Toute toute, première fois !

Comment ça se passe, le dépouillement des bulletins de vote ? pour la première fois de ma vie, je participe à cette étape cruciale de la démocratie. Il n'y a rien d'incroyable à raconter, juste une expérience à partager.

Les élections régionales de 2021 sont un véritable séisme. Deux électeurs sur trois ne se sont pas déplacés pour aller voter. Il faut dire que les conditions sont particulières : c’est la première fois que les français se rendent aux urnes depuis la fin du couvre-feu, de la réouverture des lieux de convivialité et de culture. La semaine dernière, le président du bureau de vote m’avait demandé de participer au dépouillement des bulletins. J’ai, comme d’habitude, refusé d’y participer. Le président m’a alors fait part de son inquiétude quand au manque de bras pour réaliser cette tâche.

Hier je me suis donc rendu comme d’habitude dans mon bureau de vote du XXe arrondissement de Paris. Mais contrairement à d’habitude, j’ai dit oui à Gérard* pour aider au dépouillement. Ravis, le bedonnant président me demande ma carte d’électeur qu’il met de côté. Son sourire se devine derrière son masque rose, il me demande de revenir à 20h, heure de fermeture du bureau de vote.

C’est à 19h50 que je reviens accomplir la mission pour laquelle je me suis engagé. Je me sens fier à ce moment. Pour la première fois de ma vie, je participe activement à faire vivre la démocratie de mon pays autrement que par le seul acte du vote. Une dizaine de personnes, en plus du président, des assesseurs et de la secrétaire sont présentes. Il y a des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes.

Je m’assoie sur une chaise, à côté de Marie*. Cette retraitée ne manque pas d’énergie, son excitation est à son comble et elle me demande l’heure quasiment à chaque minute.

20h ! top départ ! Gérard* se lève et commence par nous remercier d’être présent. Il annonce 614 votants. A ce moment, Marie* me glisse discrètement en pointant l’urne au trois quart vide : « c’est pas terrible, on aura vite fini… ». Le président fini son petit discours par « Et j’ai ramené du soda et des chips pour la fin ! ». Une délicate attention appréciée par toute l’assemblée. L’ambiance est très bon enfant.

Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe. Ma voisine décide de me prendre sous son aile pour m’expliquer le déroulé de la soirée. La procédure est très réglementée. Dans un premier temps, toutes les enveloppes sont déposées en vrac sur une table au milieu de la pièce. Elles doivent être réunies par paquets de dix. Puis elles doivent être placées par paquets de cent dans des grandes enveloppes. Une fois la première grande enveloppe remplie, je prends l’initiative de me diriger vers les autres enveloppes. Un grand monsieur aux cheveux grisonnant arborant un badge de la mairie de Paris me demande d’attendre les consignes du président. Discipliné, je m’exécute. J’apprends plus tard de la bouche d’un autre scrutateur (c’est comme cela que l’on nomme les volontaires pour le dépouillement) que c’est un observateur représentant le parti Europe Écologie Les Verts. On me dit que les partis ont souvent du mal à trouver des observateurs pour tous les bureaux de vote.

Une fois le premier comptage terminé, les scrutateurs se réunissent par quatre autour de trois tables. On vide une enveloppe de cent sur la table et on refait des paquets de dix. La première scrutatrice, Leïla*, ouvre les enveloppes une par une. Elle a l’air d’être très copine avec Marie*, assise à côté d’elle. Ce n’est pas la première fois qu’elles dépouillent ensemble. Leïla* vérifie la légalité du bulletin, puis le donne au deuxième scrutateur (moi). Je suis chargé moi aussi de vérifier la légalité du bulletin, c’est-à-dire vérifier que le bulletin est un vrai bulletin de vote, et non un tract électoral par exemple. Aucune inscription ne doit être ajouté sur le bulletin. Une fois que je suis sûr que le bulletin est légal, je dois annoncer à voix haute le nom inscrit dessus.

Les deux derniers scrutateurs, Marie* et Antoine*, un étudiant, notent sur une grande feuille le nombre de bulletin pour chaque candidat. A chaque fois qu’un candidat réuni cinq votes, Marie* et Antoine* doivent énoncer à haute voix le total du dit candidat, histoire d’être sûr qu’ils n’ont pas fait d’erreur.

Lorsqu’une enveloppe vide est ouverte, elle est mise dans une enveloppe spéciale que chacun des scrutateurs de la table doit signer. Le contenu d’une des enveloppes nous rend perplexes. Elle contient un tract électoral de la liste de Julien Bayou. De fait, c’est déjà un bulletin illégal. Des inscriptions manuscrites sont écrites dessus, dont des insultes. Gérard* s’approche de notre table, regarde le bulletin et s’adresse à toute la salle : « Regardez, c’est un cas d’école ». Il se met à énumérer tous les problèmes du faux bulletin.

Autour de la table, l’ambiance est détendue. On raconte notre vie, on parle de l’Euro de football, mais nous prenons soin d’éviter absolument le sujet de la politique. Intérieurement, c’est une grande frustration pour moi : la politique est mon sujet de discussion favoris. Toutefois Leïla* est une habituée des soirées électorales au bureau de vote. Elle décrit brièvement la tension palpable lors de certains scrutins très importants, comme lors des dernières élections présidentielles.

Toutes les enveloppes sont maintenant ouvertes, c’est au tour de la bouteille de soda et du paquet de chips ! on grignote, on papote, on regarde les résultats des autres régions (il est 21h30 passé, les résultats sont tombés). Pendant ce temps les responsables valident les décomptes.

C’est à Gérard* de clôturer la soirée en annonçant à tous les résultats du bureau de vote :

  • Inscrits : 1487
  • Exprimés : 614
  • Julien Bayou : 330
  • Valérie Pécresse : 182
  • Laurent Saint-Martin : 56
  • Jordan Bardella : 30
  • Vote blanc : 10
  • Vote nul : 6

 

Jules de Almeida

* : tous les noms ont été modifiés.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.