La bêtise généralisée en Occident, entrave majeure à une société pour tous

         G. Brassens chantait « quand on est con, on est con . . . c'est pour la vie », c'est aussi le cas de la bêtise, comme le fou, l'être bête ne sait pas qu'il l'est ! La bêtise est spécifiquement humaine, les philosophes l'ont dépeint ainsi : «l'être bête se confine à rester borné, à s'enferrer dans sa logique» . En cela, elle est à différencier d'avec ce que le langage commun fait parler dans l'expression : « j'ai fait une bêtise ». Seulement, personne n'est à l'abri de se montrer bête, d'être bête pour l'autre, car c'est une dimension tapie en nous, car fondamentalement constitutive de l'humain. Par ailleurs, il s'agit de distinguer ce qui a fait l'objet de ce billet d'avec les propos qu'on peut tenir « sans vraiment réfléchir » et qui amène ensuite la personne à s'avouer ou à avouer : « j'ai peut être dit une bêtise ». Déjà la personne, se pose la question, ce qui n'est pas le cas de l'être bête, et il faut plutôt voir cette expression spontanée, comme un lapsus, qui en réalité, manifeste un désir inconscient d'un autre ordre.  

         Qu'un individu soit bête, ce n'est pas de sa faute, du moins en sa genèse, ,Car tout ça, ça remonte à loin dans l'histoire du sujet, à l'époque, où, face à la peur, voire la« terreur » que représente, pour le très jeune enfant, son arrivée dans le monde, il doit trouver en lui et à coté de lui, les leviers de sa réassurance. Sous l'emprise de ses parents, enclins eux mêmes à des réponses stéréotypés et/ou conventionnelles face au réel (le parent en question, n'est d'ailleurs pas exempt d'habileté pour parvenir à transmettre ce qui fait pour lui sens dans sa bêtise !), ou en effective situation d'abandon psychique, partielle ou massive, l'enfant, sur ce fond de peur, peut adopter des chemins courts et immédiats, de pensée et d'action, pour faire avec le réel. « Le pli pris », il n'aura de cesse de conforter cette posture d'être rassurante, qui, in fine, s'enferme dans la bêtise. La bêtise fonctionne un peu comme la névrose, c'est à dire à l'insu du plein gré du sujet. Quelque soit ses formes d'action dans le réel, il développera un type idoine de réaction que, «seul » un travail personnel, avec une tierce personne renseignée (par ex un psy) pourra l'aider à identifier. Dans tous les cas, même fond psychologique et psychique, mais selon les catégories sociales, cette bêtise ne revêtira pas les mêmes modalités, les mêmes apparences. En substance, on peut l'observer se déployer du«conventionnel» du  nanti au«accolé au réel» du précaire.

          Le nanti : plus on s'élève dans l'échelle sociale - la bourgeoisie-les BCBG et autres bobos - les cultivés, en résumé, ceux qui parviennent à se conformer au système social, à en profiter, plus le poids des conventions est important. Dans ces milieux là, il est très difficile pour quelqu'un de s'en affranchir, à moins, peut-être, d'être un artiste. Pour lui, la société laisse couler. De la même façon que la pratique du golf se réfère à «l'étiquette», qui définit, sans être écrit, le comportement d'un joueur sur le green, la vie conventionnelle est quadrillée de modalités de « savoir vivre », de semblance aux autres, de façons d'être pour ne pas être en défaut des autres. Un « avoir du savoir vivre » qui se décline différemment selon les milieux, mais qui cultive le seul entre-soi. Elle s'accompagne de l'adoption d'une «secondarité au réel∴», avec laquelle la personne installe une mise à distance. Pour lui, l'important est de cultiver le cocon de la famille, des « comme lui » (qui se ressemblent s'assemblent et réciproquement), l'accès aux plaisirs de la consommation, le culte du beau . . . à montrer (on pourrait presque faire des « copier-coller dans la manière d'aménager son foyer). Érudit dans ses domaines d'élection, il se pourvoit en culture générale, suit les infos . . . pour être en capacité de dire quelque chose.Lui, qui est en mesure d'accumuler les objets, et les biens reconnus par ses pairs, sans vraiment vivre avec, au fil du temps, il ne sait plus que faire avec, sinon les vendre, faire un don caritatif, les transmettre aux enfants.S'il est addictif, le plus souvent, il détourne son addiction aux substances, par peur pour sa santé, vers des addictions «non pathogènes». L'âge venant, sa posture se raidit, se rétrécit, car assujettie qu'elle est à la peur . . . de la mort. Là, si l'individu sait préserver son corps, avec l'accompagnement médical, il se dessèche, se flétrit, et « vit » de moins en moins, Alzheimer en étant l'expression «la plus aboutie».

        Le précaire : il l'est par vulnérabilité d'abord psychologique avec une visibilité sociale sur le plan matériel. À l'inverse du nanti, il agit lui en «primarité au réel∴». Il s'y cogne tellement que son corps, au fil du temps, porte la marque des coups qu'il s'est lui-même donné (cf : le corps de mon père – Michel Onfray). Certains se transforment même en « bête de somme » car leurs vies, c'est de l'action, de l'action, encore de l'action. Il développe un sens directement opérationnel, que le nanti possède peu, mais ça peut aussi l'amener à « donner le poing », quand l'autre «bloque son chemin». Il est souvent addictif, parfois farouchement contre. Il a un rapport «matérialiste» et utilitaire aux objets. L'homme bâtit, la femme, d'une propreté maniaque, au logis. Chez lui, peu ou pas d'éléments « artistiques », il ne va pas dans les musées ou autre sanctuaire de la culture, et il est un adepte du camping où on peut vivre « à la bonne franquette », sans se prendre la tête donc avec peu de conventions. Sur son lieu de travail, il se réfère massivement au règlement. Car le rapport au règlement flatte son besoin de choses définies et tangibles. Un contre-maître y est d'autant plus apprécié par les ouvriers qu'il est issu des mêmes rangs. Et plus l'individu est bête, plus il s'accroche à « la lettre du règlement », et non à son esprit. A t-il peur de la mort, comme le nanti, on peut en douter. Avançons peut être l'hypothèse qu'il la voit, inconsciemment, plutôt comme une délivrance d'une vie de souffrance et de chiches plaisirs.

Et alors, pourrait-on rétorquer?

          Et bien, à l'échelon d'un fonctionnement social, dans sa dureté existentielle, tout ça peut prendre des proportions calamiteuses. Car une personne qui s'attache ainsi, prioritairement, soit aux conventions, soit à la primauté de la matérialité,perd ou occulte sa dimension intime, dimension indispensable pour établir des relations vraies et authentiques avec les autres et avec soi-même. En outre, la bêtise n'est pas en manque de supports pour se cultiver, selon les milieux, selon les contextes. On peut être bête de convention, de névrose, de système, on peut être bête en repères rigidifiés et stéréotypés, mais, répétons le, le fonds psychique et psychologique est le même, celui de la peur. Plus on est bête, plus on a peur et inversement. Et là, ça peut confiner à la connerie (le bête et méchant) et/ou à l'extrémisme. La peur, les politiques, surtout les gouvernants, ne se privent pas de s'appuyer dessus, et de cultiver et s'appuyer sur les réflexes de peur, du délinquant-mais jamais en col blanc,du musulman, du migrant, du SDF, du malade psychique . . . ,à longueur de journées, à longueur de médias. C'est là dessus, fondamentalement qu'ils créent leur légitimité, car quand on a peur, on ne parvient plus à réfléchir . . . posément.Jetons maintenant un regard sur notre société occidentale « avancée », selon certains secteurs de la vie sociale :

La bêtise en intelligence.

           En particulier, celle du scientifique qui inscrit son processus de pensée créatrice dans un systématisme, un esprit de vérification à rapprocher de l'intelligence artificielle, de la cybernétique. Cet esprit de système (en vigueur aussi chez nos médecins), est là encore à ranger du coté de la bêtise : pas de sentiment, la froideur du diagnostic, du contrôle. Oui, bien sûr, il a permis, il permet encore d'exceptionnelles découvertes, mais sur le plan relationnel, cet état d'esprit conduit à rendre ce «rationnel»,parfois«asocial» au pire, à développer un rapport rigide dans les relations personnelles ou sociales, «au mieux».

En intelligence oui, mais aussi en parti politique, en militantisme.

            Le parti pris, quel qu'il soit, est orienté, borné, réducteur. Pour être « un bon militant », il faut ne pas remettre en question la doxa. Le bon militant ne cherche qu'à conforter ce qu'il a déjà dans la tête, ce qui dans la réalité cadre avec sa façon de penser.  Il s'agit alors d'être « quelqu'un qui développe et soutient, avec une très forte opiniâtreté, un système d'idées, à partir de ses obsessions ».Et dans une contre-verse politique, entre un bête et un intelligent, il y a plus de chances que ce soit le 1er qui gagne, car, l'opiniâtreté sans faille, c'est lui qui la possède (des exemples, sans citer de noms, existent à la pelle, principalement aux extrêmes de l'échiquier politique). Dans certains contextes, cette « capacité » à rester intangible dans ses convictions, à toute sa place. Pensons aux jeunes communistes résistants de 39-45, pensons à Yasser Arafat et consorts, par qui l'idée d'un peuple palestinien a fini par s'imposer. Pleinement efficace en temps et urgence de guérilla, il se révèle contre-productif quand à gouverner. Et là, Arafat a eu quelque souci !

En militantisme mais aussi en institution.

           Prenons l'exemple de l'éducation nationale. Il y a d'un coté, «l'institué», le règlement, les modalités de concertation ou de prises de décision, il est ce qu'il est. Mais il y a aussi toutes ces paroles «entendues» que les professeurs s'échangent (salle des profs), toutes ces paroles «en sous-entendu » adressées ou non aux élèves (conseil de classe, réunions parents, en classe . . .) qui se heurtent aux réfractaires, «mauvais élèves», et autres décrocheurs qui dérogent . . . alors qu'il y a moins de 5 % de jeunes issus des classes populaires qui accèdent à l'université ! Encore une fois, l'attachement au seul conventionnel, les enseignants appartenant à la caste des nantis,montre son effet pernicieux, notamment dans la «ségrégation» sociale. (L'école française est l'une des plus sélectives du monde occidental).

La bêtise en extrêmes

         D'un bord, la bêtise crasse, épaisse qui se donne à voir mais surtout à supporter. Face à elle, on se sent presque en sidération, incapable de penser, incapable de trouver la moindre petite aspérité pour amorcer une réflexion. De quoi s'énerver ! Quand la personne ne s'en rend pas compte, la clémence est de rigueur. Il n'y a qu'à pas la fréquenter. Cependant, même dans ce cas de figure, la bêtise s'accompagne de paranoïa et « c'est très dur en face ». Mais là où ça peut devenir franchement ignoble et insoutenable, c'est quand elle occasionne une banalisation du mal . Un mal privé, ça n'impacte que le cercle proche, mais à la dimension d'un état, « ça fait rès mal ». Ainsi, comme Hannah Arendt a pu le démontrer à partir du Cas Adolf Eichmann, in Eichmann à Jérusalem), c'est la bêtise par l'exécution, simple et froide, des ordres par le bon fonctionnaire » qui a conduit à l'instrumentalisation, la mécanisation de la mort . . . dans un contexte de « mal institutionnalisé ». Heureusement, cette sinistre époque a marqué les esprits et les générations. On ne peut qu'espérer qu'elle ne se renouvelle pas. . . . Si on suit l'analyse d'H. Arendt, Eichmann n'est qu'un pion dans le dispositif d'ensemble, mais il n'en est pas de même quand se développe une stratégie délibérée et « sciemment construite » pour « mal-faire » : stigmatiser l'étranger, l'Islam . . . et nous avons ce triste privilège, en France, porté par le FN et son idéologie. Devant « tant de mauvaise foi », devant ces arguments avancés "brut de décoffrage", on ressent comme une sidération. Il ne nous reste souvent plus alors, qu'à s'insurger, s'indigner et finalement s'énerver, pour ainsi tomber dans le piège tendu, au contexte de notre société « avancée » et de la médiatisation outrancière du spectacle politique. On a beau savoir que ce ne sont que les afficionados qui souscrivent aux propos tenus, il n'empêche que sur fond de crise, de misère sociale, des gens, de plus en plus nombreux, se réfugient, se rallient, dans ces formulations expéditives, grossières et faussement rassurantes.

        De l'autre, nous avons les cultivés : ceux qui ont « bien appris à l'école », qui se sont conformés « en courbant l'échine et en soumettant leur volonté », pour accéder au savoir dispensé par le maître (cf: Le maître ignorant – Jacques Rancière). Ce « pli pris », ils ne vont avoir de cesse, d'élever le stock de leur connaissances, mais ne seront pas libres d'esprit. Pour cacher cette posture soumise, sans pensée personnelle, ils vont déployer toutes les subtilités possibles pour « faire intelligent », et ce d'autant que l'interlocuteur est plus inculte. Quand la personne le fait au service d'une cause qu'il défend, cette attitude est conforme à ce qu'on a pu écrire à propos du militant. Mise à part, une propension particulière, à enrober le propos dans une douceur soporifique, refusant la vie de l'échange contradictoire. Mais ça peut confiner à la perversion, quand c'est au seul service des propres intérêts de la personne, surtout quand ils sont d'ordre privés, amicaux ou « intimes ». Car, caché sous le couvert des plus beaux artifices de la simulation, il faudra beaucoup de discernement « à sa proie », pour démonter, dans le temps, le système pernicieux dans lequel il est tombé . . . à l'insu de son plein gré. Parce que cette engeance est calculatrice, parce qu'elle est porteuse de mort symbolique, parce qu'elle est « faussement humaine » !

In fine         

          On le voit, le spectre de la bêtise est incommensurable et traverse toute la société. Quels remèdes à ça ? Certainement pas de répondre coup pour coup (Mélenchon s'y est cassé les dents), certainement pas de faire semblant de ne pas voir. Non, il s'agit de rétablir la parole au sein du peuple. Que les gens se côtoient, se parlent, quelque soit les niveaux sociaux, quelque soit les appartenances ethniques, qu'ils soient riches ou misérables. Et alors les barrières tomberont, la peur de l'autre se dissoudra, et nous pourrons alors marcher vers une société animée par l'esprit de vie, une société pour tous.

         Le but de cet article n'est pas de parcourir le champs complet du sujet. Il est l'émanation d'une confluence, d'un croisement entre des intuitions et des prises de repères personnelles, construites au fil d'un long parcours, amical, familial, professionnel, associatif, militant, sources continues d'observations et de ressentis. Il a pour vocation de susciter des réactions . . . constructives, d'amener le débat sous un angle peu ou pas du tout exploré, pour questionner nos fonctionnements sociaux d'occidentaux. Oui, d'Occident, car ailleurs, on peut constater autre chose.

          Avec un poème composé en 2012 « L'esprit de vie, guide d'un peuple »: http://cjoint.com/?DKEp0sEKSqL , j'avais tricoté l'hypothèse que l'Occident était agi par l'esprit de mort, alors que d'autres contrées, vivaient en esprit de vie. On me taxe souvent d'un lyrisme utopique, mais, pour moi, je le répète, une Politique au bénéfice de tous, doit être conduite selon le «poétique»(de poésie), en primauté sur «prosaïque», qui est de l'ordre du technique, de la réalisation (cf : E.Glissant « La poétique de la relation », mais aussi, « le programme du Conseil national de la Résistance », au sortir de la 2ème guerre mondiale).

Une vie dur-ans, à être en mal avec toutes les conventions, pour dire maintenant :

Dé-bêtisons nous – Dés-occidentalisons nous – Dés-humanisons nous▪

Le temps de l'écriture advenu, voici le temps des commentaires. Merci d'avance – le 2 décembre 2014

 ∴ Rapports au réel                                                                                                                    Primarité : rapport direct et opérationnel. L'individu veut que son action se concrétise le plus tôt possible et que ça soit tangible. Il anticipe peu et ne sait pas mettre en place des stratégies réfléchies sur le long terme «d'arrangement » de la réalité à sa convenance.         Secondarité : rapport distancié au réel. La personne jauge la conformité entre ce qu'il à faire et ses valeurs. Pour aborder la réalité à sa convenance, il développe des stratégies anticipatrices et arrangeantes pour qu'elle se plie à ses attentes.

▪ Se dés-humaniser : prendre inspiration de la spontanéité, du don de soi, de la délicatesse de nos amis les bêtes

 

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