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Billet de blog 30 janv. 2021

«Vous qui savez»: lettre ouverte d'une étudiante sur la précarité universitaire

« Heureux l'élève qui, comme le fleuve, suit son cours sans sortir de son lit. » Ce célèbre proverbe français tend aujourd'hui à se teinter de sarcasme. Entre isolement, décrochage scolaire et difficultés financières, ce témoignage interroge le lien intrinsèque entre la solitude étudiante, la déshumanisation des savoirs et leurs conséquences sur la civilisation contemporaine.

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Vous qui savez.

       Vous qui savez, savez-vous que si « l’homme est un animal social », le numérique n’est pas pour autant un palliatif aux relations humaines ?

      Non, une chambre étudiante de 9m² n’a rien d’une enclave poétique qui se prête à la retraite spirituelle du penseur solitaire. L’isolement dans ces logements, souvent dans des conditions spartiates, ne saurait cacher la détresse étudiante qu’ils renferment. Çà et là s’entassent  vêtements, souvenirs en tous genres, livres et feuilles griffonnées, uniques vestiges des cours en présentiel d’antan, que je regarde avec nostalgie. Vous seriez étonnés de voir tout ce que peut contenir un logement étudiant de 9m². Hélas, ce que nous en retenons aujourd’hui, c’est le vide abyssal que cette petite cellule laisse au fond de chacun de nous.

     Mon bureau et ma chaise sont devenus mes seuls espaces de vie, auxquels je m’attèle près de 17 heures par jour. 17 heures, soit 141.67% de la durée maximale de travail quotidien d’un salarié en France. Au cours de ma journée, je passe près de 50% de mon temps à m’efforcer tant bien que mal de me concentrer sur mon travail, de tromper mon ennui, ma solitude, mon chagrin et ma colère. Quant à la connexion wifi, bien que les anciens nous surnomment la « génération-écrans », les étudiants se sentent plus déconnectés que jamais, et ce, numériquement parlant. Maintenances de réseau, saturation des plateformes, forfaits téléphoniques à moindre coût - qui ne nous permettent pas de faire un partage de connexion suffisant pour assurer nos cours en visioconférence -, voici la réalité de la «génération-écrans» : un désert numérique entraînant un vide communicationnel.

       Vous qui savez, savez-vous que l’isolement involontaire ternit le regard et avilit la pensée ?

      Quant à mon lit, celui-ci est devenu mon refuge, un lieu depuis lequel je disparais de cette réalité durant plusieurs heures, temps d’un sommeil toujours plus happant et de moins en moins réparateur. Une connaissance de lycée m’a l’autre jour avoué dormir 9 à 12 heures par jour pour échapper à ses angoisses d’étudiante confinée, tout en terminant son message en me confiant : « J'ai l’impression d’être dingue, et de me noyer lentement. » Étrange coïncidence avec mon cas me direz-vous. Ce que vous voyez ici est symptomatique des étudiants à travers le pays. Il ne s’agit en rien d’un fait divers, mais d’un fait social, provoqué par des choix politiques qui ont des conséquences directes sur la société française.

     Enchainés à nos PC et nos smartphones, qui ne sont qu’une matérialisation de notre solitude, et dans l’attente constante - absurde même - d’un contact humain, nos regards se ternissent. L’absence de dialogues, de débats, d’humanité nous empêche de « limer notre cervelle contre celle d’autrui », comme le dirait Montaigne. Comment voulez-vous que nous puissions produire de la pensée au sein de nos études dans de telles conditions ? Comment un pays, si riche par sa culture, peut-il se reposer ainsi sur les lauriers de son prestige universitaire tout en sacrifiant une génération de jeunes étudiants, de futurs penseurs, chercheurs, professeurs ou entrepreneurs ? Cela vous paraît-il légitime de savoir une jeunesse, pourtant pleine de ressources, laissée pour compte sur les bancs, non de l’université, mais de la société ?

     Vous qui savez, savez-vous que la déshumanisation mène au crépuscule des civilisations ?

     Déshumanisée. C’est ainsi que je perçois ma propre existence ainsi que la société dans laquelle nous prétendons évoluer. À vivre sans cesse par procuration, à communiquer, nous cultiver, nous divertir et même nous définir par l’intermédiaire de ces supports virtuels, ne sommes-nous pas déjà « morts » depuis un certain temps ? Arracher un jeune à ses études, c’est potentiellement le priver de sa passion ; c’est indubitablement le priver d’un apprentissage solide, d’un enrichissement personnel, d'étonnements, de questionnements éthiques, politiques, philologiques et philosophiques. C’est le priver de ce qui fait sens dans sa vie. Il est alors tout à fait légitime pour certains étudiants de se demander à quoi bon maintenir en vie une vieille carcasse lorsque celle-ci a été évidée de tout élan vital. Pour ma part, la seule solution que j’ai trouvée pour extérioriser physiquement cette « mort intellectuelle » fut de ne plus m’alimenter pendant trois jours. 72 heures à sentir mon corps et mon esprit, à l’unisson, se recroqueviller et gargouiller de souffrance.                  

        Mais cette douleur n’est-elle pas la preuve de notre humanité ? Notre corps n’a pas à être une simple ramification de ces machines que sont les ordinateurs et smartphones. Face au crépuscule civilisationnel qui planait sur le monde à la moitié du XXème siècle, Charlie Chaplin clamait déjà : « Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec une machine à la place du cerveau et une machine à la place du cœur. Vous n’êtes pas des machines ! » Évitons de retomber dans les mêmes pièges que nos aînés. Le savoir et la vie ne sont pas choses mécaniques, et elles ne sont pas mécanisables. Là où la machine est éphémère le savoir perdure, non pas à travers ses supports matériels, mais à travers une transmission orale et donc humaine. Et, à mon sens, ce processus d’humanisation de la connaissance est une condition nécessaire à l’émergence de la culture au sein d’une civilisation.

Le saviez-vous ?
Vous qui savez.

T.A

Étudiante en Master de Littérature à Sorbonne Université

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