Des mots, Clément...

Les mots hoquettent. Leurs engrenages sont souvent faciles. Bien que parfois une émotion y jette le désordre. Une émotion heureuse qui nous fait hésiter, bafouiller. Ou une rage brutale qui y jette une noire limaille trempée de larmes. Les mots hoquettent alors, durement.

Les mots hoquettent. Leurs engrenages sont souvent faciles. Bien que parfois une émotion y jette le désordre. Une émotion heureuse qui nous fait hésiter, bafouiller. Ou une rage brutale qui y jette une noire limaille trempée de larmes. Les mots hoquettent alors, durement. Ils se déforment. On ne peut plus les employer et d’autant moins qu’on sent comme on en a besoin. Ce dénuement nous serre les poings et les mâchoires. Nous serre le ventre et nous étrangle. Nous aimons tellement les mots. Nous sommes toujours si continuellement persuadés qu’ils donnent de la force. Qu’eux seuls doivent administrer la raison. Qu’eux seuls peuvent donner de la vie à nos sentiments. Qu’eux seuls peuvent frayer le chemin de nos pensées, de nos idées. Qu’eux seuls ont le merveilleux pouvoir de dessiner nos actes à venir. Nous élevant ainsi au rang de ceux qui construisent, qui élaborent, qui projettent, qui voient comment faire avenir d’un monde où la raison et le sentiment soient les moyens supérieurs et privilégiés d’énoncer le mieux vivre, le mieux être du vivant.

Mais les mots hoquettent parfois. De rage.

Ils buttent, ils tressautent, ils se disloquent.

Vulnérables qu’ils sont face à la misérable et puante horreur de ceux qui de tous temps y puisent un arsenal de prétextes à la boue poisseuse dont ils modèlent ce qu’ils appellent le contenu de leur cervelles primitives. 

Formes humaines infestées de tous les miasmes que l’histoire des haines entre les êtres a pu produire. Emplies comme des abîmes de tout le déchet de ce que les plus bas instincts emmaillotés dans les plus nauséabondes idéologies ont su engendrer. Sans relâche rendues au service toujours sombrement nécessaires des marasmes économiques, des délabrements sociaux, des déliquescences morales.

Cette haine crasseuse est une part de l’humanité. Toutes les célébrations de la fraternité entre les êtres, de l’égalité et de la liberté, tout ce que nous avons su faire pour que ces trois piliers de toute société humaine s’érigent et soutiennent des futurs prometteurs, ont eu d’abord pour objectif de repousser cette haine dans ses trous, dans ses antres, dans ses égouts. De l’y maintenir. De l’y laisser agoniser et mourir.

Ca s’est fait avec des guerres épouvantables. Des luttes sans merci. Des combats sans cesse recommencés. D’âpres sacrifices. Au prix de morts innombrables.

Rien n’a été définitivement gagné. Mais il y a eu des progrès. De grands progrès.

Des progrès qui ne doivent jamais s’arrêter.

Surtout pas sous l’invention du totalitarisme économiste qui gangrène nos mondes depuis quelques dizaines d’années.

Surtout pas sous l’empire capitaliste qui déploie, redéploie, avec force, cynisme et brutalité, ses armes éternelles perfectionnées par les technologies qu’il a su si aisément soumettre à son esprit de domination. Comme il a su corrompre tout ce qui pouvait le servir.

Lorsque les progrès sociaux ralentissent dans une société, lorsqu’ils sont stoppés, puis lorsqu’ils laissent place à des régressions, il ne faut pas douter qu’au bout de ces régressions, sur le chemin chaotique du retour à la barbarie, les barbares sont prêts à se réveiller. Ca ne dors jamais que d’un œil ces choses-là.

Ils savent bien du fond de leurs tanières sur quel fumier leur vermine peut à nouveau prospérer.

Ils savent bien avec quelles diverses complaisances on commente leurs mots d’ordre remis au dégoût du jour.

Ils savent bien au termes de quelles rhétoriques de baraques de foires ils pourront jouer les utilités : celles de toutes les peurs.

Clément, 19 ans, en est mort hier dans une rue de Paris. Assassiné.

Par qui. On le saura. On retrouvera les sous-arriérés qui l’ont agressé et provoqué sa mort. On les jugera bien sûr. Après quelques délibérations autour de l’intention ou non de tuer, il, singulier ou pluriel, s’en tirera probablement à bon compte.

Par quoi ? Comment ne pas le savoir. Depuis qu’on sert courtoisement la soupe à toutes les bouches de gorgones qui psalmodient leurs sinistres ritournelles du nationalisme imbécile trempé d’intégrisme religieux, de racisme, d’ignarité, d’incurable bêtise. Depuis qu’on manipule des sondages pour exhiber des épouvantails au risque qu’ils prennent corps. Depuis qu’il a été établi dans la presse qui collabore avec le total-économisme qu’il y avait intérêt à agiter les progénitures du fascisme au risque, faussement malencontreux, que leurs gangs de décérébrés congénitaux provoquent ce qu’on appelle certainement déjà, dans les officines de la spéculation, des dégâts collatéraux.

Il y a on ne peut plus à craindre et à s’armer.

Oui, à s’armer. A se défendre. Et sûrement à attaquer.

Il n’y a plus de tranquillité à attendre avant longtemps.

Ce chancre fasciste retrouve toute sa virulence d’autrefois. Il a ses relais. Ses moyens matériels vont s’amplifier. Sous une forme ou sous une autre. Sa publicité, lâchement, hypocritement diffusée, se répand, sournoise, gluante, régulière comme un marteau de sa morgue sur des enclumes abasourdies.

Plus les multiples dégradations vont s’accentuer dans nos sociétés et plus il va se sentir, comme on dit, décomplexé. Plus il va se trouver d’échos comme pour lui faire pièce et finalement l’intégrer là où au bout du compte on entendra plus que sa voix. Son beuglement. Son vilain cri velu de bête immonde.

Dont s’énerve son poing brutal.

Ce poing dont est mort Clément, 19ans.

Les mots hoquettent depuis hier soir.

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