KOBANE OUTRAGÉ, KOBANE BRISÉ, KOBANE MARTYRISÉ MAIS KOBANE LIBÉRÉE

article paru dans http://impactmagazine.fr/kobane-outragee-kobane-martyrisee-mais-kobane-liberee/

La nouvelle est tombée le 26 janvier. Kobane, la ville assiégée par les soldats de l’Etat islamique (EI) depuis plus de quatre mois est libérée. Les YPG (Unités de protection du peuple) ont finalement réussi à venir à bout des assauts de Daech. En septembre 2014, rien n'indiquait un tel dénouement : les soldats kurdes mal équipés et en sous-nombre étaient acculés jusque dans leurs derniers retranchements par l’offensive fulgurante des enturbannés fanatiques armés jusqu’aux dents.

Retour sur une bataille épique, digne d’un gros blockbuster américain, où ce sont les « gentils » qui gagnent à la fin. 

 A l’été 2014, l’EI est en état de grâce. Après Faloudja tombée entre leurs mains en janvier, c’est au tour de la deuxième ville irakienne Mossoul d’être conquise par les djihadistes. De l’Irak à la Syrie, la vague noire se propage sans que rien ne lui résiste et les villes tombent une à une sous le joug islamiste. En septembre, depuis leur bastion de Rakka, l’EI atteint le Kurdistan syrien, qui a déclaré son autonomie vis-à-vis de Damas. Les YPG, à l’instar de leurs frères irakiens les Peshmergas, sont déterminés à conserver leur acquis territorial et politique. Mais le rapport de force leur est clairement défavorable. Les soldats de Daech, forts de leur prise de guerre sur l’armée irakienne, sont dotés d’armement lourd (tanks, artillerie, lance-roquettes…) et leurs rangs sont renforcés par des djihadistes provenant des quatre coins de la planète. En face, les YPG  en sous-nombre et mal équipés n’ont que leur vaillance au combat à leur opposer : le 19 septembre, les djihadistes font une percée fulgurante dans la région et s’emparent de plusieurs villages environnant Kobane. Les Kurdes sont contraints de battre en retraite. Les jours suivants, Daech referme  progressivement son étau sur la ville encerclée. Le 7 octobre, les soldats de l’EI entrent dans Kobane et progressent rapidement malgré la résistance acharnée des YPG. Les médias occidentaux, qui observent en «  live  » les affrontements depuis les collines turques qui dominent la ville, s’émeuvent de cette situation désespérée. Le Monde, Libération, The New York Times et autres, titrent en une le martyre de la ville kurde, annonçant l’imminence de sa chute.

 C’est alors que sonnent les trompettes de la cavalerie aérienne américaine qui, enfin, se décide à intervenir à Kobane et bombarde les positions de Daech. A la faveur de ce répit qu’ils n’attendaient plus, les YPG réussissent à stabiliser un front fragile au cœur même de la ville. Mais l’EI, conscient de l’importance symbolique de ce qui est déjà «  la bataille de Kobane  », envoie des renforts en masse depuis ses bastions syriens. Les frappes aériennes de la coalition ne suffisent plus à enrayer l’offensive djihadiste prête à tout pour planter son drapeau noir sur la ville. Au soir du 13 septembre, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) signale que Daech contrôle déjà plus de 50% de la ville, et s’est emparé du QG des soldats kurdes.

A nouveau, la chute de la ville semble inéluctable. Le seul espoir réside à la frontière toute proche que les autorités turques s’évertuent à laisser fermée. Elles voient d’un mauvais œil l’édification d’un Kurdistan syrien. Istanbul est en lutte depuis des décennies contre le PKK, parti kurde aux relents sécessionnistes, très lié au Parti démocratique kurde syrien (PYD) dont les YPG sont la branche armée.

Dès lors, le Premier ministre turc Recep Erdogan refuse l’ouverture de ses frontières qui permettrait de renforcer en armes, en munitions, en vivres et en hommes les défenseurs de Kobane qui manquent de tout. 

Les tractations politiques, les pressions de la communauté internationale, les manifestations en masse des Kurdes dans tout le pays n’y font rien, Erdogan ne cède pas. Les journalistes qui campent sur les collines turques relaient les récits célébrant la bravoure au combat des YPG. Comme le cas de cette soldate qui charge seule un groupe de djihadistes à coups de grenades et finit par se faire exploser, tuant une dizaine des assaillants.

 Isolée diplomatiquement, critiquée de toute part, Istanbul finit par consentir à ouvrir partiellement ses frontières fin octobre. Il était temps. Un bataillon très symbolique de 150 Peshmergas irakiens rejoint ses «  frères  ». Mais surtout, cette décision permet de renflouer les YPG sur place en munitions, vivres et armes. Des membres de l’Armée syrienne libre réussissent également à rejoindre la ville assiégée tandis que la coalition internationale intensifie ses bombardements sur les positions djihadistes.

En conséquent, la messe est dite. Les djihadistes qui subissent des pertes sévères, ne vont cesser de reculer. Ils ne contrôlent plus que 20% de la ville fin décembre et sont définitivement boutés hors de Kobane le 25 janvier. La communauté internationale salue cette victoire, considérée comme le premier revers de cette ampleur pour Daech.

 Si la bataille de Kobane a bénéficié d’une attention très particulière à l’international, c’est d’abord parce qu’elle a opposé deux camps très (trop ?) facilement identifiables : des fanatiques de Daech dont il n’est plus nécessaire d’évoquer les innombrables exactions et des forces kurdes incarnant leur antithèse absolue. Le PYD a la particularité, dans cette région livrée au chaos, d’être pro-démocratique. Il a d’ailleurs tenté de jeter en plein champ de bataille les fondations d’une démocratie directe. La participation en force des femmes dans les rangs des YPG a aussi largement contribué à diffuser une image de leur cause très favorable en Occident. Surtout lorsque l’on compare la place de la femme dans l’idéologie des djihadistes. La légende de «  l’ange de Kobane  » est à ce titre édifiant. La photo de cette jeune fille ravissante en tenu de combat, à qui on prête d’innombrables exploits guerriers fera le tour du monde. Sa soi-disante décapitation par l'EI renforcera l’image de Kobane, ville-martyre. Cette «  Jeanne d’Arc  » kurde devient l’égérie de la résistance contre l’oriflamme noir de Daech. La lumière contre l’obscurité. Tant pis si l’histoire n’est fondée que sur des rumeurs, le symbole est trop beau !

Cependant, la couverture exceptionnelle dont à bénéficié Kobane, ville de 70 000 habitants, s’est faite au détriment d’Idlib au nord-ouest du pays, mais surtout d’Alep et de ses 1,4 millions d’habitants. Les deux villes sont assiégées et soumises aux bombardements intensifs, depuis deux ans, d’une armée syrienne qui ne se préoccupe guère que ses cibles soient militaires ou civiles. La différence avec Kobane ? Elles n’ont pas de collines turques desquelles le monde entier peut observer en direct les horreurs commises par les sbires de Bachar Al Assad. Et puis le « boucher de Damas » a brillamment légué l’étiquette du « méchant absolu » à Daech, né sur le terreau de la guerre civile syrienne dont le dictateur est le premier responsable.

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