Assemblée Citoyenne

C’est hier soir. Manière de dire que nous serions bel et bien dans la suite d’un passé récent, et aussi lointain, d’un passé de construction déjà solide du temps que ça a demandé pour le construire et de ce que cela a construit. Et du présent qu’est encore ce passé et du futur qu’il est aussi dans le même temps. Le même. Celui finalement d’une continuité dont la réalisation, la réalité, nous inquiétait, nous préoccupait : nous nous demandions, moitié doutant et moitié résolu, si le grand serment allait soutenir assez fort nos nécessités, nos exigences, notre volonté. Si ce grand serment allait suffire à maintenir nos mobilisations, à développer davantage nos arguments, à insuffler à nos certitudes et à nos choix cette force qu’il nous a été donné de puiser sans compter au cours de la campagne électorale qui vient de s’achever. Si ce grand serment, conclusion provisoire d’un élan jamais vu depuis très longtemps dans notre pays, serait de nature, nourri d’une substance assez dense, à nous tenir les unes, les uns et les autres assez fort serrés, Assez fort engagés pour que cela dure, se prolonge, et aborde, résolution quasi intacte, la prochaine campagne, celle des élections législatives, et la suite, la suite obligée que n’ont pas fini d’imposer les adversités politiques, économiques et les urgences sociales, écologiques et idéologiques.

C’était hier soir et dans la petite salle réservée à cet effet dans une petite rue du 19me arrondissement de Paris nous étions toutes et tous là. Je veux dire assez nombreux pour n’avoir pas à nous compter. Assez parlant pour avoir richement épuisé le temps dont nous disposions pour nous exprimer. Assez échangeants pour nous entendre, nous réentendre, mots et échos, s’interrogeant, suggérant, témoignant, débattant, et surtout questionnant les échéances prochaines : celles qui ont un nom et celles qui n’en ont pas encore et devront en avoir un. Il m’a paru, là, sous ce plafond à la lumière timide, après les éclats magnifiques des grands meetings, des grandes rencontres qui ont jalonné les premiers mois de cette année, que le saisissant repos où nous pouvions avoir le sentiment de nous trouver n’avait rien d’un desséchement, d’une dévitalisation. Bien au contraire. Il s’y percevait sans peine, sans avoir besoin de se concentrer comme un savant sur son microscope, une réelle matière à pensées, une évidente aspiration à la réflexion, parfois encore maladroites et confuses de leurs étonnements, et néanmoins bien décidées à prendre date, à faire les justes comptes des conséquences des politiques menées ces vingt ou trente dernières années, et à aborder les solutions et leurs progrès, les projets et leurs promotions.  

Ce sera hier soir méthodiquement, patiemment, studieusement répété, dans ce que je me sens tenté de nommer une calme intranquillité. Une fiévreuse persévérance. Un intelligent mélange des froideurs souvent inévitables de la politique et des émois indispensables pour la rendre humaine, humanisante, expressive, parlante : façon de nier sans relâche aux gestionnaires obsessionnels de la rationalisation comptable que les comptes les plus importants à faire en politique sont ceux du bonheur humain qu’elle doit permettre de produire, d’engendrer, et auxquels ne sauraient participer les équations cyniques d’un appareil délirant portant au pinacle le mythe barbare de la compétition perpétuelle des puissances. Ce sera hier soir comme déjà aujourd’hui et demain et après demain, et tous les jours à vivre. Car nous avons eu à comprendre que cela ne s’arrête jamais. Que le temps des victoires, en l’occurrence au goût de trop peu, aux parfums de philtre anesthésiant, a trop fréquemment été un temps trompeur. Un instant joyeusement volé avec son consentement à un processus démocratique dévoyé où nous avons la charge de réintroduire l’importance d’un choix fondamental qu’on aurait ailleurs voulu, comme au moment du TCE en 2005, voir disparaître.

Le choix d’un monde ou d’un autre. D’une société ou d’une autre. D’un être ou de son absence, consacrée sur l’autel de peurs illégitimes, celles qui sont si faciles à stimuler lorsqu’il est question de s’effrayer de soi-même, et donc de tous les autres, et qui ont pour but de faire reculer chacune et chacun jusqu’au plus profond de sa primitive caverne.

C’est hier soir, comme c’était et comme ce sera : le retour de l’envie. D’y être et de faire. Du lieu modeste et du temps mesuré où cela se trouve aux alentours et au temps sans fin ou cela doit se propager et tout coudre. Et tout recoudre. Parce que oui, ainsi que ce fut dit : « L’Histoire est cruelle », mais qu’une chose est nouvellement sure : il existe des moyens d’être plus fort que la cruauté. Plus fort que toutes les cruautés.

Surtout si nous ne lâchons rien.

Si nous ne lâchons plus rien.

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