsqu'on est dans une équipe c'est différent, plus compliqué du moins car on peut être avec des gens qui ont envie d'avoir cette reconnaissance. Personnellement je vis très bien loin des regards, et la reconnaissance est ailleurs. Elle ne vient pas des diplômes, mais plutôt de mon public et de ce qu'il me renvoie au moment où je suis dans ma musique. Encore une fois ce n'est qu'un regard personnel, mais à mes yeux ce type de récompense va plus m'éloigner de ce que je recherche plutôt qu'autre chose, donc je préfère éviter. Après quand on est dans un collectif, il faut aussi parfois savoir être souple, mais j'ai une manière bien particulière d'évoluer dans ma recherche artistique et c'est vrai que tout ce qui est commercial ou médiatique ne m'aide pas, au contraire, et c'est pour ça que j'essaie d'éviter ça (sic).

Il s'agit aussi de parler du lieu où nous sommes et du festival Welcome in Tziganie, qu'est-ce qu'elle vous évoque personnellement cette notion de tziganie à un moment où la communauté Rom est particulièrement stigmatisée ?

Il y a deux choses. La première est critique, c'est que dans la réalité la Tziganie n'existe pas. Je connais bien en France le milieu gitan, manouche, voyageur, et il n'y a pas d'unité, au contraire. C'est même très cloisonné, je l'ai vécu quand j'étais jeune. Entre manouches et gitanes du sud, et puis les Roms, les communautés sont très morcelées et les gens ne s'entendent pas forcément à l'intérieur de ce que les Gadjé peuvent appeler la communauté gitane ou tzigane. Il y a parfois un fantasme que les gens collent à tord autour d'un idéal gitan qui serait le voyage, etc. Dans la réalité...ce n'est pas harmonieux (il mime avec ses poings le choc qu'il peut y avoir). Mais, d'un autre côté, ces actions-là sont extrêmement importantes parce qu'il y a un racisme anti-tzigane, anti-gitan, extrêmement violent en France. Déjà de la part de l’État qui autorise n'importe quel connard à être agressif. Je l'ai subit à une époque où on tournait avec Gulabi Sapera et les enfants, on se faisait déjà insulter alors qu'on était encore dans une autre époque, qui n'était pas celle extrêmement dangereuse dans laquelle nous sommes en ce moment, mais déjà c'était présent. Il y a un racisme trop présent, dans lequel se met l’État en plus, et qui devient très dangereux. Alors oui, heureusement qu'il y a des événements comme ici à Welcome in Tziganie qui montrent un aspect positif de cette culture et donnent envie de la partager, c'est extrêmement important. Il faut aider ce type de mouvements à essaimer, et puis la culture musicale est tellement forte et tellement riche qu'au final, je crois que ça fait vraiment du bien à tout le monde...

Propos recueillis par Thomas Belet
à l’occasion du festival Welcome in Tziganie 2014 à Auch.


Welcome in Tziganie 2015
8ème édition à Seissan dans le Gers du 24 au 26 Avril.

Cette année, le festival quitte le bitume auscitain pour rejoindre le Théâtre de Verdure du Soleil d’Or dans le village de Seissan, situé à une vingtaine de minutes de la préfecture gersoise.
Infos sur www.welcome-in-tziganie.com

Au programme cette année :
Vendredi 24 avril :
NORIG (chansons tziganes, France-Espagne)
ANGELO DEBARRE & Noë Reinhardt (swing manouche, France)
HAIDOUTI ORKESTAR (fanfare balkano-turque, France)
+ interplateaux : EKREM MAMUTOVIC ORKESTAR (fanfare balkanique, Serbie)
Samedi 25 avril :
ZARAGRAF (musique tzigane, France)
IVO PAPASOV (légende de la clarinette, Bulgarie)
EKREM MAMUTOVIC ORKESTAR (fanfare balkanique, Serbie)
KOZA MOSTRA (ska punk balkanique, Grèce)
DJ Soumnakaï (musique rom-gitane-manouche, France)
Dimanche 26 avril :
TEKAMELI (rumba gitane, Perpignan)
LES YEUX NOIRS (rock tzigano – yiddish, France)
FANFARA TIRANA & TRANSGLOBAL UNDERGROUND (fanfare avec reagga - hip hop -
electro, Albanie et Grande-Bretagne)
+ interplateaux : EKREM MAMUTOVIC ORKESTAR (Serbie)
Stages :
Fanfar'class in Tziganie avec EKREM MAMUTOVIC ORKESTAR
Master classe violon par LES YEUX NOIRS
Master classe clarinette par IVO PAPASOV
Stage de danses tziganes turques par NURIA

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