L'excès du biopouvoir

La crise du coronavirus nous montre tout l'ancrage d'un biopouvoir contemporain qui souhaite maîtriser la vie tout en la contraignant dans les limites de son contrôle social. Si Michel Foucault était encore vivant, il pourrait peut-être décrypter ce qui nous arrive et cet emballement quelque fois irrationnel mais si bien révélateur des mécanismes de la rationalité gouvernementale.

Laisser vivre, plutôt que donner la mort. C'est ainsi que Foucault définissait l'exercice contemporain de la souveraineté. Le pouvoir ne cherche plus à "mettre à mort", prérogative ancienne de sa domination. Il autorise plutôt à "laisser vivre", mais cette autorisation à vivre le pousse à contrôler les flux du vivant de manière quasi caractérielle. L'Etat veut circonscrire les pratiques, protège au dépend de l'individu, dans une logique de maximisation à coup de chiffres et de statistiques que nous devons atteindre.

L'exercice du biopouvoir, ce peut être l'injonction à ne pas « trop » fumer, ne pas « trop » boire, rester mince, faire du sport et manger équilibré. Tout est dans le « trop » ou le « pas assez », cela implique une norme qui insidieusement place notre existence dans le projet souverain du biopouvoir, c’est-à-dire contrôler la vie et ces processus, aussi bien psychologiques que biologiques, dans ses moindres recoins.

Progressivement, c’est la sphère de liberté individuelle qui se rétrécit, les individus intègrent la rhétorique biopolitique car elle les incite à « aller mieux », car, comme une mère attentive - ce n’est plus le patriarche qui punit violemment dans ce cas - elle « prend soin » d’eux. Le biopouvoir les protège contre eux-mêmes, mais ce qu’il fait d’une main, de manière bienveillante, est plus obscur quand on s’aperçoit que la seconde main est plus souveraine, capte et plie ce que nous sommes, pour asseoir son projet politique.

Derrière l’acceptation des normes biopolitiques qu’on ne peut souvent pas contester du fait de leur légitimité hygiénique ou vitale, il existe une trame plus politique par laquelle nous nous exerçons à accepter d’autres règles, par laquelle nous devenons sujet, nous apprenons à obéir à une instance qui semble se préoccuper de nous. Derrière ces stratégies également, la culpabilisation est de mise car un individu culpabilisé, comme déviant par rapport à cette norme de maximisation, développe un comportement jugé "anti-social". Il lui faut conformer ses comportements à la ligne qui aura été définie. 

Tous les aspects de la vie, et ses imprévus, sont progressivement envisagés par le prisme d’une calculabilité totale qui correspond à une aseptisation de l’existence. Cette pernicieuse doctrine s’installe d’autant mieux qu’elle est soutenue par une expertise multiple qui assiège la société. Dans nos sociétés contemporaines, le politique est entré de plein pied dans le domaine de la vie, "colonisé par le monde du système", explique le sociologue canadien Michel Freitag, et cela jusque dans l'intime retrait de la vie "personnelle".

La réalisation des techniques de domination, des dispositifs de pouvoir, malgré la variété de leurs formes et de leurs effets, s’enracine, dans les fondements du pouvoir moderne. Si d’autres formes de rationalité sont venues se greffer à la rationalité gouvernementale, à la rationalité politique, comme principalement la rationalité économique appliquée à la médecine, à la biologie, à la psychologie, c’est dans le pouvoir moderne et la genèse de sa rationalité gouvernementale que nous pouvons analyser les germes de la violence symbolique.

Dans son cours au collège de France Il faut défendre la société (contre elle-même), Foucault écrit ainsi que le pouvoir souverain  « n’aura plus affaire seulement à des sujets de droit sur lesquels la prise ultime est la mort, mais à des êtres vivants, et la prise qu’il pourra exercer sur eux devra se placer au niveau de la vie elle-même ; c’est la prise en charge de la vie, plus que la menace du meurtre, qui donne au pouvoir son accès jusqu’au corps ». Il s'agit donc pour le biopouvoir de distribuer le vivant dans le champ de la souveraineté, de lui donner une valeur et une utilité. La santé et l'économie en quelque sorte. 

Le pouvoir a certes pris en charge la vie mais les phénomènes de la vie sont aléatoires et imprévisibles. La gestion de la masse et sa régularisation comme multiplicité biologique ne sont pas des choses aisées. L'Etat trouve du désordre et du chaos partout, il va alors entreprendre de classer, catégoriser, classifier, décortiquer, normaliser, neutraliser, influencer, aider ou ne pas aider, favoriser, changer, compter, réguler, restreindre. L'Etat et ses entités, croyant résoudre la crise contemporaine en contrôlant un désordre qu'ils ont de plus en plus de mal à contrôler, hypertrophient leur volonté d'ordre par l'activation d'une multiplicité de processus de coercition et de répression.

Par un ensemble de prévisions, d’estimations statistiques et de mesures globales, montre Foucault, il s'agira « surtout d'établir des mécanismes régulateurs qui, dans cette population globale avec son champ aléatoire, vont pouvoir fixer un équilibre, maintenir une moyenne, établir une sorte d'homéostasie, assurer des compensations; bref, d'installer des mécanismes de sécurité autour de cet aléatoire qui est inhérent à une population d'être vivants, d'optimaliser […] un état de vie: mécanismes, vous le voyez, […] comme les mécanismes disciplinaires, destinés en somme à maximaliser des forces et à les extraire […] ».

Les techniques de pouvoir relatives à une biopolitique de l’espèce sont donc des mécanismes globaux d’équilibration ou de régularité, l’Etat prend en compte les processus biologiques de l’homme-espèce et assure sur eux, non pas une discipline, mais une régularisation. C’est « une technologie qui regroupe les effets de masses propres à la population, qui cherche à contrôler la série des événements hasardeux qui peuvent se produire dans une masse vivante; une technologie qui cherche à en contrôler (éventuellement à en modifier) la probabilité, en tout cas à en compenser les effets ».

Foucault constate l’intrusion graduelle de la logique économique dans la rationalité économique puis dans celle de la gestion de la vie, dans la vie elle-même. La rationalité gouvernementale s’assimile toujours plus à la rationalité économique ; la vie est prise en compte en termes de maximisation et d’utilité, ce qui renforce le besoin de contrôle et accroît la nécessité d’une performativité plus grande des mécanismes de coercition.

Mais au-delà de cette logique de pouvoir propre à la rationalité gouvernementale contemporaine, l'excès du biopouvoir est bien plus inquiétant. Ainsi Foucault distingue cette possibilité même du biopouvoir de supprimer la vie elle-même, voire de la "suspendre" dans notre cas. Evoquant le pouvoir atomique, il explique que "le pouvoir qui s’exerce, s’exerce de telle façon qu’il est capable de supprimer la vie", mais paradoxalement il se supprime, par conséquent, "comme pouvoir d’assurer la vie". L’entité se retourne contre elle-même. L’excès du biopouvoir sur le droit souverain apparaît également lorsque « la possibilité est techniquement et politiquement donnée à l’homme, non seulement d’aménager la vie, mais de faire proliférer la vie, de fabriquer du vivant, de fabriquer un monstre, de fabriquer - à la limite - des virus incontrôlables et universellement destructeurs ».

N'y aurait-il pas un emballement du biopouvoir dans cette manière de suspendre la vie de la société, pour la préserver ? Le remède des "médecin" ne serait-il pas pire que le poison ? Nous observons une sorte de comportement suicidaire de l'Etat qui pour protéger la vie, et mieux la contrôler à travers divers types de traçages, en vient à anéantir toute pulsion vitale sociale. N'assistons-nous pas à un populicide symbolique, lorsque nous ferons le bilan de tous les dégâts causés par cette soi-disant "sauvegarde" de la vie ? Comment dès lors distinguer la pulsion de vie de la pulsion de mort dans ce dessein ?

Cela rappelle le concept d'auto-immunité cher à Derrida. Le schème général de l'auto-immunité est un processus par lequel la démocratie sécrète par elle-même des éléments qui la mettraient en péril, et qui menaceraient son existence même. En voulant préserver la démocratie et en érigeant toutes sortes de barrières censées nous protéger du fléau, nous suspendons la démocratie et au fond nous l'anéantissons. Pour préserver l’immun du commun, la société est obsédée par un fantasme de réappropriation vitale, pure, saine, indemne ou immune. L’auto-immunisation n’est pas en soi un phénomène dangereux, les biologistes ont démontré par exemple l’existence d’une auto-immunité naturelle, ce qui est dangereux, commente Neyrat, c’est l’emballement de l’auto-immunisation. Un des problèmes majeures de l’immuno-biologie est celui de la cascade auto-immunitaire dans la mesure où cet emballement peut conduire au suicide, aller jusqu’à l’autodestruction. Ne risquons-nous pas l'apoptose sociale, c'est-à-dire le comportement d’une cellule qui s’isole du reste du corps, qui s’isole de la communication intracellulaire. Or, une cellule isolée des communications indispensables à sa survie ne peut que mourir : l’apoptose est un suicide cellulaire. Bien sûr tout ceci ne concerne que la "médecine" sociale...

Thomas Seguin 

Docteur en Sociologie

 

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