Une carte postale de Sofia, entre ironie et accablement

Deux clichés pris au détour d’une promenade dans le cœur de la ville de Sofia suffisent à illustrer la perception caricaturale que les « gens ordinaires » de ce pays, le plus pauvre de l’UE, ont de nos institutions européennes.

Représentation de l'UE à Sofia. Représentation de l'UE à Sofia.
Deux clichés pris au détour d’une promenade dans le cœur de la ville de Sofia suffisent à illustrer la perception caricaturale que les « gens ordinaires » de ce pays, le plus pauvre de l’UE, ont de nos institutions européennes. Ces photos montrent un impressionnant vaisseau ultramoderne (même si l’on a le droit de ne pas être démesurément séduit par cette architecture qui rappelle indéniablement certains bâtiments sortis de la terre du quartier européen de Bruxelles à mesure que les institutions communautaires se développaient et se complexifiaient), Siège de la représentation permanente de l’UE, niché au milieu d’immeubles décatis tels que ceux qui pullulent au cœur de la capitale bulgare. Les plus optimistes y verront non sans cynisme un geste architectural offert à une ville qui a furieusement besoin de rénovation, les autres y verront peut-être le symbole de l’aveuglement dont font preuve les « Européens de l’Ouest » face à des sociétés dont l’ouverture à l’économie de marché non maitrisée provoque catastrophes sociales et explosion des inégalités. A titre d’illustration, on estime à un million (sur 8 à 9 millions) le nombre de ressortissants bulgares ayant quitté le pays depuis son adhésion à l’Union européenne en 2007.

Lorsque l’on poursuit son chemin, on voit ici ou là des chantiers financés grâce aux fonds européens et l’on se dit que non, décidément les choses ne sont pas si simples et qu’il est plus que jamais nécessaire de ne pas ajouter la colère au désarroi en se laissant submerger par des sentiments qui nourrissent les réflexes populistes. Non l’Europe (ou plus exactement ses institutions politiques et administratives) ne peut pas être tenue pour responsable (ou tout au moins seule responsable) des maux qui gangrènent cette société. Cependant, dans un pays qui peine à se trouver un gouvernement dans une indifférence quasi générale puisque le tout venant répète à l’envie que le résultat des tractations actuelles n’a aucune importance, tant les partis politiques qui ont poussé leurs leaders au pouvoir sont tous aussi corrompus les uns que les autres, il est permis de s’interroger sur les signes donnés par l’Europe à la population de ce pays ou bien encore à la façon dont ce qu’elle est censée incarner peut être détourné et instrumentalisé pour servir des plans proprement écœurants. J’illustrerai ce propos par le prisme des « institutions culturelles » dans le secteur de la musique, qui à lui seul est très éloquent.

En continuant notre promenade dans le centre de Sofia, il est aisé de croiser des boutiques de luxe dont il est inutile de parler ici tant elles reflètent là-bas comme ailleurs les inégalités absolues. Plus intéressant toutefois, sont les nombreuses devantures d’articles de sport parfaitement banales autour de l’artère commerçante de Vitosha. Dans ces boutiques s’affichent des chaussures de sport de marques internationales comme les fameuses Nike Air vendues entre 200 et 250 levas (environ 100 à 125 euros), quoi de plus normal ?

Il se trouve que le salaire minimum dans ce pays est de 350 levas (175 euros) et que c’est précisément ce niveau de salaire (ou légèrement plus) qui est généreusement octroyé aux musiciens du rang de la plupart des orchestres des villes de province (les salaires à Sofia sont légèrement plus élevés). Pour faire simple, le salaire d’un musicien qui pour se former a dû étudier et s’exercer une bonne quinzaine d’années, à raison de 6 à 8 heures par jour, voire davantage pendant plusieurs années, passer un concours d’entrée extrêmement difficile et hautement sélectif se voit royalement offert un salaire mensuel qui ne lui permet pas de s’acheter deux paires de basket… En somme, non seulement le salaire offert est intrinsèquement misérable mais ces artistes qui jadis se vivaient comme une élite, la fierté de leur pays, ont été de fait totalement déclassés, considérés par la société à l’égal de n’importe quel malheureux qui n’a ni diplôme ni qualification à faire valoir. Les résultats ne tardent d’ailleurs pas à se faire remarquer puisque les jeunes se détournent de plus en plus de la pratique musicale et plus encore de toute perspective de carrière si bien que l’Académie de Sofia (l’équivalent bulgare du Conservatoire supérieur de Musique et de Danse de Paris) peine à trouver des candidats pour étudier dans ses classes. Ainsi, récemment aucun candidat ne s’était présenté au concours d’entrée des classes de clarinette, trombone ou de timbale.

Bien sûr, il faut composer avec les réalités : la musique dite sérieuse n’attire plus les jeunes, les investisseurs privés ne semblent guère s’intéresser à l’éducation et à la culture et la crise économique n’épargne pas le budget de l’Etat. L’Etat ? Parlons-en. Depuis plusieurs années, les gouvernements se sont succédés avec une belle constante : une politique culturelle autoritaire dans sa forme, inefficace, voire destructrice dans ses effets.

Tout d’abord, le budget de ministère de la culture en baisse régulière pour atteindre désormais un niveau ridiculement bas : 0,4% du budget global (soit environ 200 millions d’euros) dont une partie importante porte sur la préservation du patrimoine. Les municipalités étant de plus en plus exsangues financièrement, plus l’Etat resserre l’étau financier sur les institutions culturelles, plus elles se sentent autorisées à l’imiter s’agissant des orchestres dont elles ont la responsabilité.

Face à cette situation financière calamiteuse, le ministère de la culture a depuis quelques années mis en place sans aucune concertation avec le secteur concerné un système présenté comme juste, moderne et cohérent : le « budget délégué » ou la parfaite expression de la fausse bonne idée.

La dotation du ministère aux orchestres est directement calculée en fonction des recettes de billetterie. Plus l’orchestre rapporte de l’argent, plus l’Etat le dote. Logique non ? Après tout, sans tenter d’aventureux rapprochements avec le débat qui agitât en France le ministère de Frédéric Mitterrand ne s’agit-il pas d’une tentative de réaliser « la culture pour tous » en luttant contre l’élitisme qu’elle incarne trop souvent via sa diffusion au-delà des cercles d’initiés traditionnels et vieillissants ? Oui mais voilà, cette logique à l’œuvre a surtout pour effet de transformer maladroitement les orchestres en « gagneuses » du ministère au risque de ruiner tout ce qui pouvait rester d’ambition  et de politique culturelle.

En effet, puisque le seul critère pour assurer le minimum au fonctionnement d’un orchestre c’est la billetterie, seul le critère économique doit déterminer les choix programmatiques : qui serait assez fou pour programmer des œuvres « difficiles » ou des créations mondiales ? Aucun directeur censé bien sûr ! Des pans entiers du répertoire sont donc délaissés au profit des bonnes vieilles valeurs sûres dont les chefs d’œuvres sont joués et rejoués jusqu’à l’écœurement. Par ailleurs, puisqu’il faut multiplier les entrées et que le public n’a pas les moyens de se payer des billets chers, il convient de multiplier les concerts et répétitions pour les artistes et les techniciens qui depuis plusieurs années sont donc soumis à une forte intensification de leur rythme de travail. Pour gagner plus ? Non, assurément non, les salaires sont bloqués depuis 2006… Pour gagner stress, fatigue, quelques accidents de travail supplémentaires et une paire et demi de basket par mois. En 2008, On avait inventé l’échelle de Bouton[1], en 2014, ne devrait-on pas inventer l’échelle du musicien de Plovdiv ?

Autre innovation ? Le dialogue social : après les déclarations savoureuses de l’ancien Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso (« le dialogue social est dans l’ADN de l’Europe »), il était nécessaire que le bon élève bulgare s’y mette. Plus sérieusement, il faut reconnaître que la Commission européenne « promeut » le dialogue social à sa manière, c’est-à-dire en finançant des projets de développement dudit dialogue social. Dans ce cadre, le comité de dialogue sectoriel européen de spectacle vivant[2] a entrepris quelques activités financées par la commission européenne pour le développement du dialogue social dans le spectacle vivant en Bulgarie. Le dialogue social dans le secteur privé étant strictement inimaginable car aucun artiste travaillant pour des promoteurs privés ne serait assez fou pour se syndiquer, les directeurs de théâtre et d’orchestre ont bravement créé leur syndicat peu de temps après l’adhésion de la Bulgarie à l’UE, puis se sont rapidement affiliés à l’association européenne qui regroupe les orchestres et les théâtres. Cette association entreprit alors des négociations avec le syndicat des musiciens sous l’égide du ministère de la culture qui prit soin de préciser que les négociations pouvaient porter sur tout sauf sur les salaires (!), lesquels constituaient une prérogative exclusive du ministère. Les négociations tripartites (puisque le ministère était représenté en tant qu’observateur et que sa signature était requise) aboutirent après quelques mois et la convention fut signée. Quelques semaines après, le ministère se ravisa et informa les « partenaires sociaux » qu’il leur était impossible d’appliquer un tel accord qui était trop « coûteux » (bien qu’aucune disposition ne portât sur les salaires) mais qu’il leur était naturellement loisible de se remettre à la table des négociations. Les nouveaux partenaires en restèrent interdits.

Le syndicat des musiciens tente bien de mobiliser contre ce qu’ils sont de plus en plus nombreux à qualifier du terme effrayant de « génocide contre la culture » mais le poids des années de plomb combiné à l’accablement que vivent actuellement toutes ces victimes anonymes de la transition ne les incitent guère à prendre la rue pour se faire entendre. D’ailleurs, qui les écouteraient ?

Cette affaire de budget délégué tout comme cette mascarade de négociation collective illustrent bien la situation absurde dans laquelle se trouvent plongés des gens qui font face à un état autiste et méprisant, lorsqu’il n’est pas corrompu et qui ne se donne plus les moyens de faire fonctionner ses institutions culturelles, tout en imposant des décisions autoritaires. Oui mais voilà, du temps de l’absolutisme soviétique, la culture, tout comme le sport, se devait d’être une vitrine du régime de sorte que son budget atteignait dans ses meilleurs années le niveau ahurissant (et sans doute inégalé) de 13% du budget de l’Etat. Aujourd’hui, si les pratiques de l’Etat vis-à-vis de ses institutions culturelles se sont indéniablement assouplies dans la forme, sont-elles si différentes sur le fond ? Du temps du sinistre Todor Zhivkov, les décisions étaient implacablement prises au nom du socialisme triomphant, aujourd’hui elles le sont au nom d’autres valeurs, économiquement bien plus libérales mais ressenties (à tort ou à raison) comme tout autant absolues, voire totalitaires. En revanche, le désengagement financier massif, associé à l’absence de cadre juridique, de volonté politique, de partenariats et disons le simplement, d’idées novatrices permettant d’attirer de nouvelles ressources pour le spectacle vivant, aboutit à sa lente et inexorable agonie.

Tout cela est bien triste me direz vous mais que pouvons nous faire, nous les Européens de l’autre côté d’une barrière devenue poreuse et invisible mais sans doute pas complètement disparue ? Pourquoi prendre le risque de faire de l’Europe un bouc émissaire alors qu’elle n’a certainement pas la volonté de faire rendre gorge aux orchestres de ce pays, qu’elle n’a pas plus la compétence de déterminer les mesures nationales en matière de politique sociale comme de politique culturelle et que de surcroît, elle participe au financement d’infrastructures tout comme elle a le courage de dénoncer régulièrement un niveau de corruption devenu (ou demeuré) endémique ?

Une réponse possible à cette question se trouve peut-être dans la plaisanterie qu’un vieux délégué slovène habitué des réunions européennes du comité de dialogue social sur le spectacle vivant ne manquait jamais de répéter : « du temps de Tito, nous étions régulièrement convoqués à Belgrade, aujourd’hui nous devons aller à Bruxelles ». Cette boutade exprime au moins deux choses : d’une part une forme de désenchantement par rapport à toutes les promesses portées par l’unification de ces deux Europes sous une même bannière mais aussi en creux la force tout à fait réelle de la parole de Bruxelles sur des sociétés et des dirigeants qui ont conservé un respect excessif vis-à-vis de toute manifestation d’autorité venue d’en haut.

Je suis toujours frappé qu’à l’occasion de déplacements réguliers en Europe de l’Est, ma condition d’Européen issu de la vielle Europe me donne invariablement le droit au même type de question : « A t-on le droit de… », « Est-ce vrai que c’est ainsi que les choses doivent se passer… ». Il se trouve que les gouvernements quelle que soit leur couleur politique utilisent la même recette : « nous devons faire cette réforme car c’est ainsi que cela se passe en Europe de l’Ouest », quitte à promouvoir n’importe quoi puisque c’est ainsi qu’il faut faire. Ce fut évidemment l’artifice utilisé en Bulgarie pour justifier le « budget délégué » tout comme en Roumanie ou en Serbie pour tenter d’imposer par la loi, la transformation en contrat à durée déterminée, des contrats de travail des musiciens des orchestres permanents. Heureusement, ces propositions de réforme ont été (au moins provisoirement) abandonnées parce que des Européens de l’Ouest ont écrit aux autorités de ces pays que c’était inexact et d’ailleurs contraire à une directive européenne, dont acte. Ce dogme de la norme par l’exemple n’est pas uniquement l’apanage des pays de l’Est de l’Europe puisque c’est par un tel artifice que l’ineffable surintendant du Théâtre de l’Opéra de Rome a tenté de justifier la décision de licencier tout le personnel artistique de cette institution en prétendant de façon mensongère faire ce qui avait déjà été fait à Londres, Paris et Madrid.

Or le moins que l’on puisse dire c’est qu’aujourd’hui l’UE envoie aux populations des messages quelques peu brouillés et finalement guère encourageants. D’une certaine manière, l’Europe présente une personnalité parfaitement schizophrénique : même si la culture et ses expressions ou encore le respect de valeurs sociales (bravo à celle ou celui qui parviendra à expliquer ce qu’est le fameux modèle social européen et de qu’elle façon il déploie ses bienfaits sur tout le continent) sont présentés, loués dans de beaux discours abstraits et lyriques comme des valeurs constitutives de l’Europe, celle qui a visage humain qui protège, c’est un tout autre discours qui est entendu mais surtout traduit dans les faits. C’est bien plutôt un discours d’autorité emprunt de menaces d’amendes et de sanctions qui enjoint les gouvernements à prendre des mesures d’économie budgétaire et promeut le développement économique par la concurrence libre et non faussée dans un marché intérieur où les politiques sociales et la fiscalité nationales deviennent de facto des problèmes posés à la liberté d’entreprendre. Naturellement, la culture savante, qui s’appuie sur la dotation publique étant par définition extrêmement vulnérable, c’est elle qui figure en Bulgarie comme en Espagne, en Italie ou aux Pays-Bas au rang des premiers sacrifiés.

Aux yeux des musiciens bulgares dont j’essaie ici de me faire l’écho, l’Europe est très certainement responsable du fait qu’elle ne soit pas entendue alors que si elle le souhaitait vraiment, elle aurait le pouvoir d’adopter un discours bien plus clair et ferme que les poncifs lénifiants sur la culture qui forge l’identité des hommes et des peuples dont elle raffole. Ce serait un discours qui protègerait leur existence, leur dignité au travail tout comme la culture qu’ils semblent désormais bien seuls à vouloir préserver contre vents et marées au milieu d’un océan de mépris et d’indifférence.

Nul ne saurait prédire l’avenir mais nombreux sont les musiciens en Bulgarie qui se vivent comme une espèce en voie d’extinction. Je vous laisse imaginer ce que peuvent être leurs pensées lorsqu’ils passent devant le bâtiment de la représentation de l’UE de Sofia.

 

 


[1] Cette trouvaille ironique portant le nom de l’ancien PDG de la Société Générale, Daniel Bouton, était une façon de souligner par l’absurde l’abîme qui sépare les milieux de la haute finance internationale de leurs concitoyens ordinaires dans la façon de percevoir la valeur de l’argent. L’unité 1 sur l’échelle de Bouton correspond donc à 5 milliards d’euros, c’est-à-dire le montant des pertes affichées par la Société Générale en 2008.

[2] A la fin des années 90, la DG Emploi et Affaires Sociales de la Commission Européenne a institué les Comité Européens Sectoriels de Dialogue Social afin de favoriser les dialogue social à l’échelle communautaire dans tous les secteurs de l’économie. On compte aujourd’hui une quarantaine de comités sectoriels.

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