Le 1er Mai, sur le pont d'Austerlitz, l'État m'a torturé

Lecteur, lectrice. Nous n'avons pas forcément les mêmes opinions politiques, mais toi aussi tu as des poumons. Récit des minutes les plus longues de mon existence.

Je ne suis pas syndiqué, et comme nombre de mes contemporains, j'étais en tête de cortège, à Paris, pour la manifestation du 1er Mai 2018. D'après les chiffres de la préfecture de police, il y avait là 10 fois plus de manifestants ordinaires que de manifestants habillés tout en noir, le visage dissimulé/protégé.

Je n'étais pas habillé en noir. Je ne me suis jamais approché à moins de 200 mètres des zones où la violence a éclaté, arrêtant le cortège. Mon tort, ce jour-là, est d'être resté immobile 5 ou 10 minutes de trop avant de comprendre que la manifestation ne reprendrait pas sur le trajet initial et qu'il fallait rebrousser chemin.

En conséquence, alors que je tournais le dos aux affrontements, revenant sur mes pas – sereinement puisqu'à bonne distance – je me suis quand même retrouvé entouré d'une foule compacte, d'autant plus compacte qu'à cet endroit l'entrée sur le pont d'Austerlitz forme un entonnoir, et progressant d'autant plus lentement qu'elle était compacte. Et encouragée à progresser par le nuage opaque de gaz lacrymogène que les tirs policiers continuaient d'alimenter.


Lectrice, lecteur. Dans une configuration confinée où tu ne peux pas t'éloigner rapidement de la zone où l'air est vicié, que va-t'il t'arriver ? Tu vas être forcé•e à respirer, à de nombreuses reprises, cet air vicié. Je me permets de te tutoyer car la respiration est un besoin évident, universel, qui nous réunit toutes et tous.

Quand j'ai respiré, à de nombreuses reprises, cet air fortement concentré en gaz lacrymogène, une douleur immense s'est développée dans toute ma gorge, et elle s'est amplifiée à chaque inspiration. Alors j'ai essayé d'inspirer moins, et moins souvent. Évidemment, cela ne pouvait durer qu'un temps, et plus je me suis retenu, plus grande était l'inspiration suivante. Et plus grande aussi la douleur, qui devenait insupportable. C'est un cercle vicieux qui s'est rapidement mis en place. Et pourtant, la foule ne progressait toujours qu'à tous petits pas, je ne voyais pas arriver la fin du nuage.

Alors j'ai commencé à douter. Je me suis dit que je n'en sortirais pas, que la force allait me manquer. La volonté même de prendre une nouvelle inspiration me quittait peu à peu. N'importe quoi pour atténuer l'atroce douleur. Mais le corps a ses réflexes. Et c'est le sentiment de mort qu'il fait rentrer en faisant fonctionner mes poumons, instrument le plus basique et nécessaire de ma survie.


L'histoire finit bien pour moi. Après le milieu du pont, des rafales de vent ont commencé à disperser les gaz. Une multitude de personnes a alors proposé du sérum physiologique pour se rincer les yeux et de quoi se nettoyer la peau pour limiter les irritations. De façon générale, cet épisode du pont d'Austerlitz est tout à l'honneur des manifestants, en ce qu'il se sont comportés de façon extrêmement humaine, avec le souci de leurs camarades d'infortune. Pas de chacun pour soi. Personne à jouer des coudes pour s'extraire plus vite que les autres de la zone infernale.

L'histoire finit mal pour l'image des forces de l'ordre. Si la foule avançait aussi lentement sur le pont, c'est parce qu'au bout, une ligne de CRS en bloquait la sortie. C'est à dire que plutôt que de prendre en charge les participants violents en intervenant près des violences, la stratégie fut de refouler l'intégralité de la tête de cortège sur plus de 200 mètres, forçant le mélange des violents et des non-violents, sous la pression des lacrymo et des canons à eau, de confiner les gens sur le pont et de les gazer encore un peu pour faire bonne mesure. La police s'est donc mise en situation de pouvoir violenter tout un groupe au prétexte que s'y trouvaient des manifestants ayant commis des actes de violence. Notons que c'est la même rhétorique qui permet de bombarder une population civile au prétexte que s'y cachent des terroristes.

Bien sûr, je ne veux pas tout mélanger. Je sais faire la distinction entre des armes mortelles et des armes non-létales. Il existe de par le monde des tortures insupportables, bien plus grandes que celles qu'a subi un groupe de gens bloqués sur le pont d'Austerlitz, et j'ai mis une semaine à accepter de mettre ce mot-là sur ce que j'ai subi. Mais taire les petites tortures n'aide pas à lutter contre les grandes.

Par ailleurs je n'ai pas d'antipathie pour la vaste majorité des fonctionnaires de police et des gendarmes qui sont en première ligne, ils font un travail hautement délicat sans toujours y être bien formés, mais je dénonce avec force leurs donneurs d'ordres et la dérive autoritaire du régime, qui nous traite comme de la vermine et utilise les forces de l'ordre comme une entreprise de dératisation.

Merci de m'avoir lu.

Thomas Panier.

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