Quand le Sénégal se fait mercenaire de l'Arabie-Saoudite

Dans une allocution à l’Assemblée nationale le 4 mai, le Ministre des affaires étrangères sénégalais, Mankeur Ndiaye a annoncé l’envoi de 2100 militaires en Arabie-Saoudite. Ryad, à la tête d’une coalition s’est en effet engagé au Yémen début mars, pour contrer l’offensive d’une rébellion chiite (voir article à ce sujet). Une telle décision de la part du Sénégal est une surprise. D’abord par l’ampleur du déploiement : 2100 hommes, à l’échelle de ce petit pays, représente un engagement massif. Le Chef d’État, Macky Sall, s’apprête à envoyer une part considérable de ses forces militaires à plus de 7 000 kilomètres de leur base sur un terrain totalement inconnu alors que des menaces autrement plus sérieuses déstabilisent l’Afrique de l’Ouest.

Des arguments de circonstances

« Protéger les frontières d’un pays ami et partenaire traditionnel » est le premier argument avancé par le gouvernement sénégalais pour justifier l’envoi des troupes. A ce que l’on sache, c’est l’Arabie-Saoudite qui est à l’offensive contre la rébellion houthiste, afin d’endiguer l’expansion iranienne dans la région. Ryad répond uniquement à ses propres soucis géopolitiques et son intégrité territoriale n’est en rien menacée, la situation serait plutôt inversée, l’appétit de l’ogre sunnite ne montrant guère de limite.
La deuxième raison justifiant cette décision est la « lutte contre le terrorisme ». Le Sénégal n’a pas à chercher si loin pour contribuer à cette cause. Le Cameroun, le Nigeria, le Niger ou même le Mali frontalier auraient certainement aimé bénéficier de la même mansuétude de la part de Macky Sall. Les djihadistes à l’offensive sur Bamako en 2012 ou les enturbannés de Boko Haram  n’ont pas incité Dakar à une telle preuve de « solidarité » malgré la proximité géographique qui fait de ces groupes, des menaces autrement plus sérieuses et réelles. Il est étrange que le Sénégal préfère focaliser l’essentiel de son effort militaire contre « le terrorisme » vers le Yémen et sa rébellion houthiste qui n’a assurément aucune intention belliqueuse à l’endroit de Dakar et qui fait figure de bisounours à côté de la bande à Shekau. Et on ne parle même pas ici du rôle plus qu’ambiguë de l’Arabie-saoudite dans l’expansion de l’islamisme radical dans le monde.

 Ryad paye cash 

La réalité est que le « pays de la Teranga » n’a strictement aucun intérêt à défendre dans le conflit qui oppose l’Arabie-Saoudite et la rébellion yéménite. Si Ryad provoque un tel élan de bienveillance de la part du Sénégal, c’est qu’il a su monnayer son amitié. Une note du ministère de l’Économie sénégalais qui a filtré le 6 mai dans la presse locale, indique en ce sens que Dakar est en attente d’un prêt de 165 millions d’euros de l’Arabie-Saoudite qui s’ajouterait à 240 millions d’euros versés auparavant en plusieurs tranches. Cet argent servirait à financer le Plan Sénégal Émergent (PSE), fer de lance du mandat de Macky Sall qui vise entre autre à électrifier le pays, investir dans l’enseignement et les infrastructures, organiser l’autosuffisance en riz et donner accès à toute la population à l’eau potable. Des objectifs a priori louables qui justifieraient les véritables raisons de l’envoi des troupes en Arabie-Saoudite.

 Alors, appelons un chat un chat, l’Arabie saoudite achète le déploiement des 2100 « diambars ». Pays traditionnellement pacifiste, dont les habitants s’enorgueillissent de leur démocratie édifiée patiemment et sans violence, le Sénégal rompt avec sa diplomatie traditionnelle et se verse dans un mercenariat risqué dont les retombées financières ne peuvent masquer de nombreuses incertitudes. Cette décision est très loin de faire l’unanimité dans la population, et de nombreuses voix se sont élevées pour s’y opposer. « Le Sénégal n’a pas à s’insérer dans une guerre civile confessionnelle, gare au conséquence ! » prévient le journaliste Mame Gore Ngom, rédacteur en chef du quotidien dakarois la Tribune. Le Serigne de Grand Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop , grande figure religieuse du pays, critique  « l’unilatéralité » de la décision du Chef de l’État qui n’a pas ouvert de débat sur cette question, et s’inquiète que le Yémen ne devienne « un mouroir » pour les militaires engagés. Bakary Sambe, chercheur à l'université de Saint-Louis et spécialiste de l’Islam, s’interroge sur la « fin »  d’un modèle sénégalais engendrait par ce déploiement militaire,   : « Le Sénégal était un des seuls a pouvoir parler avec tout les pays du monde musulman, parce que si nous sommes un nain économique, nous sommes un véritable poids diplomatique. La diplomatie c’était notre valeur ajouté. »

"Gare aux conséquences"

En se risquant à son tour dans le chaos moyen-oriental, le Sénégal va à la rencontre de dangers qui le dépassent. Son engagement va le surexposer à la menace terroriste qui a déjà montré toute sa capacité de nuisance dans la région. La réaction de l’Iran, grand rival chiite et allié de la rébellion Houthiste ne doit également pas être pris à la légère. Déjà pris en flagrant délit en 2011 en train de livrer des armes aux rebelles de Casamance, région du sud-Sénégal dont une fraction de la population souhaite l’indépendance, l’Iran pourrait être tenté de jouer les trouble-fêtes. Enfin, rien ne dit que les soldats sénégalais ne seront pas employés comme de la chair à canon par l’Arabie-Saoudite, à l’image de ce qui a été fait durant l’Opération Serval avec l’armée françaises et les Tchadiens en première ligne lors des affrontements contre les djihadistes. Et, si le Royaume sait faire preuve de générosité, il peut également se montrer très envahissant au fur-et-à mesure que le lien de dépendance entre Dakar et Ryad va en se renforçant.

Alors, remarquable preuve de solidarité envers un « ami et partenaire traditionnel » ou apothéose de l’absurdité du pouvoir du fric où l’on voit un pays pauvre s’engager massivement sur un terrain totalement étranger ? Le pactole offert pour ces milliers de soldat peut se trouver être un véritable cadeau empoisonné pour le Sénégal.  A une autre échelle, l’insertion d’un nouvel acteur sur le front moyen-oriental est un signal inquiétant : à mesure que le temps passe et que les guerres s’enlisent, ce chaos régional prend une dimension de plus en plus internationale.

article paru dans http://www.impactmagazine.fr/2100-soldats-en-arabie-saoudite-quand-un-pays-se-fait-mercenaire/

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